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Stefaan De Clerck, président de Proximus: "Guillaume Boutin est un outsider"

Après trois mois de recherche, le président du CA a finalement trouvé un CEO pour Proximus. Il espère pouvoir l’accompagner dans ses premiers pas à la tête de l’opérateur. ©Dieter Telemans

Après une semaine agitée, Stefaan De Clerck revient sur les importantes décisions prises ces derniers jours au sein de la maison mauve. Un plan de transformation sur les rails et un nouveau CEO, le tout annoncé la même journée, cela vaut bien une interview.

La semaine a été longue du côté du Proximus. Et sans doute cruciale aussi. Stefaan De Clerck, le président du conseil d’administration, en aura été l’un des acteurs principaux. À l’heure de faire un premier bilan, difficile de trouver un moment pour en parler avec lui. Cela peut finalement se faire jeudi, en soirée. Mais ce sera dans son fief, à Courtrai. Rendez-vous est donc pris à 18h, directement à son domicile.

L’homme est là quelques minutes avant l’heure, mais s’excuse tout de même de nous avoir fait patienter. À son bureau d’avocat, aussi installé dans sa demeure, le salon familial est préféré, au plus grand bonheur du photographe. Avant de débuter, notre hôte du jour prend un certain plaisir à discuter peinture et présenter les différentes toiles qui habillent son grand séjour. Le président du CA est décontracté et, quitte à recevoir trois journalistes dans son salon, autant faire cela de façon complètement détendue. Plutôt que de l’eau plate, ce sera donc vin blanc pour tout le monde.

©BELGA

Comme toujours, Stefaan De Clerck a le sourire. Peut-être un peu plus que d’habitude. La veille, il a probablement vécu l’une de ses plus importantes journées chez Proximus. Les choses avaient pourtant plutôt mal démarré. Son agenda renseignait à 9 heures une commission paritaire avec les syndicats pour voter le plan de restructuration. La CSC et la CGSP avaient déjà annoncé qu’ils n’en voulaient pas et qu’ils comptaient bien le faire entendre. Dès 7 heures, ils étaient environ 250 à s’être installés aux pieds des tours, accompagnés par leurs slogans anti-"shift to digital" et leurs pétards.

Malgré l’agitation, Stefaan De Clerck a étonnamment préféré fendre la foule en colère pour entrer par l’une des portes bloquées, plutôt que d’opter pour l’entrée du parking, assis confortablement dans sa voiture. "C’était un assez grand groupe, ce fut donc assez intense et un peu effrayant", reconnaît le patron, qui explique ensuite comment il a été bousculé et enfumé. Bloqué durant de longues minutes devant les portes – "sans qu’on ne m’ouvre, alors que je toquais", sourit-il –, la tension montait. Au point d’inquiéter certains responsables syndicalistes, effrayés par un dérapage. Le président est finalement entré, sans grave encombre, ni colère.

La problématique de l’incertitude

"Nous savons que nous devons nous restructurer. La question est de savoir combien de licenciements secs seront nécessaires."

Le début chaotique de la journée contraste avec le déroulement de la suite. Malgré l’opposition de deux syndicats sur trois, le président est finalement parvenu à mettre en marche son plan de restructuration, presque un an après son annonce. Il aura fallu un passage en force via un vote unanime du CA pour contrer le vote en commission paritaire. Cela n’avait jamais été fait mais l’article 35 de la loi de 1991 sur les entreprises publiques laisse cette possibilité. Stefaan De Clerck défend la méthode et le besoin d’avancer. "Nous savons que nous devons nous restructurer. La question est de savoir combien de licenciements secs seront nécessaires. On en veut le moins possible mais pour le moment, il est impossible de savoir combien." Ce manque de clarté, c’est justement ce qui l’a poussé à accélérer les choses. "Depuis le début, le principal problème avec le plan social est l’incertitude. Il était important de clarifier les choses au plus vite et de dire ‘nous commençons le plan. On peut ainsi donner des messages individuels à chacun sur ce que cela signifie pour son emploi, via des séances d’information."

©Dieter Telemans

Si l’avancée a brusqué les syndicats, le CA a néanmoins laissé la porte ouverte à des négociations. Un pari osé mais pour le moment réussi, puisque tout le monde est de nouveau autour de la table. "Cela me rend heureux de voir que la négociation est à nouveau ouverte. Rien n’est encore fait mais j’espère que les trois syndicats seront d’accord et que le plan sera voté à l’unanimité lundi 9 décembre, lors de la prochaine commission paritaire."

Si le texte est à nouveau recalé, la direction pourrait le refaire passer de force, trois jours plus tard, lors d’un nouveau conseil d’administration. "Je fais d’abord confiance aux partenaires sociaux pour trouver une solution ensemble, assure-t-il. Les deux côtés ont un intérêt à trouver un accord. Je respecte les gens et je connais l’impact social qu’aura le plan. Mais il s’agit de l’avenir de l’entreprise et on sait qu’on doit faire quelque chose pour avancer."

