analyse

Opérateur cherche fournisseur 5G

Suite aux accusations américaines contre Huawei, les cartes ont été complètement redistribuées sur un marché pourtant dominé jusqu'ici par le fournisseur chinois. ©REUTERS

Les opérateurs du pays sont dans la phase finale de négociation avec les fournisseurs de réseau. Qui de Nokia, Ericsson, Huawei ou ZTE signera un juteux contrat à plusieurs centaines de millions d'euros ? Pour le moment, c’est silence radio. Quelques pistes permettent toutefois d’y voir plus clair.

La 5G en Belgique, ce n’est pas pour demain. Toujours pas de mise aux enchères des fréquences, conflit sur la répartition des revenus issus de la fameuse vente, problèmes autour des normes d’émission,  la liste des freins est longue comme une onde. Ça commence à durer et cela se ressent de plus en plus dans les communications des opérateurs. Impatients d’enfin avancer dans ce dossier qui traîne, ces derniers ne sont pas avares d’ailleurs de bons mots lorsqu’il s’agit de fustiger le retard pris par notre pays. Mais ne soyons pas trop pessimistes. Le dossier a fait ces dernières semaines quelques petits pas en avant. La Belgique a un début de position par rapport aux opérateurs "à haut risque" et les licences provisoires, officiellement en place depuis début août, permettent en théorie de débuter le déploiement.

En attendant d’autres petits bonds politiques vers l’avant, les opérateurs peuvent aussi avancer de leur côté en planchant sur le choix de leur fournisseur qui se chargera de déployer le réseau. La décision est cruciale. La signature en bas du contrat vaudra son pesant de cacahuètes pour l’heureux élu. Le déploiement d’un nouveau réseau se fait sur cinq à dix ans et se chiffre en plusieurs centaines de millions d’euros. Autant donc miser sur le bon cheval. À l’heure de la présentation des différents cracks, ils sont quatre poulains à affûter leur proposition pour charmer Telenet et le duo Orange-Proximus qui travaillera ensemble pour déployer le réseau 5G.

À moins d’une surprise du nom de Samsung, la course se fera entre les Chinois Huawei et ZTE, le Finlandais Nokia et le Suédois Ericsson. Vu que rien ne ressemble plus à une antenne qu’une autre antenne, difficile de comprendre comment les opérateurs font leurs emplettes. Cinq critères semblent néanmoins essentiels pour faire son choix.

La technologie

C’est plutôt logique mais quitte à investir sur des années, autant que la technologie installée fonctionne bien. Sur ce point, les quatre grands acteurs sont assez proches. Autrement dit, un opérateur ne risque pas vraiment de se faire largement devancer s’il choisit un fournisseur plutôt qu’un autre. Le développement de réseau est probablement l’un des secteurs parmi les plus sujets aux innovations."Ce n’est d’ailleurs pas étonnant de voir que certains consacrent jusqu’à 30% de leurs revenus à la R&D", glisse David Dupont, un expert du secteur qui suit de près le marché belge et européen. Un consensus émane auprès de toutes les personnes interrogées pour cet article. Au niveau technologique, Huawei est aujourd’hui le meilleur fournisseur.  Une situation qui s’explique notamment par la force de frappe du Chinois et son très large investissement dans la technologie "avec une vision stratégique à long terme et des investissements en recherche conséquents", glisse un expert du centre belge de Huawei. Huawei est d’ailleurs l’entreprise chinoise investissant le plus dans l’innovation, loin devant Alibaba.

"Au niveau technologique, les Européens se sont largement remis à niveau ces derniers temps."
David Dupont
Expert du marché des télécoms

Avec des milliards investis chaque année, l’entreprise a donc pris durant la décennie le rôle de leader technologique incontesté. Reste aussi à  savoir si l’avance se voit uniquement sur la photo-finish ou à l’œil nu sur plusieurs bonnes foulées. Sur ce point, plus question d’unanimité. Si certains parlent encore "d’une guerre d’avance", pour d’autres, l’avance de Huawei ne dépasserait pas quelques mois. "Les deux entreprises européennes ont d’ailleurs pris la mesure de leur retard et le comblent peu à peu", explique un expert qui connaît très bien notre marché pour avoir notamment suivi les négociations sur le déploiement de la 4G d’un opérateur. "Les Européens se sont largement remis à niveau ces derniers temps", abonde David Dupont.

