Duco Sickinghe: "Je suis de plus en plus concerné par les inégalités"

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À la tête de Telenet, il a longtemps été un visage connu en Flandre. Après s’être éloigné de la lumière des projecteurs, il est revenu récemment au-devant de la scène à l’occasion du départ de Dominique Leroy, pour lequel il a joué un rôle clé en tant que président du groupe néerlandais de télécoms KPN.

Berchem, lundi 16 septembre à 8h30. Duco Sickinghe nous reçoit pour le petit-déjeuner, dans l’élégant espace de brainstorming des nouveaux bureaux de Fortino, sa société d’investissement, logée dans les bâtiments de la Poste près de la gare de Berchem.

"Fortino moves the needle."  La formule est inscrite sur un petit tableau qui orne l’espace. "Nous avons repris l’expression anglaise pour une réunion avec tous les CEO des entreprises dans lesquelles nous investissons ", nous précise Duco Sickinghe après nous avoir salué jovialement. "Dans de nombreuses entreprises, chacun vient simplement faire son travail. On peut avoir envoyé une cinquantaine de courriels pendant sa journée au bureau, mais a-t-on décidé ou effectué quelque chose qui fait vraiment bouger les affaires ? Même d’excellents collaborateurs peuvent n’avoir accompli en un mois que peu de choses qui font la différence. Ce n’est pas un problème en soi tant qu’on garde un œil sur le compteur de vitesse pour voir si on a fait bouger l’aiguille."

Peu importe si les bureaux sont un peu en désordre, tant qu’on peut y distinguer des lignes claires.

Fondateur et CEO de la société d’investissement Fortino, le Néerlandais rencontre énormément d’entrepreneurs qui viennent présenter leurs projets. Mais il préfère ne pas les recevoir ici. "Je vais chez eux. Je dois voir et sentir leur entreprise. Pour pouvoir forger un meilleur jugement. Sur le parking, on observe déjà bien des choses. De bonnes entreprises ont presque toujours aussi de bonnes réceptionnistes. C’est une carte de visite. Ensuite, peu importe si les bureaux sont un peu en désordre, tant qu’on peut y distinguer des lignes claires. On en apprend vraiment beaucoup en faisant le tour d’un immeuble."

De Zaventem à Anvers

En juin, Fortino a quitté Zaventem pour s’installer à Anvers. "Notre bureau était trop petit et, à Bruxelles, il était difficile de combiner la facilité d’accès et un chouette quartier. À Anvers, c’est possible." Ce déménagement s’explique aussi par le nombre croissant de dossiers d’investissement provenant des Pays-Bas. "La Flandre n’est pas trop petite, mais les Pays-Bas sont tout simplement plus grands. Et cela bouge beaucoup là-bas. On se prive d’une bonne part du gâteau si on n’y est pas. Mais nous avons encore quelques grands dossiers en cours en Belgique."

La Flandre n’est pas trop petite, mais les Pays-Bas sont tout simplement plus grands.


L’un des derniers investissements belges concerne une start-up limbourgeoise qui identifie les allergènes présents dans un repas. Dans le portefeuille de la société, on trouve aussi des noms plus connus comme le fournisseur néerlandais de fleurs Bloomon et le spécialiste gantois des logiciels Teamleader. Une belle variété, mais un fil rouge. "À la base, il s’agit toujours de logiciels ou d’applications digitales de produits ou services."

Leroy chez KPN, c'est lui!

"Je suis de plus en plus concerné par le gouffre qui s’installe entre les personnes qui ont de l’argent et celles qui n’en ont pas."

Si tous ces dossiers suffisent déjà à remplir largement l’agenda de Duco Sickinghe, ces dernières semaines ont été encore plus agitées. En cause: le départ inattendu de Maximo Ibarro, patron de KPN, le groupe néerlandais de télécoms dont Duco Sickinghe est le président depuis 2015. C’est lui ensuite qui a organisé le transfert de Dominique Leroy de Proximus à KPN.

Duco Sickinghe nous raconte les circonstances cocasses précédant l’annonce du départ de Dominique Leroy. "Nous étions en famille à Burning Man, le festival ‘alternatif’ dans le désert du Nevada. Une ambiance de folie comme si on était coupé du monde." De fait: aucun réseau GSM n’arrive jusque-là.

Pour les cas d’urgence, Duco Sickinghe s’était équipé d’un téléphone satellite. Mais quand il s’en est saisi pour régler les derniers détails du transfert de Leroy, le crédit d’appels était épuisé. "Hé oui, cela arrive même à un président d’un grand groupe télécoms!", s’en amuse-t-il.