Sandrine Dufour décline

Son autre succès du mercredi est tombé dans la foulée de l’avancée sociale. Il s’appelle Guillaume Boutin, du nom de son nouveau CEO. Après trois mois d’attente, le successeur de Dominique Leroy est donc connu. Il n’aura finalement pas fallu aller le chercher très loin. L’homme de 45 ans arpente déjà les tours Proximus depuis deux ans. Il était à la tête du département consommateurs et fut le porteur du projet Pickx, la plateforme multi-écrans du groupe.

"Quand Guillaume Boutin est arrivé, je me suis rapidement dit que c’était quelqu’un de très valable."

Au petit jeu des paris sur qui allait prendre le siège de grand patron, il n’était pourtant pas vraiment favori. En interne, le nom de Sandrine Dufour, la CFO et CEO par intérim, était en revanche beaucoup plus souvent cité. "Nous avions une liste de 80 candidats au début, dans laquelle elle figurait effectivement, confirme Stefaan De Clerck. Mais il y a plusieurs semaines, elle nous a expliqué ne pas vouloir du poste pour des raisons personnelles, ce que nous acceptons évidemment. Elle a parfaitement rempli son rôle de CEO par intérim et aurait fait une très bonne CEO." Au moment de chercher l’une ou l’autre raison qui pourrait expliquer ce choix personnel, Stefaan De Clerck bascule en français "Son esprit cartésien à la française ne correspondait peut-être pas entièrement au surréalisme belge", sourit-il.

Le nom de Guillaume Boutin s’est alors fait de plus en plus entendre. "On a eu plusieurs contacts. Guillaume est très ambitieux, dynamique avec une vision claire et il connaît bien la maison." Peut-être comprend-il aussi un peu mieux notre surréalisme. Le style est en tout cas assez différent de ses prédécesseurs. "Il est un peu plus rock’n’roll, parfois avec ses baskets et son style plus informel. Il est un peu l’outsider." Une position qu’il peut néanmoins assez aisément appuyer avec son CV, déjà bien fourni. "Il est entrepreneur. Il a été stategic advisor puis a travaillé chez SFR comme CFO, puis au marketing. Il a aussi été chez Canal+à un moment difficile en France. Dans sa jeune carrière, il a donc déjà eu beaucoup de fonctions importantes, retrace le président du CA. Il y a deux ans, nous avons longtemps cherché quelqu’un pour son poste au département consommateurs. Quand il est arrivé, je me suis rapidement dit que c’était quelqu’un de très valable."

"Sandrine Dufour est une super femme, très talentueuse."
Stefaan de Clerck
Président de Proximus

Officiellement, Sandrine Dufour reprendra donc dès lundi son poste de CFO. L’équipe en place autour du jeune patron pourrait toutefois évoluer. "Si elle souhaite rester, Sandrine Dufour le pourra évidemment, c’est une super femme, très talentueuse. Mais Guillaume Boutin pourra aussi s’entourer d’autres personnes. Ce sera à lui de faire ses propres choix. La priorité sera de trouver quelqu’un pour le remplacer à son poste. Il n’y a pas d’agenda spécifique mais cela devrait aller très vite. Nous avons des gens en interne prêts à faire ce job."

En attendant de possibles modifications au sein de la direction, l’une des plus grandes entreprises belges, dont l’actionnaire principal est l’État, a donc ses deux plus hauts postes pourvus par deux Français. Ce n’est pas un problème? Stefaan De Clerck répond en renvoyant la question: "Vous pensez que c’en est un? Est-ce que cela ne fonctionne pas bien chez Orange? (Michael Trabbia, le CEO d’Orange Belgique, est également français, NDLR)" On ressaye différemment. Les meilleurs profils dans le secteur sont-ils nécessairement originaires de l’Hexagone? "Non, c’est juste en évolution perpétuelle. Regardez chez Telenet, le patron n’est pas belge non plus."

"L'un des plus grands défis de Guillaume Boutin sera de trouver la meilleure manière d'optimaliser le plus vite possible l'infrastructure."

Il n’y a visiblement pas de débat à avoir. Une fois l’équipe formée, il sera temps de s’attaquer aux grands chantiers. "L’un des plus grands défis de Guillaume Boutin sera de trouver quelle est la meilleure manière d’optimaliser le plus vite possible l’infrastructure en fibre optique et préparer la 5G", explique le président, en rappelant que son groupe investit pour le moment un milliard d’euros par an. Vraiment suffisant? Proximus a aujourd’hui une situation financière saine et pas mal de cash. "C’est un point déjà discuté dans le plan stratégique. Cela sera à Guillaume Boutin de fixer la stratégie et si une accélération des investissements est nécessaire. Je sais que le comité de direction soutient l’idée d’un déploiement rapide. Mais ce n’est pas une question simple. Il faut les moyens, ce qu’en principe nous avons, mais il faut aussi les permis des communes, ce qui prend du temps et de la main-d’œuvre, qui n’est aussi pas simple à trouver. C’est donc toute une machine qui doit fonctionner. Dans un monde digital, il s’agit encore, en réalité, d’un vieux travail d’ouvrir les trottoirs et passer par les façades."

