interview

"Nous voulons collaborer avec Proximus dans la fibre optique"

©Tim Dirven

Michaël Trabbia, CEO d'Orange Belgium, a envoyé un courrier à Dominique Leroy, CEO de Proximus. Il propose de co-investir dans le déploiement de la fibre optique en Belgique.

Une main tendue. Le CEO d’Orange Belgium, Michaël Trabbia, a rebondi sur l’annonce récente par Proximus de sa volonté d’investir 3 milliards d’euros dans le déploiement de la fibre optique en Belgique. Un plan à 10 ans, qui doit très nettement améliorer la connectivité des entreprises et des ménages (on évoque une multiplication par 10 des débits internet). Un plan, surtout, auquel Orange Belgium espère être associé.

Quelle a été votre première réaction à l’annonce faite par le groupe Proximus sur la fibre optique?
En premier lieu, je m’en réjouis, parce que voir un acteur décider d’investir pour déployer de nouvelles infrastructures, c’est une bonne nouvelle, cela va dans le bon sens pour le pays. Et cela rejoint l’analyse que nous faisions, que le CEO d’Orange Stéphane Richard faisait lui aussi sur l’importance de la fibre optique.
Après, quand on dépasse l’effet d’annonce, je dois noter que l’ambition est modérée, pour ne pas dire modeste, en tout cas à court terme. On est sur une ambition de 7% de couverture à trois ans, 18% à 5 ans. ça reste très modéré par rapport aux plus de 90% de couverture du câble dans le pays.

"Si nous joignons nos forces, nous pourrons aller nette-ment plus vite et plus loin dans le déploiement de la fibre optique."
Michaël Trabbia
CEO d'Orange Belgium

Vous sentez-vous menacé par ce déploiement?
Aucunement. Nous n’avons pas à rougir de notre position: nous sommes les seuls à fournir une offre convergente à l’échelle nationale, avec de très bonnes performances techniques, une satisfaction du client très élevée et des prix attractifs. Je comprends d’ailleurs certains des déterminants qui ont dû limiter les ambitions de Proximus en la matière, comme la politique de dividende, la limitation des dépenses en capital… Ce qui est logique puisque le groupe doit prendre en compte l’existence de son réseau actuel.
Ce que je souhaite, c’est un débat plus global sur le déploiement de la fibre, raison pour laquelle j’ai écrit à Dominique Leroy (CEO de Proximus, NDRL), pour lui proposer de collaborer afin de relever le niveau d’ambition.

Comment imaginez-vous une telle collaboration?

Il y a plusieurs modèles possibles et je pense qu’il ne faut pas être fermé. Je suis prêt à imaginer des modèles de co-investissement. Orange est un acteur industriel, qui dispose des moyens d’investir et qui a une grande expérience en la matière puisque le groupe est leader européen sur la fibre optique jusqu’à l’abonné. En tout, nous en sommes à 17 millions de foyers qui peuvent être raccordés en fibre optique et 3 millions de clients à l’heure actuelle.
Nous pourrions aussi imaginer des accords de partage de zones, ou chacun dans une partie du territoire, avec des accords d’accès réciproques. Ce qui est important, c’est d’avoir un modèle ouvert, parce qu’on ne déploiera pas la fibre de façon viable avec le modèle historique des opérateurs qui avait cours au siècle dernier. On a changé de monde et de paradigme au niveau des télécoms. Il y a eu l’ouverture à la concurrence, qui a fait du bien au marché et le consommateur a pu le voir, sauf peut-être au niveau du fixe en Belgique. Ce qui fonctionne, ce sont les modèles de déploiement massif et ouvert, comme on a pu l’observer en France ou en Espagne. C’est d’ailleurs ce que plébiscite l’Europe, qui prépare déjà un cadre réglementaire en la matière. C’est un modèle qui permet une meilleure rentabilisation des investissements, puisque l’on va tout simplement mettre plus de clients sur une même infrastructure. Ce qui est bénéfique pour les clients, parce qu’on pourra les faire payer moins cher, ou aller plus vite et plus loin dans nos déploiements.

"Ce que nous voulons, c'est participer au risque financier du déploiement, sans abandonner le câble pour autant."
Michaël Trabbia
CEO d'Orange Belgium

Plaidez-vous, du coup, pour un cadre réglementaire en Belgique, à l’image de ce qui existe déjà pour le câble?
Ce qu’il faut, c’est un modèle qui incite à l’investissement et cela peut se faire via des accords commerciaux, cela marche très bien en Espagne par exemple. La régulation ne doit intervenir que s’il y a échec, et ce que prépare en ce moment l’Europe ne dit pas autre chose.