Reste aussi à savoir si un avantage technologique est effectivement stratégique. Sur ce point, ça semble moins clair. La situation chez nous et le nombre d’étapes à encore passer avant le déploiement de la 5G n’aident pas vraiment le leader du marché. Interrogé sur la question il y a quelques semaines dans nos colonnes, le ministre fédéral des Télécoms, Philippe De Backer avait en effet relevé un possible retard technologique des deux acteurs européens avant de minimiser le problème. "Nokia et Ericsson sont tout aussi capables. Il y aura peut-être un petit délai supplémentaire. Mais de toute façon, si aujourd’hui cela bloque, ce n’est pas à cause du fournisseur. Le problème vient de la mise en place des enchères qui n’a toujours pas eu lieu." Difficile de lui donner tort.

D’ailleurs, si le marché est dominé par Huawei, les autres acteurs n’ont pas vraiment à rougir de leurs références. De très grands opérateurs travaillent avec les deux européens. Vodafone au Portugal et au Royaume-Uni ont décidé de travailler avec Ericsson, de même que Swisscom au pays helvète. En France, Orange a choisi de combiner en travaillant avec les deux fournisseurs européens. "Ces opérateurs ne prendraient pas le risque de travailler avec un fournisseur si la technologie ne suivait pas", glisse David Dupont.

Le prix

Avec un investissement qui va peser largement dans la comptabilité des entreprises durant un bon bout de temps, le montant affiché en bas de la facture sera forcément un critère déterminant. Sur ce point, les Chinois Huawei et ZTE sont régulièrement cités comme bien meilleur marché. "Quand nous nous sommes attaqués aux marchés étrangers, c’était notre premier argument", explique d’ailleurs Huawei. Aujourd'hui encore, Huawei conserve sa réputation de fournisseur parmi les plus abordables du marché. "On peut faire le parallèle avec leur offre de smartphones. Par rapport à la qualité qu’ils proposent, les prix affichés sont souvent bien plus bas", confirme David Dupont. Mais, tout comme pour l’avance technologique, l'avantage financier semble également perdre de sa superbe au fil du temps. "La compétition est telle qu’aujourd’hui, on parle de différences de prix qui ne dépassent pas les quelques pour cent entre tous les acteurs", assure notre spécialiste ayant participé aux négociations d’un contrat 4G. "Le prix est important mais il s’agit d’un critère parmi d’autres", poursuit-il.

"La compétition est telle qu’aujourd’hui on parle de différences de prix qui ne dépassent pas les quelques pour cent entre tous les acteurs."
Un expert du marché

La comparaison tarifaire est d’ailleurs loin d’être simple. Le prix n’est pas fixe, mais dépendra fortement de la forme que prendra la collaboration. Un opérateur ne doit pas nécessairement se tourner vers un seul fournisseur pour déployer son réseau. Le contrat d’installation d’un réseau peut se diviser en trois sections qui sont donc potentiellement autant de partenariats différents. "Il est possible de distinguer la partie cœur de réseau, la partie RAN (les antennes relais) et l’entretien. Ce n’est pas rare qu’un opérateur multiplie les partenariats. Chez Orange par exemple, l’entretien est réalisé par Ericsson alors que le réseau est installé par Huawei",  illustre l’un de nos experts.

Faire appel à plusieurs opérateurs est d’ailleurs même une recommandation de l’Europe, plutôt en faveur de partenariats pour des raisons de sécurité et de diversification. Pour les opérateurs travaillant sur de très grands marchés, l’avantage est indéniable et évite à long terme une dépendance trop grande à un seul fournisseur. Notre marché ne se prêterait toutefois pas complètement à de tels montages. "Sur un si petit réseau, ce n’est pas spécialement une bonne idée", explique un ingénieur spécialisé dans le déploiement de réseau. "Travailler avec plusieurs fournisseurs engendre davantage de coûts opérationnels. Sur un très grand marché, cela peut s’amortir mais sur un territoire comme la Belgique c’est moins certain".

Dans cette perspective, les opérateurs à haut risque (dont les noms ne sont pas encore officiellement connus) seront donc directement désavantagés, les mesures prises par le ministre les limitant à 35% du déploiement d’un réseau. Notons que si Telenet a effectivement fait uniquement appel à ZTE, les deux autres opérateurs avaient déjà multiplié les contrats.

