interview

"Sans une réduction des impôts, notre pays va se vider"

©Kristof Vadino

Pour Dominique Leroy, CEO de Proximus, la Belgique a du souci à se faire si le Fédéral ne réduit pas l’impôt des sociétés. Rapidement.

C’est avec des sentiments mitigés que Dominique Leroy, CEO de Proximus, analyse l’année 2016. Grâce à des milliards d’euros d’investissements et un rajeunissement du personnel, l’opérateur, l’un des principaux employeur de pays (13.599 collaborateurs), se prépare pour l’avenir. Mais la CEO s’inquiète notamment de l’impact de Donald Trump sur la scène géopolitique.

Janvier 2016. Chacun à votre tour avec Stefaan De Clerck, le président de Proximus, vous participez au Forum économique mondial de Davos, en Suisse. En 2016, c’est Stefaan De Clerck qui s’y est rendu. Cette fois, ce sera votre tour.

Il s’agit d’un moment particulier qui me permet de rencontrer en très peu de temps de nombreux confrères et de nombreuses entreprises liées au secteur. Le numérique fait toujours partie des thèmes clés abordés. La robotique et l’intelligence artificielle offrent de nombreuses possibilités, mais nous avons besoin de règles et de limites. On peut les comparer à la génétique d’il y a quelques années. La science est bénéfique pour notre santé à bien des égards, mais il y a des limites éthiques qui ne peuvent être franchies.

Proximus utilise déjà l’intelligence artificielle?

Depuis le début 2016, nous l’utilisons pour l’analyse des données sur notre réseau. La modélisation et les algorithmes d’analyse de données nous indiquent quelles lignes internet peuvent être sources de problèmes. Cela nous permet par exemple d’anticiper, en envoyant des techniciens chez nos clients pour contrôler leur connexion et leur boîtier-décodeur, qui est parfois obsolète.

Quelles sont selon vous les technologies qui devraient percer en 2017?

"Nous allons bientôt recruter 300 profils numériques. Il s’agira de spécialistes dans des domaines comme la cybersécurité et l’analyse de données. Ils aideront Proximus à se préparer pour l’avenir."

Les voitures connectées, les maisons intelligentes (chauffage et éclairage connectés, etc.) et les villes intelligentes (éclairage public et déchetteries intelligents) devraient se développer. Il est encore trop tôt pour les voitures autonomes, mais à l’avenir, nos voitures contrôleront de plus en plus de paramètres et nous assisteront dans notre conduite. Avec les données de localisation fournies par les appareils mobiles des chauffeurs, les panneaux de signalisation pourront être adaptés à distance pour éviter les embouteillages. Aux Pays-Bas, ils sont déjà très avancés dans ce domaine: les voitures sont "taguées" ce qui permet aux feux de signalisation de s’adapter au flux du trafic. Ce sont de réels progrès dont nous devons nous réjouir et auxquels nous devrons nous adapter, au lieu de nous méfier de l’utilisation de ces données – qui restent anonymes, faut-il le souligner. Cela nous aide à améliorer la mobilité sans devoir réaliser d’importants investissements dans les infrastructures.

Février 2016. Vous concluez un accord avec les syndicats sur la prépension à partir de 60 ans. D’ici 2020, 2.750 travailleurs âgés quitteront l’entreprise, ce qui ramène le nombre d’employés Proximus à 11.172 personnes.

Nous avons obtenu cet accord parce que tout le monde a compris que notre organisation devait s’adapter à l’évolution du monde des télécoms. Certains collaborateurs n’arrivent plus à suivre ou sont fatigués parce qu’ils ont déjà vécu tellement de changements! Nous leur offrons la possibilité – sur base 100% volontaire – de prendre une retraite anticipée.

Ces trois dernières années, nous avons remis de l’ordre dans la maison. Nous lui avons donné un nouveau nom, une nouvelle culture, et nous avons réduit notre structure de coûts afin d’être en mesure de passer à la fibre optique, comme en témoignent nos milliards d’euros d’investissements. C’est l’objectif ultime de toutes ces mesures. Nous ne réduisons pas nos coûts par plaisir. C’est nécessaire si nous voulons évoluer d’ici trois ans de simple opérateur télécoms vers le statut de fournisseur de services flexible dans un monde numérisé.

C’est ce qui explique également que nous allons bientôt recruter 300 profils numériques. Il s’agira de spécialistes dans des domaines comme la cybersécurité et l’analyse de données. Ils aideront Proximus à se préparer pour l’avenir.