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Une connexion internet lui a permis tout de même d’appeler et de finaliser le deal. Le soir de son retour en Belgique, il signait le contrat avec Leroy. "Cela s’est passé dans ma maison, à Kraainem ." Duco Sickinghe sort son téléphone, fait dérouler ses photos de vacances et nous montre le selfie qu’il a pris de ce moment historique. Deux visages souriants avec, sur la table, le contrat signé entre deux verres de champagne.

Leroy et Sickinghe, dit-on, sont en très bons termes depuis longtemps. "Chacun peut imaginer tout ce qu’il veut à ce sujet. Dominique et moi, nous nous connaissons depuis l’époque où je dirigeais Telenet, lorsque nous étions des concurrents directs et voulions conquérir le moindre millimètre carré des plates-bandes de l’autre. Nous l’avons fait en nous respectant mutuellement. Tout comme au jeu des échecs, il était toujours intéressant d’observer le prochain coup de l’autre. Mais, en privé, nous n’étions pas amis. Lorsque je suis devenu président de KPN, nos centres d’intérêt ont convergé. Lors d’une conférence, nous avons eu l’occasion d’échanger nos idées sur le secteur."

"Les syndicats ont réussi leur coup"

Est-il vrai qu’il a pris l’initiative des discussions sur le transfert de Leroy ? " Je l’ai en effet contactée moi-même. C’est la seule candidate potentielle que nos chasseurs de têtes ne pouvaient pas appeler, sur mes instructions. Elle a tout d’abord décliné avant d’accepter d’en discuter. Elle m’a invité à venir chez elle pour en parler agréablement à table. J’ai vite senti que nous regardions dans la même direction."

Tous deux habitent dans la périphérie bruxelloise. Cela a facilité les contacts. "La rencontre entre Dominique et des membres du conseil d’entreprise de KPN s’est déroulée chez moi, autour de la table de la cuisine. J’apprécie cette ambiance informelle."

©Dieter Telemans

Le départ de Dominique Leroy de Proximus a suscité de nombreuses réactions en Belgique. "Tout le monde savait que le départ de Dominique allait laisser des traces. Mais certaines personnes en ont profité pour avancer leurs propres pions. Chacun sait que négocier un plan social prend du temps et que les syndicats préfèrent que cela dure le plus longtemps possible. Leurs manœuvres ont conduit au départ anticipé de Dominique. Ils ont réussi leur coup."

Les accusations de délit d’initié provoquent également des troubles. Sickinghe ne veut pas en dire beaucoup à ce sujet. "Dominique elle-même a indiqué regretter la perception qui a vu le jour suite à cette transaction. Nous continuerons bien sûr à suivre les développements."

Du temps libre

Duco Sickinghe lui-même a démissionné de son poste de CEO de Telenet à la suite d’un désaccord avec l’actionnaire principal Liberty. "Maintenant que le départ de Dominique est acté, je lui ai conseillé de profiter un peu de son temps libre. Après mon départ de Telenet, ma période de transition m’a été très profitable. Et nul besoin de faire un grand voyage. Il suffit de souffler un peu. La vie d’un CEO est tellement accaparante. Il est bon pendant quelque temps de n’avoir personne qui dicte votre agenda, de pouvoir lire tranquillement le journal jusqu’à 10h sans être interrompu par cinq coups de fil."

Et quid des désaccords entre Leroy et le gouvernement ? Elle s’est heurtée notamment au ministre des Télécoms, Alexander De Croo (Open Vld) sur l’attribution d’une quatrième licence mobile sur le marché belge. "Je pense qu’il s’agit plus d’un sentiment général qu’on peut résumer comme suit: j’ai retiré le maximum de ce que je pouvais", répond Duco Sickinghe comme pour botter en touche. "Il est possible que des personnes soient déçues parce qu’elles pensent que Dominique aurait pu encore faire plus pour Proximus. Mais son départ va peut-être lancer des discussions au sein de Proximus, mais aussi du gouvernement, qui n’étaient pas possibles jusque-là. Son départ pourrait donc contribuer aux changements auxquels elle aspirait."

" Peu de gens effectuent un tel choix pour le salaire"

À quelles discussions pense-t-il ? "À celle sur la dynamique au conseil d’administration, par exemple. L’État belge doit vraiment commencer à s’interroger s’il veut continuer à jouer tous les rôles en même temps. Comme actionnaire, il veut recevoir un dividende, comme pouvoir public, il est responsable de la politique sociale et, comme gouvernement, il veut dynamiser le marché des télécoms. Cela fait beaucoup. Dans notre société actuelle, plus personne ne comprend ce mélange des genres."

