interview

"Qui a encore besoin d'une ligne de téléphonie fixe en 2017?"

Alexander De Croo, ministre des télécommunications. ©Wouter Van Vooren

Quelques jours après la publication de la vaste analyse de marché réalisée par l'IBPT, c'est un Alexander De Croo plus nuancé que nous avons rencontré. L’heure n’est ici plus à l’invective, mais bien à l’analyse et à l’évocation de solutions pour l’avenir des télécoms telles qu'une offre "internet-only".

Dans cette salle de conférence de la Tour des Finances, c’est un Alexander De Croo tout en nuance qui revient pour L'Echo sur les récents événements ayant animé le monde des télécoms ces dernières semaines. Sa casquette de défenseur du consommateur semble avoir été quelque peu mise au placard afin de lui préférer celle de ministre pour l'occasion. L’heure n’est ici plus à l’invective, même si l’homme n’hésite pas à pointer du doigt une situation peu joyeuse dans le secteur dont il a la charge, mais bien à l’analyse et à l’évocation de solutions pour l’avenir.

Suite à votre récente prise de position dans la presse, il circule que Dominique Leroy vous aurait adressé une lettre de recadrage, vous confirmez?

Hum hum (pause). Il y a souvent des lettres qui s'échangent d'un côté à l'autre vous savez.

©Wouter Van Vooren

Quelle en était la teneur? Nul doute que la patronne n’a pas dû être enchantée…

Je ne sais pas... Mais de toute façon, les émotions n'ont pour moi rien à avoir dans cette histoire. Je trouve simplement que le consommateur a droit à plus de concurrence. Or, jusqu'à présent, elle a été insuffisante. Et donc, ce que je peux dire, c'est que si Proximus est libre de faire ses propres choix, pour moi, le message est simple: nous sommes dans un marché libéralisé où les opérateurs sont libres de déterminer leurs prix, mais où le consommateur a lui aussi le choix. Il est donc libre d'utiliser sa force, soit ses pieds, pour passer d'un opérateur à un autre s’il le désire.

N'êtes-vous pas dans une situation délicate, étant à la fois représentant de l'actionnaire majoritaire de Proximus et à la fois ministre des télécommuniacations sensé favoriser la concurrence?

Non, c'est parfaitement compatible. A cette fin d'ailleurs, j'ai fait en sorte que la loi sur les entreprises publiques soit revue avec l'objectif de pouvoir prendre plus de décisions sans devoir intervenir de quelque manière que ce soit auprès de Proximus.

Justement, en matière d’intervention, l’IBPT a publié vendredi soir une vaste analyse de marché à ce sujet. Devant sortir normalement tous les trois ans, la dernière (d’ampleur) datait de 2011...

Si vous demandez si cela aurait préférable que cette analyse arrive trois ans plutôt, peut-être. Mais je pense qu’elle arrive juste à temps, bien qu'au vu de la complexité du marché et de l’évolution rapide qu’il connaît, il ne fallait pas qu’elle arrive beaucoup plus tard.

Est-ce évocateur d’un problème?

La régulation sur le marché des télécoms consiste en équilibre délicat
Alexander De Croo
Ministre des télécommunications


Il faut bien comprendre que la régulation sur le marché des télécoms consiste en équilibre délicat. D'un côté vous devez tenter de créer un environnement où les investissements peuvent avoir lieu, investissements qui sont souvent gigantesques et présentent un très long payback, mais de l'autre vous devez aussi vous assurer qu'il y a assez de concurrence afin qu'une pression sur les prix existe et que l'innovation envers le client soit stimulée. Ce que j’ai par contre demandé à l’IBPT dans le cadre de l’analyse publiée la semaine passée, c'est qu'elle soit plus "future-proof" que ce qui faisait auparavant.

C’est-à-dire? Qu’est-ce que vous retenez des quelques 853 pages publiées?

Imposer aux opérateurs d’offrir une formule internet-only, c’est un énorme pas en avant et du jamais vu en Europe
Alexander De Croo
Ministre des télécommunications


En premier lieu, l'ouverture du câble où l'on passe désormais d'un système de "retail-minus" à celui de "cost-plus" qui est bien plus logique et apporte plus de stabilité. Ce changement devrait en effet permettre d'éviter ce que l'on qualifie de "price squeeze", à savoir une situation où un opérateur de réseau peut augmenter ses prix sur une formule spécifique, ce qui entraîne une hausse au niveau des prix de gros pratiqués aux opérateurs virtuels (utilisant eux aussi ledit réseau, NDLR) et donc réduit in fine leurs marges. En second lieu, et c'est quelque chose que j'ai demandé à plusieurs reprises par le passé, qu'il soit désormais demandé aux opérateurs de proposer une offre de "naked internet" (lire une offre qui n'est pas liée à une ligne téléphonique, NDLR). Que le régulateur des télécoms ait décidé d'imposer cela, c'est quelque chose que je n’ai encore jamais vu ailleurs en Europe au niveau du câble, mais c’est surtout un énorme pas en avant.