22 mars 2016. Attentats à Bruxelles.

Cette journée particulièrement sombre a touché tout le monde. Nous-mêmes avions plusieurs collaborateurs dans le métro et à l’aéroport. Comment est-il possible que des humains tuent leurs concitoyens de cette manière? Cela me choque.

Mais la fermeture des frontières – comme certains pays l’ont décidé – n’est pas la bonne réponse à ces atrocités. Nous devons apprendre à nouer des relations constructives avec chacun, et offrir à tous des perspectives d’avenir. Ce n’est pas toujours le cas actuellement.

©Kristof Vadino

Malgré tout, le monde vit globalement mieux qu’il y a, disons, 50 ans: il y a moins de famines et de manque d’eau potable, la mortalité infantile est en baisse, etc. Des progrès sont réalisés, mais par manque de vision et d’optimisme, les gens ne s’en rendent pas compte. Ils ont tendance à être trop pessimistes. Nous avons besoin de plus de messages positifs.

L’évolution de ces derniers mois – Brexit, Trump, l’Italie – m’inquiète. Ce ne sont pas les bonnes réponses. Nos leaders politiques devraient travailler ensemble à une vision d’avenir. Je suis peut-être utopiste, mais je persiste à penser que c’est possible.

Avez-vous changé votre façon de vivre depuis les attentats?

J’ai changé certaines choses, oui. Je n’évite pas les endroits où il y a du monde, mais je suis plus vigilante. J’essaie d’identifier les sorties de secours, et je conseille à mes enfants (âgés de 18 et 20 ans, NDLR) de le faire également quand ils se rendent à des fêtes ou dans des lieux publics.

Le 22 mars, les réseaux GSM n’ont pu gérer le grand nombre d’appels, et se sont arrêtés.

En tant que CEO, je suis la première à déplorer que nous ayons déçu nos utilisateurs dans de telles circonstances. Mais il n’est pas possible d’un point de vue économique de calibrer un réseau pour des pics tels que ceux que nous avons connus ce jour-là. Nous disposons d’antennes mobiles permettant de créer de la capacité supplémentaire, comme c’est le cas lors de festivals de musique. Ce jour-là, nous étions prêts à transporter une de ces antennes de Malines à Bruxelles. Mais la police n’était pas disponible pour nous escorter. L’antenne n’est arrivée à Bruxelles que dans l’après-midi. Trop tard, donc. Depuis lors, nous travaillons avec l’autorité de contrôle des télécoms, l’IBPT, qui dispose d’une voiture d’escorte.

Juin 2016. Les Britanniques décident de quitter l’Union européenne, par la voie du référendum, mieux connu sous le nom de Brexit.

Ce fut une surprise pour tout le monde. Je ne trouve pas responsable de la part d’un leader politique – David Cameron, en l’occurrence – d’organiser un référendum pour répondre à des objectifs personnels. Il a parié, et les conséquences sont particulièrement lourdes.

"Dans un monde qui change à vitesse grand V, je me demande qui a droit à la parole: ceux qui se tournent vers le passé ou la jeune génération qui doit construire l’avenir. Mais je n’ai pas la réponse."

Cela m’a choqué que le Brexit soit devenu réalité à cause de personnes plus âgées vivant dans des zones rurales. Ce sont les jeunes – qui étaient contre mais qui se sont insuffisamment mobilisés – qui en subiront les conséquences. Dans un monde qui change à vitesse grand V, je me demande qui a droit à la parole: ceux qui se tournent vers le passé ou la jeune génération qui doit construire l’avenir. Mais je n’ai pas la réponse.

Comment l’Europe doit-elle évoluer?

La Belgique s’est entièrement organisée sur base d’une Europe forte. Nous avons évolué vers une gestion régionale parce que nous nous tournons vers l’Europe pour la gouvernance et les règles globales. Mais aujourd’hui, on voit beaucoup de pays qui se réorganisent sur base nationale, votent des lois pour attirer des entreprises – il suffit de regarder les Pays-Bas, la France et le Luxembourg. Ils y arrivent en réduisant l’impôt des sociétés ou en subsidiant certains secteurs.

Cette année, notre gouvernement n’a pas réussi à réduire l’impôt des sociétés.

La Belgique est à la traîne. Notre impôt des sociétés de 33,99% doit absolument être réduit. À titre de comparaison, la moyenne européenne est de 22%. Si nous ne réduisons pas les impôts, nous ne réussirons pas à attirer les entreprises. L’Europe veut supprimer les réductions spéciales que nos gouvernements ont mises en place. Le taux d’imposition nominal prend donc de plus en plus d’importance.

