interview

Édouard Vermeulen: "Demain, les fêtes ne réuniront peut-être plus 300 personnes. Mais sincèrement, qui a vraiment 300 amis?"

Nous avons pris l'apéro avec Édouard Vermeulen, directeur de la maison de couture Natan. Si le Covid l'a touché de plusieurs manières, il y voit de nombreux aspects positifs. C'est plus fort que lui.

"Alors, inquiète?", lâche le couturier en amorçant sa descente sur les Étangs d'Ixelles. Au téléphone, il rassure: il arrive. C'est juste qu'avec ce "temps magnifique", il n'a cessé de rencontrer des gens sur le chemin qui le ramenait à pied du magasin. Entre-temps, il a même fait un saut chez le traiteur. C'est donc avec son sac qu'il qualifie "d'apéro Covid" que nous pénétrons dans la plus belle maison d'angle que compte Ixelles, probablement même de Bruxelles. Fait rare, l'enfilade des pièces s'étend sur la largeur. Ici les fenêtres – aussi grandes que les murs – accentuent le petit côté "vitrine" de l'appartement, un grand pied-à-terre que le couturier souhaitait de style "grand hôtel". À l'intérieur, une décoration éclectique, mêlant les styles Louis XVI, Empire et Napoléon III, à grand renfort d'ethnique et de contemporain.

"Fini les grands dîners, les 5 heures à table pour entendre 14 discours… Depuis le Covid, j'ai découvert le plaisir des dîners 'pains de viande, pommes de terre et haricots verts' en mini-comité. À 21 h, on s'est tout dit et tout le monde rentre chez soi."

Son apéro? Une bière. Car contrairement à ce que tout le monde s'imagine, il déteste le champagne et les mondanités. Non, lui est un homme à bière, une Duvel ou une Saint-Omer, toujours servie dans un verre Ypra, un verre galbé et à pied dont le décor évoque la ville d'Ypres en version bucolique. Lui et son verre doivent avoir le même âge, fabriqué par le même homme, le père Vermeulen, jadis brasseur dans la ville éponyme. Installé dans un fauteuil de style, il tape à présent dans des chips qui, de loin, ressemblent à des hosties, le style sans graisse, sans sel, sans féculent et sans colorant.

Ce soir, Édouard Vermeulen est plus que de bonne humeur, il est charmant. Malgré les mauvaises nouvelles, malgré les perspectives pessimistes quant à un prochain déconfinement, malgré le manque de vaccins, malgré les retards du calendrier, malgré le ras-le-bol général de la population. Malgré tout, Édouard Vermeulen reste charmant. Comme toujours. Il semble d'ailleurs avoir fait le meilleur de cette drôle de période. Il en a profité au maximum, tant sont rares les occasions de tout remettre à zéro. "L'avantage du confinement, c'est qu'aujourd'hui nous retournons à des choses plus simples. Fini les grands dîners de minimum 12 personnes, le cycle infernal de toutes ces invitations qu'il faut rendre, les 5 heures à table pour entendre 14 discours… Depuis le Covid, j'ai découvert le plaisir des dîners 'pains de viande, pommes de terre et haricots verts' en mini-comité, avec une bouteille de vin rouge sur la table. À 21 h, on s'est tout dit et tout le monde rentre chez soi. Franchement, pourquoi pas?", lâche-t-il en croisant les jambes.

Optimiste envers et contre tout

Chez Natan aussi, il explique en avoir fait le meilleur. La déflagration liée à l'arrivée du virus s'est passé "avec inquiétude, mais sans angoisse", grâce aux nouveaux projets et à la confiance qui le lie à ses équipes. Il leur a d'ailleurs dit: "nous sommes en état de guerre, mais nous sommes aidés." Alors tout le monde a retroussé ses manches pour faire tourner la machine et préparer quand même les nouvelles collections. Le temps, aussi, de repenser les fondamentaux. Ici encore, allons à "l'essentiel", "recyclons" ce qui peut l'être, planchons sur les profils de ces femmes qui pourraient avoir besoin de Natan à l'avenir, lançons un e-shop pour tout le prêt-à-porter. Et même des podcasts pour mieux s'habiller. D'ailleurs, Édouard l'a toujours dit, "les périodes difficiles sont aussi des prises de conscience. En conséquence, on saisit l'occasion de s'adapter, de se réajuster et de se recentrer."

Bon, pas de bol pour Paris, où le couturier venait d'ouvrir une boutique 6 semaines pile avant le confinement. Mais ici encore, pas de découragement, il vient de resigner son bail et compte bien faire de cette nouvelle aventure une réussite. Même si clairement, à Paris, il peut vous le dire, "à l'heure actuelle et avec les fermetures à 18 h, ce n'est pas l'effervescence dans la ville".

"J'ai bon espoir pour une reprise, à l'horizon mai-juin. Il faudra bien qu'on se remette à vivre un jour, on ne va pas tous se coucher sous un arbre pour mourir, tout de même."