En quoi?

Dans cinq ans, il est clair que le champ de bataille ne se situera pas au niveau du triple-play
Alexander De Croo
Ministre des télécommunications

Le marché d'aujourd'hui n'est pas celui de dans cinq ans. Si l'on se projette suffisamment dans le futur, il est clair que le champ de bataille ne se situera pas au niveau du "triple-play" (internet, téléphone fixe, TV, NDLR) mais sera plutôt au niveau d'une offre internet pure et simple. En effet, à partir du moment où une telle offre existe, vous pouvez avoir un ensemble d'acteurs de toute sorte et du monde entier qui sont dès lors en mesure de proposer des services aux consommateurs. Ils peuvent par exemple décider d'offrir un abonnement internet, auquel est couplé un service de télévision purement digital ou auquel est joint une partie de VoIP (pour "Voice over IP" ou voix transitant via internet, NDLR). Cela ouvrirait la porte aux acteurs du monde des médias, mais aussi à des acteurs niche dans des domaines très spécifiques.

Et que faites-vous de la ligne fixe alors?

Il existe aujourd'hui un public qui souhaite uniquement disposer d'un accès à internet
Alexander De Croo
Ministre des télécommunications


La ligne téléphonique? "Someone cares about fixed telephone"? Plus sérieusement, je pense qu'il existe aujourd'hui un public qui souhaite uniquement disposer d'un accès à internet. Ce qui peut comprendre éventuellement quelques services additionnels se trouvant dans un bundle qui reprendrait les acteurs "over-the-top" (soit un service sur Internet qui n'exige aucunement la participation d'un opérateur de réseau traditionnel comme pour Netflix, Whatsapp, Skype, Spotify,... NDLR), soit sans ce bundle mais où le consommateur pourrait dès lors choisir lui-même ce qu’il souhaite y ajouter. Aux Etats-Unis, cela se voit déjà. On parle du phénomène des "cable-cutters", un phénomène qui est tout à fait réel mais qui n'est pas encore visible chez nous car, si ce type d'abonnement "internet-only" existe déjà en Belgique, il faut vraiment le chercher. Ce n'est évidemment pas mis en avant…

Une attaque frontale contre le triple-play donc, où l’on voit que Proximus et les câblo-opérateurs (VOO/Telenet) détiennent 99% de part de marché?

L’offre internet-only a le potentiel d'amener des bundles d'un genre nouveau sur le marché
Alexander De Croo
Ministre des télécommunications


Je pense en effet qu'il existe un segment où le "triple-play" ne constitue plus un besoin, la téléphonie fixe perdant peu à peu de sa pertinence aujourd'hui, de même qu'une partie de l'activité de télévision numérique. Attention, pas pour tout le monde, mais bien pour un public particulier. De plus, ce type d’offre "internet-only" a le potentiel d'amener des bundles d'un genre nouveau sur le marché. Une entreprise active dans les soins de santé à domicile pourrait décider d'offrir aux gens dont elle s'occupe un abonnement internet à x euros, complété par un package d'une quinzaine de services en lien avec l'assistance à domicile tels que des systèmes de notification par exemple. Cela ouvrirait des perspectives commerciales certaines pour les entreprises là où aujourd'hui cela est rendu impossible, le marché étant bétonné par l'obligation de passer par un "triple-play" dans le cas où elles veulent offrir un service.

Un bon pour l’IBPT, selon vous. Quid des prochains défis maintenant qu’Easy Switch est passé, que la fin des frais d’itinérance aussi, de même que l’ouverture du câble et potentiellement, à court-terme, du réseau de fibre optique?

Tout d’abord, je vais veiller à la bonne mise en oeuvre de l’analyse de marché, une analyse orientée vers le consommateur. Puis, par la suite, je pense que nous devrons aussi regarder urgemment en direction du marché business. Car force est de constater que Proximus y détient une part de marché de 70%, ce qui enlève toute possibilité de créativité pour de nouveaux acteurs. Je pense donc, et il s'agira là de ma prochaine mission, demander à l'IBPT de réaliser un exercice similaire à l'analyse de marché actuelle pour ce qui concerne le B2B.

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