Duco Sickinghe prend l’exemple de KPN où l’État néerlandais a vendu sa participation depuis longtemps. "Une heure avant de diffuser un communiqué de presse important sur un nouveau CEO, je prends tout de même la peine d’appeler quelques ministres ou secrétaires d’État pour les avertir et leur expliquer la décision. J’ai donc le sentiment que KPN est encore proche de l’État et je pense que l’État le ressent également. Il n’est pas nécessaire pour cela d’être encore actionnaire."

Chez KPN, Dominique Leroy sera nettement mieux payée que chez Proximus. Cela a-t-il joué un rôle? "Je ne peux parler pour Dominique, mais je pense que peu de gens effectuent un tel choix pour le salaire. On le fait pour la reconnaissance de ses proches, de ses collègues et de son entourage au sens large. C’est cela qui nous motive à travailler."

"Quel est le juste prix pour de bonnes performances?", s’interroge Duco Sickinghe. "C’est un débat de fond qu’il est difficile d’objectiver. Peu de personnes en Europe sont capables de diriger une entreprise comme KPN. En deux ans, j’ai mené de telles recherches à deux reprises. J’en connais donc les règles. Et je peux vous l’assurer: le vivier est très petit."

"Nous avons organisé la rencontre entre Dominique et le conseil d’entreprise de KPN chez moi, autour de la table de la cuisine."

Faut-il en conclure que le plafond salarial chez Proximus constituera un sérieux handicap dans la quête d’un nouveau CEO ? "Cela dépend de votre champ de recherche. Si vous voulez recruter un as des télécoms à l’échelle mondiale, le salaire jouera un rôle. Si vous voulez un Belge qui trouve qu’il s’agit d’une opportunité fantastique, ce ne sera pas un problème. Ce sont les deux extrêmes du spectre."

Qu'est ce qu'un CEO?

Duco Sickinghe habite en Belgique depuis 2001. Se sent-il désormais plus belge que néerlandais? "Il m’est difficile de répondre à cette question. Au fil des ans, j’ai tissé des liens profonds avec ce pays. Mais lorsque je vais aux Pays-Bas, je m’y sens aussi chez moi. À présent, je me rends des deux côtés de la frontière chaque semaine. Et quand je la traverse, je n’ai jamais l’impression d’arriver en terre étrangère."

Dans une interview, il s’est lancé dans une comparaison entre les cultures en Europe. "En France, le CEO doit tout savoir alors qu’au nord de l’Europe, le CEO ne doit rien savoir en particulier, mais doit surtout bien écouter ses collaborateurs", disait-il alors. La Belgique se situe-t-elle entre les deux ? "Je le pense. Ici, contrairement aux Pays-Bas, le patron reste le patron. On sait dans quelle pièce on joue. C’est le bon côté des choses. Le mauvais est que cela déresponsabilise les autres. Cela ne vous permet pas beaucoup d’avancer sur la voie que vous avez tracée pour l’entreprise."

Quand Duco Sickinghe dirigeait Telenet, ses qualités de manager ont été saluées à maintes reprises. Comme patron d’une société d’investissement, il joue un autre rôle. Se sent-il à présent davantage un entrepreneur qu’un CEO ? "Au départ, nous étions bien entendu de purs entrepreneurs. Nous ignorions comment gérer une société d’investissement. Nous sommes sortis de notre zone de confort et avons pris le temps de construire."

En investissant dans de jeunes sociétés, il fait également œuvre d’entrepreneuriat. "Mon rôle consiste à poser les bonnes questions. Je pense qu’il devient plus difficile de dire si on trouve un dossier bon ou mauvais. Lorsqu’un dossier ne me plaît guère, je dois me demander ce qui me dérange et trouver la bonne question à poser à mon interlocuteur afin de voir s’il n’a pas négligé l’aspect qui me préoccupe. Et s’il y a pensé, mon jugement sur le dossier changera peut-être."

"Only the paranoid survive"

©katrijn van giel

Duco Sickinghe évoque ensuite les défis de l’Europe et de la société en général. "Je suis de plus en plus concerné par le gouffre qui s’installe dans la société entre les personnes qui ont de l’argent et celles qui n’en ont pas. Cela crée une inégalité fondamentale: celles qui doivent travailler pour assurer leur subsistance ont moins de possibilités que celles qui peuvent trouver la voie qui leur convient parce qu’ils en ont les moyens. Aux Pays-Bas, l’impôt élevé sur le patrimoine en ennuie plus d’un. Mais cette imposition a apaisé le climat politique parce qu’elle réduit quelque peu l’inégalité des patrimoines. On peut en penser ce qu’on veut, le fait est que l’écart financier entre les gens n’est pas devenu trop important. Il a permis de trouver un certain équilibre politique."

"Je suis de plus en plus concerné par le gouffre qui s’installe entre les personnes qui ont de l’argent et celles qui n’en ont pas."