En revanche, ce qui est sûr, c'est que si on se tape la totalité de 2021 en mode 2020, il prendra sa retraite. "Mais j'ai bon espoir pour une reprise, à l'horizon mai-juin. Il faudra bien qu'on se remette à vivre un jour, on ne va pas tous se coucher sous un arbre pour mourir, tout de même. Alors sans doute, la vie sera autre. J'imagine qu'avec les futurs virus qu'on nous prédit, nous vivrons peut-être 'à la japonaise', avec plus de distance et de réserve physique entre les êtres, moins de contact physique. On n'embrassera plus que les siens, mais franchement, ce n'est pas si terrible que ça. En tout cas, le monde sera différent et peut-être bien plus sélectif, mais moi, je suis partant pour le changement!"

Demain sera slow

On l'interroge sur le rétrécissement des cocktails, des dîners en ville et des mondanités et leurs conséquences sur son activité et sa maison. Même là, même pas peur. "Demain sera slow, les fêtes et les mariages ne compteront peut-être plus 300 personnes, mais sincèrement, ce n'est peut-être pas si mal. Qui a vraiment 300 amis? Pareil avec la consommation, on sera peut-être plus local, on choisira – et je l'espère – plus de produits fabriqués ici, qui font vivre les entreprises belges qui, elles, fournissent de l'emploi au pays, ce qui est mieux." Il ajoute avoir été beaucoup touché par le soutien de ses clientes, celles qui prenaient des nouvelles durant les mois les plus difficiles. Cerise sur le gâteau, c'est le Palais Royal himself qui en a pris le plus. "Les deux générations, Albert et Paola, mais aussi Philippe et Mathilde, ont pris des nouvelles de tout le monde, de moi tout en s'inquiétant de la situation du secteur et de tous les autres. Vous ne pouvez pas savoir comme cela m'a touché…"

"Albert et Paola, mais aussi Philippe et Mathilde, ont pris des nouvelles de tout le monde. Vous ne pouvez pas savoir comme cela m'a touché…"

Édouard Vermeulen est un homme qui boit peu, pourtant il reprendra néanmoins un petit peu de bière, "ça fait du bien quand même", confesse-t-il avant de retaper dans ses chips poivrées. Toujours en forme et souriant, il confie avoir traversé à titre personnel la pandémie sans angoisse, même à l'égard de ses parents qui ont plus de nonante ans. Un ami médecin lui avait d'ailleurs dit que plus ils s'inquiéteraient, moins leur immunité serait bonne. "Prudence oui, paranoïa non. Essayons simplement de s'en sortir au mieux", pourrait-on résumer pour lui. Il est 21 h à présent, l'apéritif est terminé, Édouard a terminé sa bière et s'apprête à jouir seul, mais avec luxe, calme et volupté, de toute la soirée qu'il a devant lui.

Le directeur de Natan en 5 dates

1983: je commence une nouvelle vie en reprenant Natan. Avant j'étais décorateur, puis un décorateur qui s'était mis à vendre des vêtements dans son showroom.

1992: j'achète une gentilhommière avec un grand jardin, près de Malines. Un rêve d’enfant et mon premier projet personnel.

1999: la robe de mariée de Mathilde. Avant, j’étais royaliste par éducation. Ce jour-là, je le suis devenu par conviction. Un projet d’équipe surtout, une fierté et une reconnaissance aussi entremêlée de la peur de ne pas être à la hauteur.

2017: à 60 ans, j'achète un terrain à Knokke pour construire une maison. J'ai toujours pensé que la géolocalisation de son lieu de vie détermine le futur.

2020: l'ouverture de notre magasin à Paris. Six semaines plus tard était décrété le premier confinement. Même si la situation n'est pas facile, je continue à y croire et à m'accrocher.

Que buvez-vous?

Apéro préféré: j'alterne toujours entre une Duvel ou une Saint-Omer. Chacune appartient à un de mes cousins. Je reste un fils de brasseur qui a atterri dans la mode.

À table: toujours du bordeaux, très peu de blanc, jamais de champagne. Mon bordeaux préféré, du Château Phélan Ségur.

Dernière cuite: à la Duvel, il y a 34 ans. C'était au casino de Knokke, où j'avais vu Barry White. Ce soir-là, mon frère nous présentait sa future belle-famille. Après 2 Duvel, je me suis dit "Édouard, concentre-toi". L'alcool dans les réceptions, "oui" pour l'aisance, mais "no way" pour aller plus loin.

À qui payer un verre: à Bernard Arnault. Cet homme a révolutionné la mode, l'univers du luxe, mais aussi l'immobilier commercial du monde entier. LVMH, c'est peut-être la mort des petites maisons de couture, mais ils en ont sauvé beaucoup d'autres aussi. Une réussite incroyable et en une seule génération. Il me fascine.

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