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Faux espoirs et vraies perspectives d'une économie en 5G

Les voitures autonomes pourraient dépendre de la 5G en fonction de la technologie choisie. ©Bloomberg

À quelques mois de son arrivée, la 5G est source d'espoir économique, jurent les acteurs du marché. Pourtant, certaines promesses semblent moins belles que prévu. De là à faire sans? Probablement pas.

La 5G va révolutionner nos vies. Il paraît. Les opérateurs et les fournisseurs en sont en tout cas persuadés. Depuis des années, ils alignent les arguments pour justifier l'installation de la nouvelle génération de réseau. Mais au final, pour quoi? Pour l'innovation et le développement économique. C'est vendeur, mais pas vraiment palpable. Le sujet est pourtant crucial et alimentait, à une époque où c'était encore possible, les bonnes discussions au coin du bar. À l'approche de la concrétisation de la promesse 5G, la réflexion a pris de l'ampleur et s'est éloignée du zinc.

Il y a quelques semaines, elle s'est même retrouvée dans un rapport commandé par le gouvernement. En 124 pages, une dizaine d'experts abordent la 5G sous toutes ses coutures. Le document se conclut sur une position qui n'est pas tranchée. La position la moins franche se situe justement sur l'intérêt économique. Irréfutable pour certains. À franchement relativiser pour d'autres. Comme toujours dans ce genre de dossier, la réponse flotte entre les deux.

Ce qui est en tout cas certain en ce samedi 20 mars 2021, c'est qu'on a du mal à visualiser comment le nouveau réseau va fondamentalement améliorer notre quotidien. Cela s'explique. La 4G a amené des vitesses et des niveaux de latence largement suffisants pour ravir l'amateur de YouTube, qui fait chauffer les données cellulaires dès qu'il sort de chez lui. Même si la 5G va encore améliorer son expérience du streaming partout, tout le temps et toujours plus vite, c'est un peu mince pour justifier les milliards d'euros investis. Tout le monde le sait. Les acteurs du marché aussi. La priorité est donc mise sur le BtoB. La question revient toutefois. Pour quoi? Ça reste vague. Du coup, le secteur propose souvent les mêmes exemples, très imagés cette fois.

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L'alternative à la voiture autonome

Le plus célèbre est évidemment celui de la bonne vieille voiture autonome. Attendue depuis des années, elle tarde pourtant à s'installer dans nos parkings. Voilà un premier cas concret pour la 5G et sa latence presque inexistante. Ce n'est pas l'avis de tout le monde. Depuis qu'on a eu l'idée de retirer l'option pilotage humain, deux technologies s'opposent pour remporter la bataille de la voiture sans chauffeur. Deux camps se sont formés. Les défenseurs du système C-V2X, d'une part. Ceux en faveur du ITS-G5 (aussi appelé DSGC aux États-Unis), d'autre part. Un joli combat d'acronymes entre ceux qui sont en faveur de voitures connectées à un réseau global 5G, et ceux plutôt favorables à des connexions directement entre les voitures via une variante du wifi, combinée aux réseaux existants.

La 5G a donc récemment gagné des points, mais a le désavantage d'être moins avancée que la technologie ITS-G5.

Cette alternative n'est pas anecdotique. Elle est même étudiée depuis bien plus longtemps que la 5G, le secteur ayant d'ailleurs réservé depuis longtemps la bande de fréquences 5,9 GHz pour ce genre d'innovation. Il y a une poignée d'années, la technologie avait la faveur d'Obama et d'une série de grands constructeurs, dont Toyota et Volvo. En 2019, la Commission européenne a même fait une proposition pour se positionner en faveur de la technologie et en faire la norme. Une série de pays s'y sont néanmoins opposés et ont finalement rejeté la proposition quelques mois plus tard. La 5G a donc récemment gagné des points, mais a le désavantage d'être moins avancée que la technologie ITS-G5. L'Europe a préféré la solution la moins aboutie, mais avec les plus belles promesses. Le constat est donc là: le secteur aurait probablement pu faire sans. C'était d'ailleurs son idée de base.

