interview

Philippe De Backer: "Un quatrième opérateur pourrait faire baisser les prix"

©Tim Dirven

Largement occupé ces dernières semaines sur la gestion de la crise sanitaire, le ministre Philippe De Backer fait le tour de ses dossiers chauds: opérateurs à haut risque, arrivée de la 5G et même d’un potentiel quatrième opérateur.

Entre le dossier du contact tracing et celui de l’approvisionnement en masque, le ministre Philippe De Backer a eu un confinement bien rempli. La situation enfin (plus ou moins) sous contrôle, il peut revenir à ses premiers amours et ses dossiers télécoms.

Dans son agenda qui s’allège doucement, il a trouvé une heure mercredi dernier pour évoquer les dernières avancées dans le dossier 5G. Au huitième étage de la tour des finances, le ministre est pile à l’heure, mais s’éclipse déjà: "Je descends au sixième au bureau de Maggie De Block.  J’en ai pour deux minutes." Le Conseil national de sécurité qui s’est déroulé quelques heures plus tôt lui donne encore visiblement quelques devoirs. À son retour, Philippe De Backer a le sourire. "Cela me change de parler d’autre chose que du Covid-19."  Les dossiers qui se présentent ne semblent pourtant pas spécialement plus faciles à manœuvrer.

Comment s’est prise la décision de se passer de certains fournisseurs?

Cela s'est fait il y a trois semaines. Nous avons mis un cadre pour permettre aux opérateurs de choisir leur fournisseur. L’aspect sécurité était la priorité, mais il fallait aussi tenir compte des conséquences économiques et du cadre européen. Sur base de ces trois dimensions, le Conseil national de sécurité a pris une décision et elle est assez claire. On va exclure les opérateurs à haut risque. On leur laisse la possibilité de travailler dans l’extrémité de l’infrastructure qui est sans risque, mais ils ne peuvent pas assurer la gestion de plus de 35% du réseau. On ajoute également des zones à risque où ils ne peuvent pas travailler. À proximité des ambassades, des bâtiments de l'UE, de l’Otan, du port d’Anvers…

Vous vous appuyez sur la position de l’Europe. On n’imagine donc pas que vous allez mettre des noms différents de ceux listés par l'Europe, qui reprend notamment Huawei.

Il y a des éléments clés pour déterminer qui est un vendeur à haut risque. Il y a un lien avec un État qui a les capacités de mettre en danger la sécurité de notre réseau. On va appliquer les règles européennes. Il est important d’avancer car les opérateurs doivent se positionner dans les mois à venir et choisir leurs partenaires.

Ne craignez-vous pas une réaction diplomatique?

Non, nous avons toujours travaillé dans le contexte européen. Nous sommes aussi un pays souverain. Nous devons prendre les bonnes décisions pour protéger nos citoyens et les entreprises.

"Nous avons fait l’analyse du danger potentiel. En leur laissant un accès à l’extrémité du réseau, il n’y a pas de danger."

Vous avez suivi le Royaume-Uni pour vos mesures. Le pays vient d’aller plus loin, comptez-vous faire pareil?

Non. Le cadre est désormais installé et il n’y a pas de raison de le changer. Avec un accès limité au marché à 35% maximum et l’exclusion dans certaines zones spécifiques, nous limitons déjà suffisamment le risque.

Si ces acteurs sont considérés comme à risque, ne serait-il pas plus cohérent de les exclure totalement du marché?

Nous avons fait l’analyse du danger potentiel. En leur laissant un accès à l’extrémité du réseau, il n’y a pas de danger selon les services de sécurité. Il faut tenir compte de la réalité actuelle. Aujourd’hui, les opérateurs travaillent avec ces fournisseurs. Nous allons leur laisser entre cinq et sept ans pour s’adapter.

Cela signifie que les opérateurs devront retirer les équipements existants sur les réseaux 2G, 3G et 4G?

Oui, s’ils sont dans le cœur du réseau. Mais les normes sont standardisées et le cycle de vie des infrastructures permettra de faire un remplacement progressif sans conséquence pour les opérateurs.

Huawei est considéré comme l’un des acteurs les plus à la pointe sur le marché. Il est aussi l’un des plus implantés chez nous. La qualité du réseau ne risque-t-elle pas d’être affectée?

Pas du tout. C’est aussi un élément que nous avons regardé. Nokia et Ericsson sont tout aussi capables. Il y aura peut-être un petit délai supplémentaire. Mais de toute façon, si aujourd’hui cela bloque, ce n’est pas à cause du fournisseur. Le problème vient de la mise en place des enchères qui n’a toujours pas eu lieu.

