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Les six travaux de Guillaume Boutin, le nouveau CEO de Proximus

Guillaume Boutin, nouveau patron de Proximus ©BELGA

Trois mois après la démission de Dominique Leroy, Proximus a un nouveau CEO. Le responsable de la division consommateurs reprend les rênes de l’opérateur le jour même du rejet du plan stratégique en commission paritaire. Déjà un premier défi, qui ne sera pas le seul pour le Français.

Son nom circulait avec insistance dans les couloirs du télécom depuis quelques jours. Proximus l’a officiellement annoncé ce mercredi à l’issue de son CA, Guillaume Boutin est le nouveau CEO. À la tête de la division consommateurs de Proximus depuis 2017, ce Français est un spécialiste du marketing. "Il est jeune, créatif, dynamique, avec des compétences de manager et une vraie vision technologique pour l’entreprise, décrit Stefaan De Clerck. Il connaît bien la maison Proximus et apportera une continuité au travail de Dominique Leroy avec ses propres spécificités. Cette nouvelle nomination est un moment important dans l’histoire de Proximus." Avant d’entrer à la maison mauve, l’homme a occupé différents postes chez SFR.

"Proximus doit être un leader du digital et une marque de référence belge."
Guillaume Boutin
CEo de Proximus

Le nouveau CEO a aussi une expérience dans le monde des médias, grâce à un passage chez Canal+. "Mon objectif est de faire de Proximus un opérateur historique de référence au niveau européen. Proximus doit être un leader du digital et une marque de référence belge", a-t-il annoncé. Le travail ne manquera pas. Tour d’horizon des principaux défis qu’il aura à relever.

Maintenir la paix sociale

Les premiers pas sociaux du nouveau patron s’annoncent déjà compliqués. Deux des trois syndicats l’ont confirmé en commission paritaire ce mercredi matin, ils ne veulent pas du plan "shift to digital", censé amener l’entreprise dans une nouvelle ère. Les négociations menées depuis des mois avaient pourtant permis quelques avancées notables, comme la diminution du nombre de postes supprimés. Outre la gestion des départs, il faudra aussi rassurer ceux qui restent et qui sont poussés à se réinventer.

L’article 35 de la loi de 1991 sur les entreprises publiques permet un passage en force.

Comment faire passer ce plan? L’article 35 de la loi de 1991 sur les entreprises publiques permet un passage en force. À l’heure actuelle, aucun dirigeant n’a pris le risque de faire appel à cet article. Si la direction saute le pas, les syndicats l’annoncent déjà, cela sera la fin du dialogue social. Certains parlent de provocation ultime et de déclaration de guerre. Jusqu’ici, Guillaume Boutin n’a pas été impliqué dans les négociations sociales. Interrogés sur son profil, les différents représentants syndicaux espèrent qu’il sera à l’écoute et expliquent ne pas avoir d’a priori. C’est déjà ça.

Une nouvelle réunion de la commission paritaire est organisée dès ce jeudi matin. Les attentes des organisations syndicales ne sont pas très élevées, indique toutefois Bart Neyens du syndicat socialiste.

Assurer l’évolution du mobile

 Le smartphone est devenu indécollable des mains de nombreux Belges. Les révolutions sont constantes. La prochaine sera guidée par la 5G. "De nouvelles opportunités s’offrent à Proximus avec l’arrivée de la 5G, aussi bien pour les consommateurs que pour les entreprises. Il faudra les saisir et parvenir à les monétiser", explique Muriel De Lathouwer, ex CEO d’EVS et grande connaisseuse du secteur.

Les normes d’émission actuelles à Bruxelles, cinquante fois plus sévères que celles recommandées par l’OMS, empêchent tout déploiement de la 5G.

Mais avant même de parler du coût de l’innovation, le sujet est déjà confronté à un double problème. D’une part, aucun agenda n’est encore envisagé pour la mise aux enchères des fréquences. De l’autre, les normes d’émission actuelles à Bruxelles, cinquante fois plus sévères que celles recommandées par l’OMS, empêchent tout déploiement. Il y a pourtant une certaine urgence si la Belgique veut éviter un retard conséquent. La signature de l’accord de mise en commun des infrastructures avec Orange est une bonne nouvelle. Reste toutefois encore à connaître la réponse de l’Autorité de la concurrence qui doit prendre position par rapport à la plainte de Telenet.