Embûches dans les airs

Dans les exemples de débouchés, les drones ont souvent aussi une place de choix. Ces petits objets volants pourront, par exemple, assurer la surveillance et le contrôle de sites sensibles. Du très concret. Deme et la Sabca l'expliquaient encore dans L'Echo du 9 mars dernier, en détaillant comment ils font l'inspection de leurs éoliennes offshores. Bluffant. Et déjà d'actualités, sans le fameux réseau. À l'inverse de l'exemple de la voiture, l'intérêt de la 5G fait plus l'unanimité ici. "La 4G ne permet pas de faire ce genre d'activités. Nous avons dû faire appel à des relais de communication supplémentaires", explique Thibauld Jongen, le patron de la Sabca. Pour lui, impossible de faire autrement qu'avec la 5G. "Il y a aura en plus d'autres réelles applications pour l'analyse de zones sensibles, ou le médical."

Il y a néanmoins quelques nuances à apporter. À commencer par la mise en place du drone version 5G. Quand le réseau sera opérationnel, des investissements seront nécessaires pour adapter les antennes qui émettront (assez logiquement) en direction de la terre et pas dans les airs, le terrain de jeu des drones. Il y a aussi quelques fausses promesses. Même si Amazon aime jouer la carte marketing, le drone qui vient livrer votre colis dans le jardin a peu de chance d'arriver.

Aujourd'hui, il est possible d'obtenir un colis 24h après l'avoir commandé. Imbattable au niveau logistique, et surtout économique. "Je doute que votre pizza soit un jour livrée par drone", confirme d'ailleurs le patron de la Sabca. Autre souci, la règlementation concernant le survol sans vision au-dessus des surfaces habitées devra être adaptée. La Sabca écarte toutefois le problème. "Sur ce point, il y a plus de chances que l'autorité soit favorable à des survols de population par drone quand ce sera pour sauver des vies." La mise en contexte est donc importante, mais la 5G a bien son rôle à jouer dans le développement du drone.

"Aujourd'hui, il n'y a pas de demande pour la téléchirurgie."
Benoit Herman
Chercheur à l’UCLouvain et membre du Louvain Bionics.

Téléchirurgie improbable

Dans d'autres secteurs, c'est en revanche beaucoup moins certain. L'annonce qui suscite sans doute le plus haut niveau de scepticisme concerne la téléchirurgie. Une nouvelle fois, grâce à cette fameuse réduction de latence, la téléchirurgie pourrait exploser. Un médecin à l'autre bout de la Terre qui opère avec un robot ultra précis, cela fait effectivement rêver. Dans les faits, à l'heure actuelle, cela n'existe pas. "Et il n'y a pas de demande pour ce type de chirurgie", assure Benoit Herman, chercheur à l’UCLouvain au sein de l’institut de mécanique, matériaux et génie civil et membre du Louvain Bionics. "Au niveau civil, la seule expérience de chirurgie à distance date de 2001. Elle s'est faite entre New York et Strasbourg, via une connexion fibre optique transatlantique", explique-t-il. La chirurgie à distance existe bien. Mais elle se fait systématiquement au sein d'un même hôpital. "Et ce n'est pas la distance qui est recherchée", précise d'emblée le spécialiste. "Au contraire, le fait de ne pas être en contact direct avec la personne opérée amène son lot d'inconvénients. Mais avec un robot, le chirurgien a plus de précision et peut faire des mouvements qu'il ne peut pas exécuter avec ses mains."

Ne doutons toutefois pas des surprises que réserve la science, et imaginons que la téléchirurgie se développe néanmoins. Là encore, la 5G ne serait sans doute pas le réseau choisi. Sans entrer dans les détails techniques de comment faire une bonne transplantation, la base est toujours la même. Le patient est endormi. Le chirurgien, lui, ne risque pas d'opérer ailleurs que dans une salle blanche ultra équipée. Niveau mouvement, on est donc plus proche de l'ambiance bibliothèque que celle de la rame de métro en marche. Lorsqu'une connexion stable et ultra rapide est nécessaire dans un endroit précis et sans itinérance, il y a la fibre optique. Dans ce contexte, le transport de données par la lumière est l'avenir. Tout le monde le revendique, opérateurs compris. Les milliards prévus par Proximus dans son plan d'investissement en sont la preuve chiffrée.  "On pourrait imaginer qu'un réseau comme la 5G soit utile si le médecin est en itinérance, mais il n'y a aucune chance qu'il opère dans ces conditions", confirme Benoit Herman.