La référence

Le prix et la technologie ne sont pas les seuls éléments dont tiennent comptent les opérateurs dans leur choix. Dans le secteur, on n’aime pas trop le changement. Assurer la continuité est même un élément essentiel. Le fournisseur disposant déjà d’un partenariat part donc avec une bonne longueur d’avance sur ses concurrents. "Il y a évidemment l’un ou l’autre contre-exemple en Europe, mais on constate souvent une continuité dans les contrats", confie David Dupont. Avec un partenariat engageant les deux parties, parfois durant une décennie, les partenaires ont le temps d’apprendre à se connaître. "L’historique joue forcément. Avec le temps, on apprend à travailler avec le fournisseur. Il finit par comprendre ce que veut l’opérateur, ses priorités et sa manière de fonctionner".

"Il y a évidemment l’un ou l’autre contre-exemple en Europe, mais on constate souvent une continuité dans les contrats."
David Dupont

Travailler avec un même fournisseur permet aussi d’éviter les coûts liés à une adaptation du réseau. Même si les différentes technologies peuvent fonctionner sur un même réseau, certaines adaptations peuvent engendrer des coûts supplémentaires. Et selon certains, la facture peut vite grimper. John Porter a fait ses comptes. Selon lui, exclure même partiellement les fournisseurs à haut risque amènerait "un coût supplémentaire sur les sept prochaines années situé entre 250 et 300 millions d’euros", avait-il lancé lors de la récente présentation des résultats du groupe. Non pas que ZTE est indispensable. Mais suivant nos estimations, c’est le prix pour assurer l’adaptation du réseau", explique le groupe.

La stratégie

Un petit coup d’œil sur les rapports de l’IBPT permet de constater qu’un réseau n’est pas l’autre. Zone blanches, transport de la voix, des datas, les services sont en réalité nombreux. Suivant les choix opérés, un fournisseur peut être favorisé par rapport à un autre. "Tout dépend de la manière de se positionner. Un opérateur qui mise tout sur la qualité pour se différencier sera prêt à payer plus qu’un autre se positionnant comme challenger sur les prix", glisse notre expert passé par un opérateur dans une autre vie. "Il est certain qu’en travaillant ensemble, Orange et Proximus vont avoir les moyens pour aller chercher n’importe qui. Telenet a sûrement cette réalité en tête et y pensera à l’heure du choix. Aujourd’hui, son réseau data est très bon mais il a plus de difficultés pour le transport de la voix", illustre encore le spécialiste. La structure de l’opérateur joue également un rôle. "La donne n’est pas la même s’il est indépendant ou une filiale d’un groupe", assure le spécialiste. Officiellement pourtant Orange Belgique explique ne pas dépendre de sa maison mère française. "Il y a une certaine liberté, mais les grands groupes limitent en général la diversification. Cela serait compliqué de vendre les atouts d’un fournisseur sur un marché et faire appel à un autre sur un autre territoire.

250-300
millions d'euros
Selon John Porter, le CEO de Telenet, la facture du déploiement sera entre 250 et 300 millions d'euros plus élevée s'il doit se passer de ZTE.

La structure de l’opérateur est donc importante. Celle du fournisseur aussi. Nokia, Ericsson, Huawei et ZTE ont au moins un point commun. Ils sont très loin d’être de petits joueurs avec des chiffres d’affaires affichant au moins neuf chiffres. Les reins semblent donc solides. "La viabilité économique du fournisseur est pourtant un critère dont il faut tenir compte", glisse l’ancien membre de direction d’un opérateur. "Même s’ils semblent tous être de solides acteurs, cela peut aller très vite. Motorola et Nortel étaient des acteurs très importants il y a quelques années. Aujourd’hui ils ne sont pratiquement plus là", souligne-t-il. "Sur ce point, on pouvait se poser peut-être des questions sur Nokia auparavant. Mais la succession de rachats a largement renforcé le groupe. Sur les quatre entreprises, ZTE dispose de la moins bonne assise avec des plus petits contrats, mais l’évolution est positive", détaille l’expert.

La géopolitique

Outre les critères purement techniques, la politique a depuis une bonne année aussi mis son nez dans le dossier. Les accusations d’espionnage des autorités américaines visant les groupes chinois ont largement changé la donne. "Sans tout ce scandale, Huawei aurait conservé beaucoup de ses  marchés", assure David Dupont. "Les opérateurs sont souvent contents d'eux, mais ne prendront évidemment aucun risque et se plieront aux recommandations", ajoute-t-il.