En mars, l’impôt des sociétés se retrouvera à nouveau sur la table des négociations avec le contrôle budgétaire.

Si notre pays ne réagit pas, de nombreuses entreprises feront leurs valises. Les commissaires aux comptes comme Deloitte et PwC travaillent aujourd’hui à de nombreux dossiers de multinationales qui veulent quitter la Belgique. Pour être tout à fait claire: Proximus reste en Belgique, mais si l’impôt des sociétés est plus élevé, nous sommes moins concurrentiels que d’autres qui opèrent à partir de l’étranger. Les entreprises belges comme Colruyt, bpost et Proximus, mais aussi les PME, en seront les victimes. Le Brexit a exacerbé ce phénomène. De nombreux pays réagissent en prenant des mesures de protection pour être plus concurrentiels. Avec notre structure décentralisée, il plus difficile en Belgique de prendre de telles mesures.

Septembre 2016. Vous déclarez lors d’une interview que vous resterez CEO jusqu’à fin 2019.

J’ai l’intention d’aller jusqu’au bout de mon mandat de six ans, c’est exact. Je trouve qu’il est important que je termine ce que j’ai commencé. Grâce à la nouvelle loi sur les entreprises publiques, le conseil d’administration peut changer mon mandat en contrat à durée indéterminée. Cela offre plus de flexibilité, et mon mandat ne doit pas impérativement se terminer en 2019. Je pourrai peut-être poursuivre pendant quelques années de plus.

Que souhaitez-vous encore réaliser chez Proximus?

"Investir massivement dans la fibre doit garantir la pérennité du groupe Proximus pour les dix ans à venir."

Maintenir l’entreprise en bonne santé à long terme, conserver l’ancrage belge, garantir et créer de l’emploi. Les investissements dans la fibre optique que nous venons d’annoncer devraient garantir la pérennité de Proximus pour les dix ans.

Novembre 2016. Les Américains élisent Donald Trump comme futur président.

En Europe, tout le monde a été surpris. Ce fut moins le cas aux Etats-Unis, c’est ce que j’ai remarqué lors de mes visites après les élections. Cela semblait clair que Hillary Clinton n’avait pas autant de soutien. Il y a eu beaucoup de messages négatifs la concernant, y compris à propos des valeurs, notamment sur la manière dont elle gérait la fondation Hillary & Bill.

Qu’attendez-vous de Trump?

Ses premières décisions, par exemple lors de la mise en place de son équipe, sont inquiétantes: des gens très extrêmes et assez âgés. Nommer un climatosceptique comme ministre de l’Environnement, et choisir comme ministre de l’Emploi quelqu’un qui s’est enrichi en rachetant des sociétés à bas prix et en les revendant très cher après avoir licencié la majorité du personnel… En tout cas, c’est l’image que l’on perçoit. Il faudra attendre les faits.

Comment voyez-vous l’évolution des relations entre les Etats-Unis et l’Europe?

C’est au plan international que l’Europe devra avaler le plus de couleuvres. Trump cherche de plus en plus le soutien de la Russie, et peut-être verrons-nous le Royaume-Uni resserrer ses liens avec les USA suite au Brexit. Dans ce cas, l’Europe continentale se retrouvera isolée.

C’est déjà le cas au niveau militaire, si l’on en croit Trump qui a déclaré que l’Europe devait s’attendre à moins de soutien des Etats-Unis. La défense est aujourd’hui un des principaux points à l’agenda de l’Europe. Nous devrons probablement investir davantage dans la défense, ce qui se fera au détriment de la sécurité sociale. La question est de savoir si nous pourrons y arriver.

Vous semblez pessimiste…

Sur le plan géopolitique, je ne suis pas optimiste, c’est un fait. Trump soulève de nombreuses questions – mais sans apporter de réponses – et cela crée beaucoup d’inquiétude quant à son impact sur la situation internationale.

Quelle sera la réponse de l’Europe? Idéalement, se renforcer, avec une autre forme de gouvernance. Car la gestion actuelle paralyse l’Europe. Elle s’appuie sur une structure qui avait été mise en place lorsque l’Europe ne comprenait que douze pays. Cela ne fonctionne pas avec 28 pays. Cela ne peut pas fonctionner: trouver un consensus alors que certains pays ont des approches totalement opposées. C’est impossible. Quand on est paralysé, il est impossible de développer une vision et de progresser. Dans ce cas, ce sont les forces centrifuges qui prennent le dessus.

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