À quels niveaux du réseau des co-investissements sont-ils envisageables, dans la mesure où vous n’avez pour l’instant pas accès au réseau de Proximus?
Tout est envisageable: partager la partie terminale du réseau, et chacun amène sa fibre à un nœud de répartition, ça peut être plus haut dans le réseau, un paiement à la ligne, ou du co-investissement pur et simple, où l’on participe au risque financier du déploiement en prenant une tranche des lignes construites… Je suis très ouvert, je n’exclus aucune possibilité. Il faut bien se rendre compte qu’il s’agit d’une opportunité unique, puisqu’il s’agit du premier déploiement d’infrastructures fixes locales de grande ampleur en près de 30 ans. Et cela se fait dans le cadre d’un marché concurrentiel, il y a véritablement une opportunité à saisir. Ce qu’il faut par contre éviter à tout prix, c’est le travers typique des offres prétexte, alibi, où un accès est garanti mais à des conditions qui sont commercialement intenables.

Le politique doit-il s’en mêler et/ou investir?
Cela peut être envisageable, histoire de donner une impulsion. J’ai rencontré le ministre Alexander De Croo et je sais qu’il est sensible à ces sujets. Mais sur la question de l’investissement, il n’est pas nécessaire de recourir à de l’investissement public pour déployer de la fibre sur le territoire belge.

Souhaitez-vous aussi déployer de la fibre optique jusqu’au domicile sur les réseaux câblés de Telenet et Voo, ou ce n’est pas nécessaire?
Je tiens d’abord à préciser que ce n’est pas parce que nous nous intéressons à la fibre de Proximus que nous voulons abandonner le câble, bien au contraire. Ce n’est pas absolument pas remis en cause. Ce sont deux logiques différentes, dans la mesure où, sur le câble, on paie pour un service et on n’a pas la main sur l’investissement. Mais cela nous permet de fournir nos services, nous appelons d’ailleurs à une modification du cadre de l’ouverture du câble.
Pour le reste, les performances offertes par ces réseaux sont très largement suffisantes pour satisfaire les besoins actuels et futurs de nos clients. À 10 ou 20 ans, il n’est pas absurde d’envisager par la suite de faire des connexions jusqu’au domicile, d’autant que dans notre secteur, l’offre crée la demande.

©Tim Dirven

 Le modèle actuel des prix de gros sur le câble n’est pas efficace?

Non, ce cadre Retail Minus, soit le fait de fixer les prix de gros sur la base des tarifs commerciaux dont on retranche une série d’éléments, n’est pas tenable. Il faut tenir compte des promotions, de toute une série d’actions commerciales, etc. C’est impossible à suivre pour le régulateur. Nous poussons pour un autre système, basé cette fois sur les coûts opérationnels. Ce qui se fait d’ailleurs partout ailleurs.

Telenet a encore annoncé récemment une augmentation de ses tarifs commerciaux: est-ce une stratégie pour également augmenter les tarifs de gros qui vous sont facturés?
On peut toujours le penser, et considérer que c’est l’un des travers majeurs du système de Retail Minus, qui ne mène pas à une modération de ce point de vue-là. Mais ce que je constate, c’est que la stratégie d’augmentation régulière des tarifs par Telenet n’a pas attendu la régulation du câble. C’est un effet pervers de la situation de duopole visible sur le marché. Et j’avoue toujours être choqué que tout le monde en Belgique semble accepter ces augmentations, qui ne sont pas réellement justifiées ou cohérentes. J’en profite d’ailleurs pour insister et m’engager sur le fait qu’Orange n’augmentera pas ses tarifs en 2017.

Le texte a pris du retard en Belgique, mais une directive européenne impose à tous les impétrants (fournisseurs de gaz, eau, électricité et opérateurs télécoms) de coordonner leurs chantiers. Cela peut-il stimuler les co-investissements?
C’est un élément, cela facilitera l’organisation de certains chantiers et cela aura un effet positif sur les coûts de déploiement, mais cela devrait tout de même rester assez marginal. D’autant que pour la fibre, le déploiement ne se fait pas uniquement de façon enterrée. Proximus l’a déjà annoncé, ils ont obtenu le droit de pouvoir faire passer une partie des infrastructures en façade. Ce qui est d’ailleurs une nécessité en Belgique, dans la mesure où le pays affiche une très faible proportion de maisons et bâtiments disposant d’un fourreau pour faire passer des câbles.

Avez-vous déjà défini des ambitions financières pour d’éventuels co-investissements? Parle-t-on de millions, de milliards d’euros?
Je pense que c’est un peu tôt pour donner des enveloppes. La première étape, c’est la définition d’un modèle mais le fait est qu’Orange est un acteur industriel, qui dispose de capacités d’investissements tout à fait significatives. Je n’ai pas envie de jouer à celui qui annonce la plus grosse enveloppe. D’autant que, partout ailleurs, les déploiements de fibre optique se sont faits de façon très pragmatique, je ne connais pas de cas où tous les acteurs déployaient tous azimuts en même temps. À chaque fois, on lance les travaux sur une zone, puis une autre un an plus tard, etc. Ce sont des déploiements phasés.

Avez-vous déjà reçu une réponse de Dominique Leroy?
Pas encore, non. Le courrier a été envoyé dans la foulée de l’annonce, à la fin de l’année dernière, mais nous n’avons pas encore été recontactés.

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