L'emploi sacrifié sur l'autel de la digitalisation

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Le chiffre de 2.000 emplois menacés est tombé ce mardi, de source syndicale. Mis devant le fait accompli, le Premier ministre a convoqué la CEO du groupe ce mercredi pour qu’elle s’explique. Le cours de l'action a été suspendu ce mercredi matin.

Un emploi sur six menacé, c’est le couperet qui serait tombé ce mardi du côté des deux tours de Proximus, où se tenait alors un conseil d’administration, a signalé dans l’après-midi la CGSP.

Concrètement, l’opérateur se séparerait donc, dans les faits, de quelque 2.000 collaborateurs sur les 13.000 profils environ qu’il emploie à ce jour, parmi lesquels 3.000 fonctionnaires.

Le cours de l'action Proximus a été suspendu à la Bourse de Bruxelles dans l'attente d'un communiqué, a fait savoir la FSMA. 

• Notre édito Proximus psycho

Un coup de massue, côté syndical. "Nous avions entendu parler d’un gros dossier, via des bruits de couloir, mais ce qui veut tout et rien dire à la fois", réagit Philippe Daxhelet (CSC). Du reste, il est vrai que "des projections avaient circulé, laissant entendre une certaine vision au niveau de la masse des travailleurs, mais cela ne nous a jamais été exposé clairement jusqu’ici".

"Ce plan ne concerne pas forcément 2.000 emplois, mais il est clair qu’il en va de conséquences sur le personnel."
Bart Nayens
CGSP

Du côté de la CGSP, Bart Neyens dit avoir "pris acte" du vent qui souffle pour l’heure. "Cela n’a rien de surprenant, compte tenu du contexte actuel dans lequel Proximus évolue (plus concurrentiel que jamais à l’aube d’un processus qui pourrait voir débarquer prochainement un quatrième acteur sur le marché mobile belge, NDLR), mais pour nous, il n’y avait pas d’urgence en matière d’emploi". Qu’à cela ne tienne, "nous avons contacté une personne qui devait être au courant de la situation. Elle nous a confirmé l’existence d’un plan. Alors, il ne concerne pas forcément 2.000 emplois exactement, mais il est clair qu’il en va de conséquences sur le personnel", ajoute le secrétaire général.

Pour l’heure, aucune précision n’a circulé quant à la part de départs naturels, surtout de statutaires, qui pourrait être incluse dans ce nombre de départs répartis, a priori, sur trois ans.

Interrogé, Proximus se cantonne à une réponse laconique suite à nos questions. "Nous confirmons que le conseil d’administration s’est réuni mardi après-midi. Le budget pour 2019 et le plan à 3 ans ont été discutés et approuvés. Dans ce plan à 3 ans, la nouvelle stratégie #shifttodigital jouera un rôle de premier plan. Cette stratégie permettra d’accélérer la transformation de Proximus et de préparer l’entreprise aux défis de l’avenir et à l’accélération de la digitalisation. Dans ce contexte, il a également été discuté comment Proximus peut encore optimiser ses coûts afin d’améliorer son efficacité dans un environnement de marché de plus en plus difficile".

Dans un mail interne que nous avons pu consulter, Dominique Leroy, CEO de l’opérateur, a ajouté à ces lignes que "Proximus respectera dans tous les cas toujours le dialogue social et y donnera la priorité".

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Pont politique coupé

Côté politique, les réactions ont été assez pauvres jusqu’ici. Que ce soit du côté du cabinet d’Alexander De Croo, ex-ministre des Télécoms, ou de son remplaçant, Philippe De Backer, personne n’a souhaité s’exprimer sur le sujet. Par contre, de l’entourage du Premier ministre, il nous est tout de même revenu que la nouvelle était "difficilement acceptée". Et pour cause, Charles Michel n’aurait été tenu informé que courant d’après-midi de la direction empruntée par l’opérateur, soit presque au moment où tout était déjà plié. Dès lors – et l’information a entre-temps été confirmée par l’intéressé –, il a pris la décision de convoquer Dominique Leroy, ce mercredi à 10h30. L’objectif? Qu’elle s’explique. Philippe De Backer, ministre de tutelle, sera lui aussi présent, nous dit-on.