"Sans tout ce scandale, Huawei aurait conservé beaucoup de ses marchés."
David Dupont
Expert du secteur

Cet élément compte probablement le plus aujourd’hui. Huawei est au cœur de la cible. La situation pour ZTE est légèrement différente. Du moins pour le moment. "Officiellement ils ne sont pas sur la liste des pays blacklistés aux États-Unis", rappelait d’ailleurs John Porter, le CEO de Telenet, lors des résultats semestriels. Bien qu’assez connu chez nous, en raison de son travail avec l’opérateur flamand, le fournisseur est bien plus petit et essentiellement centré sur la Chine. C’est d’ailleurs sa forte position au pays de l'Empire du milieu qui a poussé à l'époque Huawei à s’attaquer à d’autres marchés.

Mais même si le fournisseur n’est  pas officiellement exclu (tout comme Huawei d’ailleurs), travailler avec lui pourrait devenir bien compliqué. Durant plusieurs mois, ZTE a fait face à des difficultés d’approvisionnement suite aux sanctions américaines. La situation a d’ailleurs compliqué la vie de Telenet. "Le fait qu’il est plus difficile de travailler avec eux est effectivement un argument à considérer", nous assure-t-on. Mais cela ne veut pas dire pour autant que Telenet se soit déjà décidé à se passer de son fournisseur. L'opérateur se refuse à tout commentaire. Tout comme Orange et Proximus d'ailleurs.

Les quatre fournisseurs en concurrence

Huawei

Installé à Shenzhen, Huawei emploie près de 200.000 personnes à travers le monde. La société est la firme chinoise qui investit le plus en R&D.

Point fort: Depuis des années, l’entreprise fait l’unanimité que ce soit au niveau technologique ou sur le plan des tarifs proposés. La société est aujourd’hui leader au niveau mondial.

Point faible: Sans être nommée directement, l’entreprise fera partie des sociétés qui ne seront plus tout à fait les bienvenues en Belgique. Elle devra donc se contenter de maximum 35% du déploiement de chaque opérateur et n’aura pas accès au cœur du réseau.

Activité:  En Belgique, l’entreprise travaille notamment avec Orange et Proximus. Selon le site spécialisé Telecoms.com , Huawei a signé 27,5% des contrats 5G vendus en 2019 et 28,5% cette année.

ZTE

L’entreprise d’un peu moins de 100.000 personnes dispose aussi de son siège social à Shenzhen. Très connue en Chine où elle fait partie des leaders, l’entreprise a plus de difficultés à s’exporter.

Point fort: Comme son entreprise compatriote, la société est également réputée pour ses tarifs attractifs.

Point faible: Parmi les quatre entreprises, ZTE est le plus petit des acteurs. Sa présence mondiale est relativement moins importante. La gamme de services et technologies offerte est également la plus faible.

Activité: La société est connue en Belgique pour son partenariat avec Telenet. Avec seulement 6,5% des contrats signés en 2019 et 5% cette année, ZTE perd du terrain et a d’ailleurs pour le moment convaincu moins d’opérateurs en 2020 que Samsung.

Nokia

L’entreprise finlandaise compte plus de 110.000 travailleurs. Elle est réputée pour ses innovations et son travail sur l’Open Ran facilitant la compatibilité des différentes technologies.

Point fort: L’entreprise refait peu à peu son retard technologique. Outre ses investissements, elle a pu également compter sur des rachats stratégiques intéressants comme Siemens.

Point faible: Malgré quelques grosses annonces, l’entreprise accuse un léger retard en termes de contrats signés face à Ericsson, son concurrent européen direct.

Activité: L’année dernière, un peu moins d’un quart des contrats 5G ont été signés chez Nokia (24,5%). Depuis le début d’année, Nokia a conclu 22% des nouvelles collaborations.

Ericsson

La société qui dispose de son siège social à Stockholm compte 99.800 travailleurs. Le groupe a également une petite touche belge via le président de son conseil d’administration, le flamand Ronnie Leten.

Point fort: L’entreprise est celle qui a le plus profité des attaques envers ses concurrents chinois. Elle semble également prendre les devants sur le marché américain.

Point faible: Bien que l’entreprise signe pour le moment plus de contrats que Nokia, son offre est plus réduite. Selon un analyste cité par L'Usine nouvelle, seul Nokia est aujourd’hui capable d’offrir un service de bout à bout comme Huawei.

Activité: Le groupe suédois a vendu le plus de contrats 5G l’an dernier avec 30% des contrats dans sa poche. Pour 2020, 26,5% des contrats ont été signés chez Ericsson.

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