Et la télémédecine dans tout ça? La consultation à distance est une nouvelle manière d'exercer la médecine qui a de beaux jours devant elle. Là encore, la 5G n'est pas indispensable. "On arrive dans un système de transfert de données classique. Là aussi, si le médecin fait sa consultation de l'hôpital ou de son cabinet, la 5G n'est pas plus utile qu'une bonne connexion classique."

"Mettons d’abord la technologie en place et voyons ce qu’il en sortira."
Rémi de Montgolfier
CEO BeLux d'Ericsson

Ceux qui n'aiment pas trop se mouiller aiment l'argumentation de l'œuf ou la poule. "À chaque nouveau réseau, nous avons voulu anticiper en quoi il sera révolutionnaire. À chaque fois, on s’est trompé. Ma vision est plutôt: 'Mettons d’abord la technologie en place et voyons ce qu’il en sortira.' C’est comme ça que cela s’est fait auparavant", nous expliquait en  2020 Rémi de Montgolfier, le CEO BeLux d'Ericsson. Effectivement, les belles surprises seront évidemment de la partie. Mais l'analyse de ce qu'a apporté un nouveau réseau a aussi amené une autre conclusion, ou du moins corrélation. Un nouveau réseau ne peut pas s'attribuer seul les mérites des plus grands bouleversements qui ont eu lieu. Si le passage de la 3G à la 4G a été aussi important, c'est aussi parce qu'il s'est produit au même moment que le passage du vieux téléphone à touches au smartphone.

Interrogation macroéco

Quelques-uns des arguments les plus souvent avancés sont donc à nuancer. Dommage pour le débat, ce genre de réflexion est aujourd'hui porté essentiellement par des anti-5G plutôt virulents qui aiment ajouter de nombreux arguments inaudibles à leur discours. Mais la question intrigue aussi certains experts bien plus légitimes. Par exemple, le très visible Étienne de Callataÿ. Économiste et professeur d'Université réputé, il est assez friand du principe de nuance. Même si sa connaissance du secteur des télécoms est limitée, cela ne le rend certainement pas illégitime pour autant. "Ma vision est celle d'un économiste qui applique des principes de macroéconomie à un questionnement."

"La 5G n'est aucunement l'enjeu numéro 1 pour la prospérité de notre économie."
Etienne de Callataÿ
Economiste

Son constat est assez limpide. "La 5G n'est aucunement l'enjeu numéro 1 pour la prospérité de notre économie. Actuellement, je ne vois pas les applications industrielles concrètes qui justifieraient que la 5G fasse partie des priorités d'investissement", explique le professeur d'Université. Et tant pis si, en faisant d'autres choix, la Belgique se retrouve distancée. "On ne va pas devenir une économie du tiers monde si on n'installe pas maintenant la 5G", avance-t-il. "Ne pas être parmi les premiers n'est pas si problématique que ça. Le 'first move advantage' (principe voulant que le premier qui adopte une innovation en ressorte avec le plus de bénéfices, NDLR) est en réalité très souvent un 'first move disadvantage'. Ceux qui ont inventé le chemin de fer n'en ont pas tiré le plus de bénéfices", illustre-t-il. "Si la 5G devait créer une révolution, le retard éventuellement pris serait vite rattrapable", assure-t-il. Pour lui, il y a d'autres priorités. Se pencher sur d'autres maux donnerait d'ailleurs des retours économiques bien plus concrets. "Les questions de formations sont mille fois plus importantes, et auront une incidence directe et forte sur notre économie."

Prendre la 5G comme un plan de relance, comme ce fut le cas à une autre époque avec d'autres grands chantiers, serait également un mauvais choix. "L'investissement sera essentiellement au niveau du capital et non du travail." Étienne de Callataÿ a un avis tranché. Il semble pourtant un peu seul à effectuer l'exercice de remises en question. "Je n'ai aucun problème avec cela. J'ai un profil très généraliste, et mon rôle est aussi d'apporter de la nuance. Peu importe si ma voix est dissidente par rapport au discours largement entendu. Pour moi, il y a suffisamment d'éléments pour poser des questions."

Enfin l'industrie intelligente

Alors, on laisse tomber la 5G? Gardons plutôt la nuance. Si une partie des arguments les plus vendeurs brillent un peu moins, d'autres ont, en revanche, de quoi convaincre. Ils sont toutefois cachés dans l'industrie profonde, cette partie pas très sexy de l'économie où le marketing épuré fait place aux grosses machines et aux longues chaines de production.