"La concurrence est le meilleur moyen pour diminuer les prix."

Le débat sur les opérateurs à risque remonte déjà à plus d’un an. Pourquoi cette décision tombe-t-elle maintenant?

J’ai toujours prôné pour une décision européenne unique. Nous avons finalement constaté que les divergences étaient trop importantes pour arriver à un consensus. Plutôt qu’une seule ligne à suivre, l’Europe a donc fixé un cadre. Nous allons le respecter. Une fois qu’il a été présenté, nous avons vite réagi. Cela donne au moins une harmonisation. Nous n’aurons pas de situation où un pays respecte le cadre et où son voisin laisse tout le contrôle de son réseau à un seul partenaire à risque.

La semaine dernière, l’IBPT a confirmé l’octroi de licences provisoires 5G en attendant la mise aux enchères. Cela ressemble un peu à du bricolage, non?

Non, c’était la bonne chose à faire. Cela va permettre aux opérateurs de se lancer, mais aussi à de nouveaux acteurs de tester le marché. Il y a beaucoup d’intérêts sur le marché du BtoB. Le réseau est bon en Belgique, mais on sait que les Belges paient beaucoup. La concurrence est le meilleur moyen pour diminuer les prix.

"Introduire un quatrième opérateur pourrait diminuer les prix."

Est-ce vraiment la solution d’ouvrir le marché à plus de concurrence pour faire baisser des prix? Ailleurs en Europe, la plupart des marchés se contentent de trois opérateurs et les prix y sont plus bas.

C’est l’une des solutions. Nous essayons beaucoup de choses. Nous avons travaillé sur le tarif de gros (le prix de location pour les opérateurs sans réseau, NDLR). Nous avons aussi facilité la procédure  pour changer d’opérateur. Nous n’avons pas toujours eu les meilleurs résultats.  Introduire un quatrième opérateur pourrait diminuer les prix.

Des acteurs extérieurs sont-ils intéressés?

Sur le BtoB, oui. Pour le BtoC, les conditions économiques ont changé depuis la pandémie.

Proximus et Telenet sont-ils trop gros?

Non, je ne pense pas. Il y a quand même une concurrence entre les deux et Orange. Puis, quelle serait la solution? Les séparer? Ce n’est pas réaliste. Les deux entreprises jouent le jeu. Je vois beaucoup de dynamisme notamment dans l’entreprise où nous sommes actionnaires (Proximus est détenue à 53% par l’État belge, NDLR).

Alain Maron, le ministre bruxellois de l’environnement, disait récemment vouloir lancer un grand débat autour de la 5G et des normes d’émission des antennes. Qu'en pensez-vous?

Qu’il le fasse. Je suis aussi ministre de la mer du Nord. Nous avons mis en place tout un processus participatif pour plusieurs projets. Mais à la fin, il faut prendre une décision. Je suis scientifique et je sais aussi que les lois de la physique sont ce qu’elles sont: ce n’est pas en débattant qu’on va les changer.  Par contre, il faut informer et contredire les fake news. Selon moi, la référence est la norme internationale et la manière dont nous nous comportons par rapport à elle. En Belgique, nous sommes beaucoup plus exigeants, donc c’est bon. Cette discussion ne peut de toute façon pas bloquer la vente aux enchères.

"Il faut expliquer aux gens pourquoi ils ont tort d’avoir peur de la 5G."

Quand espérez-vous lancer le processus de vente aux enchères?

En 2021. Si on prend la décision avant fin de l’été, c’est réaliste.

L’IBPT a reçu plus de 5.000 courriers dont parfois des insultes lors de la consultation avant l'octroi des licences temporaires. Comment expliquer une telle opposition à la 5G?

En tant que scientifique, je ne comprends pas d’où ça vient. Il faudrait une enquête sociologique. Mais même si je ne comprends pas, c’est aussi mon devoir de répondre aux craintes. C’est une question de communication. Il faut expliquer aux gens pourquoi ils ont tort d’avoir peur de la 5G.

Pourquoi, selon vous, le public flamand est-il visiblement beaucoup moins réticent que le francophone?

Aucune idée, ils ne regardent peut-être pas la même télévision. En spéculant, je me dis qu’il y a peut-être une approche différente par rapport au principe de précaution. En Flandre, on analyse les risques et on les balance avec les bénéfices. Au niveau francophone, j’ai plus l’impression que la démarche est de dire "sommes-nous sûrs à 100%?".  Si la réponse est non, on n'y va pas. Même si ici nous sommes peut-être à 99,99% sûrs qu’il n’y ait pas de risque. La manière de voir le principe de précaution est différente. Cela se traduit aussi dans les discours politiques.

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