Stefaan De Clerck est coupé dans ses explications par un petit garçon qui entre dans le salon, venu saluer son grand-père après son entraînement. Pas surpris par la démarche et encore moins gêné, le président du CA de Proximus l’accueille chaleureusement, en présentant fièrement l’agenda du petit sportif, largement occupé par le basket et le football.

CEO de Proximus, un poste usant

"Rester six ans à la tête de Proximus est long et peut être fatiguant."

Après avoir évoqué le nouveau patron et celle qui le fut par intérim durant trois mois, impossible de ne pas évoquer la fin de parcours de la CEO Dominique Leroy. "Elle a fait un travail énorme", répète Stefaan de Clerck à plusieurs reprises durant l’entretien. Pour autant, il comprend le choix de l’ex-patronne. "Rester six ans à la tête de Proximus est long et peut être fatiguant. La régulation, le politique, la mise en place du plan, les commissions paritaires, le tout dans un secteur qui est très concurrentiel, c’est assez lourd", lance-t-il. Dominique Leroy n’avait également plus de bonus à long terme. "Effectivement, reconnaît le président, l’aspect financier a peut-être aussi joué."

Pas sûr non plus que le travail aurait été plus simple chez KPN, dont elle était censée prendre la direction. "C’est vrai que je dis tout le temps que c’est plus compliqué en Belgique mais quand j’en parle aux Français, ils me disent aussi que c’est loin d’être simple chez eux. C’est compliqué aussi aux Pays-Bas. En réalité, il se passe toujours quelque chose. Mais nous avons ici un régulateur, un actionnaire majoritaire public, ce qui est assez différent aux Pays-Bas. Ce sont des facteurs objectifs", explique le président.

©Dieter Telemans

La référence à l’actionnaire majoritaire n’est toutefois pas spécialement à prendre comme une attaque frontale. "Nous évoluons d’ailleurs dans la bonne direction, avec une gestion qui se rapproche de plus en plus du fonctionnement d’une entreprise normale. Nous étions par exemple libres de nommer Guillaume Boutin. À l’époque de la nomination de Dominique Leroy, la décision s’est prise dans le cabinet de Jean-Pascal Labille."

Malgré la bonne évolution, la relation avec le politique reste parfois tendue. La question de l’entrée du quatrième opérateur a longtemps opposé Dominique Leroy à Alexander De Croo. "Mais nous n’avons jamais eu un véritable conflit. Il avait décidé de prendre le parti du consommateur, il le disait lui-même, d’ailleurs. Nous avions fait le choix de l’entreprise. C’était un point de divergence qui forcément amenait une opposition, mais c’était essentiellement sur ce point."

Reparti pour un tour?

"Si on me demande, je suis prêt à encore aider."

Malgré la belle-mère étatique, Stefaan De Clerck se plaît visiblement toujours autant dans son travail. "Oui, je m’amuse, assure-t-il. Ces derniers mois, j’ai dû travailler d’une autre manière car il a fallu gérer la transformation en direct." Si cela ne dépendait que de lui, il repartirait volontiers pour un tour. Son mandat, tout comme celui de quatre autres administrateurs, se termine en avril prochain. "Nous allons voir auprès de notre actionnaire principal ce qu’il compte faire. Mais si on me demande, je suis prêt à encore aider. J’aimerais voir les premiers pas de Guillaume et lui apporter mon soutien. Malgré la normalisation de notre fonctionnement, il y a encore beaucoup de questions qui touchent à la fois à la politique et à l’entreprise. J’ai l’expérience pour lui venir en aide, si besoin."

©Dieter Telemans

L’interview touche à sa fin sans que Stefaan De Clerck n’ait émis le moindre doute sur son nouveau CEO. L’inverse aurait forcément été étonnant mais l’homme n’aurait-il donc aucun défaut? "Son néerlandais, sourit-il avant d’enchaîner sur une justification. Mais il comprend déjà bien, notamment grâce à ses connaissances en allemand. Il est motivé et je sais qu’il prend des cours. C’est certain qu’il ne parlera jamais aussi bien qu’en français ou en anglais. Il doit faire son effort et il le fera même si, chez Proximus, tout se fait en anglais, comme dans beaucoup d’entreprises."

Outre sa faible connaissance de la langue de Vondel, Guillaume Boutin a forcément, par ses origines, découvert sur le tard le fonctionnement de la politique belge, un poil complexe. Peut-être une autre petite faiblesse. "Il faudra le conforter avec les contacts dans le secteur public, même s’il le comprend déjà bien. Il a l’avantage d’arriver avec un esprit ouvert et sans préjugé." On peut donc être français et comprendre la politique belge? "Je suppose. En même temps, qui la comprend vraiment?"

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