Duco Sickinghe se garde bien cependant de recommander à la Belgique d’instaurer des taxes plus élevées sur le patrimoine. "Mais je ne vois pas non plus comment vous pourriez réduire le grand écart d’une autre manière, sauf en continuant à réduire les dépenses publiques. Vous devez tout mettre en œuvre pour dynamiser l’économie. Ce n’est que si le camembert grossit qu’on peut le partager plus équitablement. Je ne plaide donc certainement pas pour accroître quelque impôt que ce soit."

S’inquiète-t-il du blocage politique actuel? "Jusqu’à présent, personne en Belgique n’a vu sa vie changer parce qu’il n’y a pas de gouvernement. Une société ne réagit généralement que lorsqu’elle est confrontée à une crise. Ainsi, l’idée de s’attaquer au changement climatique fait lentement son chemin dans les esprits parce qu’il est très difficile de contester que ces deux derniers étés torrides n’en sont pas la conséquence. Malheureusement, les gens n’acceptent de bouger que lorsque le danger est 5 mètres devant eux. C’est le défi à relever par le personnel politique aujourd’hui: comment hisser en tête des priorités ces problématiques qui sont pourtant claires à nos yeux ? Et quelle direction devons-nous prendre?"

Sa devise dans la vie ? "Only the paranoid survive". Est-ce toujours le cas ? "Oui. Chaque jour, il faut tout remettre en question, y compris soi-même. J’utilise aussi souvent une autre formule, surtout dans les réunions: ‘Que ceux qui savent le disent’. Je veux dire par là: il y a peut-être d’autres options et directions. Nous en choisissons une, mais sommes conscients qu’elle implique toujours de l’incertitude et que d’autres options sont peut-être meilleures."

Chaque jour, il faut tout remettre en question, y compris soi-même.


Cela s’applique-t-il à sa vision de l’avenir des entreprises ? Une entreprise comme KPN présentera-t-elle un tout autre profil dans dix ans ? "Toutes les entreprises seront complètement différentes dans dix ans, en raison de la numérisation et du changement des méthodes de travail, par exemple. Donc, nous aussi." Et dans quelle mesure KPN et Proximus sont-elles confrontées aux mêmes défis? "Toutes les deux devront gérer le fait que les consommateurs sont de moins en moins enclins à payer pour des services digitaux. Alors que, dans le même temps, les entreprises doivent investir de plus en plus dans les technologies. Il en résultera des licenciements. Proximus vient d’enclencher le processus. KPN s’y emploie depuis longtemps. Et nous avons prouvé que 90% des personnes qui nous ont quittés avaient retrouvé un emploi dans les six mois suivants."

Fusions nécessaires

Les spécialistes disent depuis longtemps que les opérateurs télécoms en Europe sont trop petits pour financer seuls ces investissements technologiques. Des fusions seront donc nécessaires, par exemple entre KPN et Proximus. Duco Sickinghe: "Une fusion impliquerait une opération boursière complexe où l’acheteur doit offrir une prime. Mais il y a toujours un hedge fund ou un autre actionnaire activiste pour trouver que la prime n’est pas assez élevée. On peut donc estimer que la fusion a du sens, mais comment la mener à bien si l’une ou l’autre partie est contrainte de payer une prime qui met à mal tout l’intérêt économique du projet ? Tout le monde comprend qu’il existe des synergies, mais personne ne peut les chiffrer."

On peut donc estimer que la fusion a du sens, mais comment la mener à bien si l’une ou l’autre partie est contrainte de payer une prime qui met à mal tout l’intérêt économique du projet?


Duco Sickinghe croit davantage dans une collaboration opérationnelle entre les petits opérateurs télécoms en Europe. "On peut envisager par exemple des achats groupés de technologies, comme Orange et Deutsche Telecom en ont convenu. L’étape suivante sera peut-être une coopération à l’image de celle conclue entre des compagnies aériennes: entrer dans une alliance pour partager certains coûts. Ce système a ceci d’intelligent qu’on peut également en sortir."

Un tel accord pourrait-il convenir pour KPN et Proximus ? "C’est possible, mais ce n’est pas à l’ordre du jour. Beaucoup de chemins mènent à Rome." Que pense-t-il des accusations de conflits d’intérêts qu’engendrerait l’arrivée de Dominique Leroy à la tête de KPN ? "Je n’en vois pas. En tout cas, chez KPN, personne n’y a vu un obstacle. Si on se connaît bien, on ne peut que mieux collaborer. Pour ceux qui estiment que les entreprises télécoms doivent collaborer davantage, le transfert de Dominique ne peut être qu’une bonne nouvelle." Il sourit. "Dans le passé, c’était toujours les Hollandais contre les Belges. Depuis lors, nous avons mis beaucoup d’eau dans notre vin."


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