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Dominique Leroy quitte Proximus: "On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre"

©Kristof Vadino

Le temps d’un été. Une période de calme, propice à la réflexion. Dominique Leroy a annoncé son départ il y a une dizaine de jours. Peu de gens savaient. Rien n’a fui. Pas un mot.

Une demi-surprise. Dans l’entourage proche de Dominique Leroy, tout le monde s’attendait à ce que la CEO de Proximus prenne un jour le large. Elle n’a jamais fait grand secret de sa volonté de poursuivre sa carrière à l’étranger. Il n’empêche, tout le monde n’a pas vu le coup arriver. Prenez Philippe De Backer, par exemple, le ministre en charge des Télécommunications (Open Vld). C’est un coup de téléphone de Stefaan De Clerck, le président du conseil d’administration de Proximus, qui l’a mis au courant de la situation jeudi après-midi.

 Stefaan De Clerck, un des premiers – en dehors de la famille de Dominique Leroy – à avoir été prévenu de la volonté de la patronne de Proximus de filer vers un destin batave. "Elle me l’a dit il y a une dizaine de jours", nous a expliqué Stefaan De Clerck. À la question de savoir s’il a eu la possibilité de la faire revenir sur sa décision, le président du conseil d’administration de Proximus ne tourne pas autour du pot. "J’ai essayé de la retenir, mais quand Dominique prend une décision, elle revient rarement dessus. Ce qui était un avantage quand elle dirigeait Proximus est devenu un désavantage", a encore fait savoir Stefaan De Clerck.

"Vous savez, dans les villages, lorsque le bourreau tranchait la tête d’un condamné, il restait rarement pour la fête après."

La restructuration engagée par Dominique Leroy a certainement pesé dans sa décision. "Vous savez, dans les villages, lorsque le bourreau tranchait la tête d’un condamné, il restait rarement pour la fête après", résume – de façon fort imagée – un connaisseur du dossier. Effectivement, pour ne prendre que le cas le plus récent, Rik Vandenberghe, alors CEO d’ING, a claqué la porte en pleines négociations avec les syndicats concernant la restructuration annoncée au sein de la banque. En interne, pourtant, on nous assure que Dominique Leroy fera tout pour passer un deal avec les partenaires sociaux avant de prendre la route des Pays-Bas.

Bâtons dans les roues

La patronne de Proximus l’a dit et répété dans toutes les langues: son départ n’est pas lié à la limitation du salaire des dirigeants d’entreprises publiques voulue par Jean-Pascal Labille (PS) alors ministre des Entreprises publiques. Il n’empêche, grattez un tantinet, la colère ne tarde pas à sourdre. C’est particulièrement le cas du côté du conseil d’administration de Proximus. "Nous avons eu une discussion avec le conseil à propos de la rémunération de Dominique Leroy. La règle voulue par Jean-Pascal Labille de baisser les salaires est allée trop loin", nous a confié un membre du conseil d’administration.

Et ce dernier d’assurer que le conseil a tenté d’obtenir une rémunération à long terme liée aux résultats de l’entreprise et à son cours de Bourse, mais le monde politique aurait refusé. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Stefaan De Clerck a reconnu que ce système de limitation de rémunération revu à la baisse est un problème. Pour lui, il faut également imaginer une sorte d’incitant à long terme.

"On va recruter en dessous du marché et on va se retrouver avec les deuxièmes et troisièmes couteaux."
un membre du conseil d’administration de proximus

"Nous savions qu’il y avait des risques que Dominique Leroy s’en aille", nous a précisé un administrateur de Proximus, regrettant la formule actuelle de mandat de six ans renouvelable. "Deux ans avant le terme du mandat, le CEO ne pense plus qu’à la fin de celui-ci. Et que pensez-vous qu’il se passe? Les chasseurs de tête sortent du bois comme les abeilles attirées par le miel, c’est un mauvais système, le modèle est dangereux", nous a expliqué cet administrateur. Pour lui, il faudrait passer à un régime de contrat à durée indéterminée, histoire de fixer le dirigeant dans sa fonction et de lui permettre de développer une stratégie au long cours.

Enfin, et cet avis est partagé de toutes parts, il va falloir trouver une solution pour aligner la rémunération des dirigeants d’entreprises publiques aux pratiques du marché, à la lumière des rémunérations accordées chez nos voisins. "Le risque est que l’on se retrouve avec des administrations publiques et des entreprises publiques de moins en moins bien gérées, un cran en dessous du niveau européen, parce qu’on n’arrivera pas à recruter les bonnes personnes. On va recruter en dessous du niveau du marché et on va se retrouver avec les deuxièmes et troisièmes couteaux", avertit cet administrateur de Proximus qui promet bien du plaisir pour retrouver quelqu’un de la trempe de Dominique Leroy.

Privatiser Proximus?

Dominique Leroy lors de sa nomination en 2014. ©REUTERS

Un autre va plus loin encore, en se demandant si le temps n’est pas venu pour le gouvernement de réfléchir à sa position dans le capital de Proximus. Autrement dit, le temps serait venu de renvoyer le politique à ses élections et de laisser le monde économique piloter une entreprise de la taille de Proximus dans un marché toujours plus concurrentiel et, on le sait, confronté à des défis technologiques et de transformation inéluctables. "On n’a pas le choix, la quatrième révolution industrielle s’impose à nous", prévient un proche du dossier.

Le monde politique qui, semble-t-il, a une responsabilité dans ce départ dont l’opérateur historique se serait volontiers passé. Les relations parfois tendues avec le ministre de tutelle ont laissé des traces, tout comme la piste envisagée de laisser entrer un quatrième opérateur dans la danse ou de développer, en Flandre, un réseau de fibre optique parallèle à celui de Proximus. Autant de "bâtons dans les roues" de la CEO de Proximus qui s’en serait bien passé. Mais n’en jetez plus, la coupe est pleine.

Complexité politique, restructuration qui s’étire, salaire raboté et envie de prendre le large, le départ de Dominique Leroy était finalement inscrit dans les astres. Peu de gens étaient dans la confidence. À part Stefaan De Clerck, depuis une dizaine de jours, on l’a dit. Il a tenu sa langue, il a fait le job. Dominique Leroy et KPN avaient décidé de communiquer jeudi à 18h00. Ce qui fut fait. Il n’y a pas eu de fuite. Les membres du conseil ont été prévenus par téléphone, jeudi également. "Stefaan De Clerck et Dominique formaient un excellent tandem", précise encore un administrateur, qui salue le travail remarquable effectué par son président.

Et Stefaan De Clerck, justement, que retiendra-t-il de Dominique Leroy? "Dominique est la preuve vivante que l’on a intérêt à avoir des femmes à la tête de nos entreprises. C’est un modèle pour beaucoup de jeunes et de femmes et, je l’espère, pour ces hommes qui se croient plus forts que les femmes", assène-t-il, avant de se fendre d’un éclat de rire. Demain, ce sera peut-être la soupe à la grimace. Le conseil n’a plus qu’à se retrousser les manches et partir à la recherche de la perle rare avec, en tête, ce petit proverbe de bon aloi qui veut que les mouches et le vinaigre ne feront jamais bon ménage.

Notre dossier sur la démission de Dominique Leroy


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