Réinventer le business

 Il fut une époque nommée Belgacom où l’activité consistait essentiellement à la mise en place d’un réseau de lignes, permettant de porter la voix. Désormais, cette activité est en bout de vie. Les nouvelles sources de croissance s’appellent le mobile, l’internet haut débit et l’offre de contenus. "Aujourd’hui, on communique plutôt via WhatsApp, Google, Instagram, que via l’appel téléphonique classique, explique Muriel De Lathouwer.Cela nécessite de revoir les business models, simplifier les processus existants et tirer profit des nouvelles technologies pour transformer la masse de données dont dispose Proximus."

"Proximus est à la recherche des compétences qui lui manquent."
Bart Van Den Meersche
Responsable de la division entreprise

En venant du département B2C et en ayant porté le projet Pickx, Guillaume Boutin est l’un des mieux armés de l’entreprise pour attaquer ce défi. En début d’année, il avait d’ailleurs une vision claire. "Si l’on veut encore exister dans cinq ans en tant que marque B2C, il faut que nous parvenions à nous hisser sur le premier écran, les 15 applications que le Belge trouve sur son smartphone".

Outre les consommateurs, Proximus a aussi des ambitions sur le marché B2B. La cybersécurité, le cloud, la mobilité intelligente sont autant de secteurs qui attirent l’entreprise. En quelques années, la société a multiplié les acquisitions. "Proximus est à la recherche des compétences qui lui manquent", nous expliquait il y a une semaine Bart Van Den Meersche, le responsable de la division entreprise.

 Continuer à investir  dans l’infrastructure

 Il y a tout juste trois ans, Proximus annonçait son plan pour améliorer son réseau fixe. Le projet prévoit trois milliards d’euros d’investissement sur dix ans. "Au niveau de l’Europe, la Belgique est nulle dans le développement de la fibre. En 2018, moins d’un pourcent des ménages disposaient de la fibre en Belgique alors que des pays comme le Portugal, l’Espagne ou la Suède sont proches d’une couverture maximale", avance David Dupont, un expert sur du secteur. La situation s’explique par l’importante présence de la technologie du câble, installée par les concurrents, et du bon réseau de cuivre de Proximus, sur lequel l’opérateur a (trop) longtemps misé.

Les trois milliards ne suffiront toutefois pas. "Proximus a deux solutions. Continuer les deux en parallèle ou tout changer, ce qui lui coûterait encore plusieurs milliards supplémentaires, explique le spécialiste. Cette deuxième solution est la meilleure. Le cuivre n’a plus vraiment d’avenir."

Maintenir la rentabilité

"Si l’entreprise veut augmenter son investissement, l’endettement sera plus important mais elle peut se le permettre."

La situation financière de Proximus est aujourd’hui relativement saine. Le taux d’endettement est relativement bas, comparé à la Deutsche Telekom, Vodafone ou Telenet. Augmenter les investissements reste donc envisageable selon Stefaan Genoe, analyste chez Degroof-Petercam. "La question que l’on se pose est d’ailleurs de savoir s’il ne serait pas intéressant d’augmenter les Capex pour accélérer l’installation. Aujourd’hui, 100% du cashflow libre non utilisé est reversé en dividendes. Si l’entreprise veut augmenter son investissement, l’endettement sera plus important mais elle peut se le permettre." À son arrivée, Dominique Leroy avait coupé dans le dividende, le faisant passer de 2.18 € par action à 1,5 €. "Cela reste aussi une option pour le CEO s’il souhaite plus de flexibilité mais il pourrait s’en passer".

Outre les questions d’investissements, leur mise en place est une autre interrogation. "L’offre de sous-traitants capables d’installer la fibre en Belgique reste limitée. Il faut donc avant tout s’assurer que les capacités sont suffisantes pour assurer une accélération", juge l’analyste.

Entretenir l’entente avec le politique

Présent depuis peu dans notre beau pays, Guillaume Boutin a sans doute découvert sur le tard le raffinement institutionnel noir-jaune-rouge. Une complexité purement belge qui se traduit aussi dans l’entreprise semi-publique, détenue à 53,5% par l’État. Cette présence majoritaire du public dans un télécom est d’ailleurs une exception à l’échelon européen. "À l’exception de Swisscom et de marchés très spécifiques , les acteurs télécoms avec une participation majoritaire du public sont très rares", explique David Dupont.

Un État comme actionnaire principal, cela signifie une multitude de bonnes relations à entretenir. Qu’ils soient en charge du Budget, des Consommateurs, de l’Innovation ou même de l’Environnement (si on parle normes d’émission, par exemple), nombreux sont les ministres à vouloir s’y retrouver. Avec une telle situation, difficile de plaire à tout le monde. Les relations en sont parfois épineuses. Demandez à Alexander De Croo et Dominique Leroy.

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