"On ne prend pas 2.000 personnes en otage pour des questions personnelles".

Faut-il voir là la conséquence d’une relation maussade – pour ne pas dire tendue – entre la patronne et le monde politique, en particulier vis-à-vis de son précédent ministre des télécoms, Alexander De Croo, qui n’a pas hésité à la tacler à diverses occasions courant d’année passée? "C’est à l’intéressée qu’il faut le demander", nous dit-on de source politique proche du dossier, pour qui "on ne prend pas 2.000 personnes en otage pour des questions personnelles".

Trop lourd pour affronter la concurrence?

Pourtant, on ne pourra pas dire que Proximus n’avait pas prévenu. Dans le cadre de l’ouverture du marché des télécoms à un quatrième opérateur mobile de réseau, développement rendu possible suite à une décision du gouvernement fédéral d’en réserver la possibilité lors des enchères sur les fréquences à venir (initialement) courant 2019, l’opérateur avait déjà fait savoir que l’on risquait "un effet de distorsion du marché qui entraînerait un ralentissement des investissements en infrastructure et en innovation", et qui aurait "inévitablement un impact sur l’emploi". Ce à quoi Agoria, la fédération de l’industrie technologique, avait ajouté qu’une telle décision déboucherait, notamment, sur "la perte de 6.000 emplois" dans le secteur. Voilà. On y est. Enfin, en partie du moins.

Et à cela, il convient d’ajouter de surcroît la logique des chiffres. Fort de 13.000 collaborateurs, le géant Proximus avait de quoi tenir du lourdaud dans un milieu où il faut agir vite et où la concurrence ne laisse que peu de répit, élément expliquant quelque peu la décision. À titre de comparaison, les concurrents principaux de l’opérateur opèrent avec 3.200 personnes pour Telenet, 1.459 pour Orange, et 1.300 pour VOO.

Conscient de cela, l’opérateur historique, chargé du bagage qui est le sien – à savoir de devoir fonctionner avec un actionnaire de référence qui n’est autre que l’État (53,51%) – et résulte de son passé, a commencé l’écrémage il y a déjà plusieurs années de cela. Pour devenir "fit". Avec pour dernier exemple en date, un plan (déjà approuvé) de départs anticipés concernant les travailleurs de 60 ans et plus. Rien que les concernant, "dès janvier de l’année prochaine, 800 travailleurs quitteront l’entreprise, rappelle Bart Neyens (CGSP), venant ainsi gonfler à 3.200 le nombre de personnes concernées par des départs volontaires depuis 2016". En dix ans, l’opérateur aura donc fait l’impasse sur quelque 3.980 emplois au total, sans compter les 2.000 collaborateurs à peut-être y ajouter aujourd’hui.

Mais – et la question est peut-être cynique pour le public, moins du côté business –, est-ce suffisant? Il faut croire que non, et que l’entreprise a dès lors opté pour une fonte toujours plus marquée de l’immense glacier qu’elle incarne. Ce qui n’est pas sans rappeler, les épisodes SFR et Bouygues, en France, qui ont licencié à tour de bras suite à l’arrivée effective d’un nouvel opérateur, du nom de Free, le casseur de prix, sur le marché hexagonal au début des années 2000. À l’époque, personne n’y a cru. Puis, les dégâts se sont fait sentir.

Une réalité qui s’observe aussi chez nos voisins du nord, d’ailleurs, où KPN, l’opérateur historique néerlandais, annonçait encore 1.500 suppressions d’emploi sur trois ans à la mi-octobre, après divers plans similaires déjà appliqués en ce sens depuis une bonne dizaine d’années. Et ce, sans Free sur le marché...

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