L'une des entreprises particulièrement intéressées par la 5G s'appelle Audi. Pour ses chaines d'assemblage, l'entreprise a déjà trouvé plusieurs vraies intégrations. La fibre optique permet aujourd'hui à ses bras robotisés de faire d'un tas de métal, une jolie voiture flanquée de quatre anneaux. Problème, la connexion filaire supporte assez mal les torsions, étant intégrée dans un bras robotique qui passe son temps à valser autour d'une voiture en construction. En termes de mouvement, libérer le robot de ses câbles apporterait encore plus de flexibilité et d'envergure à son travail. Avec une latence proche de zéro, la sécurité en profite aussi largement, avec des robots mis à l'arrêt presque instantanément en cas d'imprévu. La précision atteinte permet aussi de régler de manière chirurgicale une découpe au laser, par exemple. Bref, la 'smart industry' en vrai.

La fin de la surchauffe

Du côté des bonnes nouvelles, la 5G a aussi le gros avantage de répondre à l'explosion de la consommation de données. L'IBPT rappelait encore récemment la menace de surchauffe du réseau qui plane à court terme sur plusieurs villes, dont Bruxelles. "Réponse" n'est peut-être toutefois pas le terme le plus exact. Le nouveau réseau, comme les précédents, ne fait que reporter le problème. La surchauffe se répètera sans doute. En rendant la technologie encore plus efficace, elle devient d'ailleurs plus attractive et ne favorise certainement pas un usage plus parcimonieux. Autre débat.

Plusieurs autres entreprises attendent avec impatience le déploiement de la 5G. C'est notamment le cas de la Sabca, deuxième plus grande usine à Bruxelles. "La 5G sera utile pour l'automatisation de la collecte de données, ce qui est impossible aujourd'hui avec un réseau câblé. Le wifi n'est pas non plus la solution, car il demanderait une adaptation sur chaque pièce pour les rendre visibles par le wifi. Avec la 5G, de simples tags permettront d'avoir un suivi complet de l'usine et des pièces qui y sont présentes. Cela donnera un instantané précis de production, et permettra d'améliorer les procédés", explique Thibauld Jongen, cette fois avec sa casquette de responsable de la production de son entreprise. "Aujourd'hui, nos entreprises doivent faire face à des coûts de travail importants. Le seul moyen pour nous de rester sur le marché est d'être à la pointe de la productivité. Cela passe par ce genre d'innovation technologique", assure le CEO de la Sabca.

Anvers pionnière

La ville d'Anvers fait partie des premiers grands acteurs à s'être intéressés à la 5G. Après quelques mois, les premiers débouchés pointent le bout de l'onde. Le premier concerne le suivi des appels d'urgences, adressés aux pompiers et à la police anversoise. "Nous développons et testons actuellement un réseau 5G privé. Ce réseau ne dépend pas des fournisseurs publics, et est donc mieux protégé contre les pannes éventuelles, ou contre la surcharge lors de grands événements ou de rassemblements de masse", assure Lennart Verstappen, responsable communication du port d'Anvers. Le poumon économique de la ville s'intéresse également à la technologie en laissant plusieurs sociétés tester le nouveau réseau sur son site. "Les remorqueurs peuvent être connectés entre eux et au port via des communications 5G, pour permettre une coordination plus efficace de la navigation", illustre encore la responsable. Assez utile lorsqu'il s'agit de manœuvrer les géants des mers par une visibilité nulle.

"La 5G est une infrastructure comme peut l'être une autoroute. Ce n'est donc pas son installation en elle-même qui va révolutionner l'économie, mais ce qu'elle permettra de faire."
Thibauld Jongen
CEO de la Sabca

Une succession d'exemples qui amènent le responsable de la Sabca à proposer une grille d'analyse différente de l'impact direct attendu. "La 5G est une infrastructure comme peut l'être une autoroute. Ce n'est donc pas son installation en elle-même qui va révolutionner l'économie, mais ce qu'elle permettra de faire. Un peu comme une autoroute. Cette infrastructure est invisible. On n'essaye pas d'estimer ce qu'apporte directement une route. Elle porte pourtant l'économie et évolue avec elle."

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