Edouard Vermeulen: "J'ai tellement peur de l'échec que je le garde à côté de moi pour mieux le contrôler"

©France Dubois

Ultra élégant dans son cachemire, Edouard Vermeulen, "Monsieur", est volubile et très participatif, et c’est ensemble que nous parcourons toutes ses "déceptions".

Ici on connaît bien ses clients et les clients connaissent bien Monsieur. Monsieur n’est pas créateur mais "cou-tu-rier", c’est-à-dire qu’il crée des robes qui s’inscrivent dans une certaine réalité; comme Natan, son enfant, Monsieur a la tête perchée dans les étoiles mais les pattes bien ancrées sur Terre. Et c’est au rez-de-chaussée de son fief historique de l’avenue Louise que nous l’attendons au milieu des soies et des taffetas où des vendeuses, pelotes d’aiguilles au poignet, arpentent de long en large le show-room pour les essayages prévus dans la journée.

Sur les mannequins par contre, c’est le premier vent du printemps, celui où la vue d’une robe transporte à un dîner chic, un vernissage snob ou des réceptions à la mer. Y’a des plumes, y’a de la paillette et y’a même du cuir car Monsieur est un homme qui habille aussi bien Madame que Mademoiselle, la mariée que la belle-mère, la maîtresse ou la chef d’entreprise.

Qui est Edouard Vermeulen?

Qui: fondateur de Natan
Sa force: le contrôle
Ses faiblesses: la sensibilité et l’introversion
Le secret de la réussite, selon lui: la bienveillance
Sa devise: "Fais de ton mieux mais sache que tu peux toujours mieux faire."
Son échec: la solitude et l’inexistence d’une vie privée
La morale de ses échecs: accepter et pardonner

Fit dans son costume, Monsieur nous fait traverser les ateliers où les couturières piquent, enfilent, brodent des sequins sur des matières nobles, une ambiance "grande maison" où coexistent encore le savoir-vivre et le savoir-faire.

Installé derrière son grand bureau, Edouard Vermeulen explique que son métier, c’est un peu toujours le même circuit, on démarre avec enthousiasme sur une idée, on achète de la matière, on réalise des modèles, on les installe ensuite dans les boutiques et là, c’est le coup de poker: "La vente merveilleuse ou la catastrophe totale". Pas vraiment un échec, plutôt une déception. "Alors on recommence tout pour la saison suivante sans avoir même pu comprendre pourquoi certains modèles n’ont pas fonctionné, c’est le mystère total, même après 35 ans de métier".

©France Dubois

Si, sur les échecs de collection, l’homme semble philosophe, c’est une tempête qui traverse son visage lorsqu’il évoque l’une ou l’autre cliente mécontente. C’est rare mais ça arrive. "Natan, c’est toute ma vie et décevoir une cliente serait la fin du monde; heureusement, nous avons toujours réussi à rattraper les situations. Même si une collection qui ne marche pas est en soi une situation irréversible, pour moi ce n’est pas un échec, une cliente mécontente oui".

Ultra élégant dans son cachemire, Monsieur est volubile et très participatif, et c’est ensemble que nous parcourons toutes ses "déceptions". Parmi celles-ci, sans doute le fait que Natan n’a jamais connu le succès hors du Benelux, une situation qu’encore aujourd’hui il ne s’explique pas. D’ailleurs il ne considère pas comme un échec le fait d’avoir revendu sa boutique à Paris. "On m’a fait une offre qui correspondait à dix années de rentabilité, j’ai cédé à l’appât du gain. Finalement, je ne pense pas que c’était un bon calcul mais comme la situation économique était difficile là-bas, j’ai pensé qu’il valait mieux me concentrer sur mon marché, ou mieux faire chez moi que mal chez les autres".

À côté des déceptions, il y aussi les coups durs, comme la crise de 2008 alors que Vermeulen vient de racheter son bâtiment de l’Arsenal. Une période très difficile durant laquelle il tente, par monts et par vaux, de revendre les bâtiments. Impossible, l’argent s’est volatilisé un peu partout et pour lui, comme pour tout le monde, le temps est aux économies et à la restructuration. Ce qu’en 25 ans, l’homme confesse n’avoir jamais fait. "18 mois d’horreurs où nous avons dû tout revoir: l’esthétique, le commercial ou la production. Nous avons dû changer 25 ans d’habitudes pour s’en sortir".

Finalement, même si c’était un peu dur, la crise et ses conséquences permettront à Natan d’atteindre un seuil de rentabilité jamais atteint auparavant. Une crise qui, in fine, se révèle être une grande chance.

"Finalement, je pense que mon plus gros échec est sans doute parfois la solitude dont je n’ai jamais réussi à me débarrasser."

Solitude

Et c’est après avoir vaporisé un peu d’eau de Cologne Hermès dans la pièce et nous avoir offert des œufs en chocolat que Monsieur lance: "Finalement, je pense que mon plus gros échec est sans doute parfois la solitude dont je n’ai jamais réussi à me débarrasser".

Une solitude qui trouve sans doute ses origines dans le sentiment qu’il a déjà enfant d’être différent des autres gosses et que des années passées au pensionnat auront fini par sédimenter en un profond isolement.

À 60 ans, beau comme un seigneur et élégant à la Saint Laurent, Edouard Vermeulen confie que bien qu’il soit très proche de sa famille, il n’a jamais réussi à construire une famille autre que celle qu’il compose avec ses parents, ses frères et ses neveux et nièces. Il n’a jamais d’ailleurs vécu en couple et jure ses grands dieux n’avoir jamais de sa vie pris le risque de séduire quelqu’un: "J’ai trop d’insécurité en moi que pour prendre le risque de me faire rejeter, alors j’ai laissé les choses venir à moi mais certaines, comme la vie affective et le partage, ne sont jamais arrivées".

Les raisons? Il s’interroge toujours un peu. Est-ce "le pas de chance" ou la faute à la vie ou bien manquait-il quelque chose en lui pour qu’aucune de ces choses ne viennent à lui? En tout cas, s’il est possible de regretter quelque chose que l’on n’a jamais connu, Vermeulen reconnaît que sans doute, une vie personnelle aurait été une expérience qu’il aurait aimé vivre.

Et, se calant dans le fond de sa chaise, mains à plat sur le bureau, Vermeulen se dit que l’échec, c’est peut-être toutes ces choses qu’on s’imaginait être ou avoir et qu’on n’a pas réussi à connaître. Heureusement, il y a Natan, le fil rouge de sa vie, une maison qui, avec tous ses employés, est devenue la famille qui l’accompagne au jour le jour dans son existence.

Edouard Vermeulen regrette beaucoup de n’avoir pas eu la fantaisie de découvrir le monde.

Contrôle

À la question de son plus bel échec, l’homme est bien mal à l’aise. Oui, il en a eu mais ce qu’il retient surtout, c’est qu’il en a sans doute moins connus que ceux qui provoquent leur destin.

Lui, c’est dans le contrôle qu’il s’épanouit, un contrôle qu’il exerce même sur l’échec et qui, de ce fait, ne risque pas de prendre notre homme par surprise. "Je vis avec l’échec à côté de moi parce que j’en ai peur. Peur de mal faire, d’être jugé et du regard que les autres auront sur moi, alors je contrôle tout, mes joies comme mes peines, pour les rendre moins puissantes".

S’il n’a pas de plus bel échec, il a par contre des échecs qui s’apparentent à des regrets et dont la cause est à chercher ici encore du côté de la peur et de l’angoisse, du genre de celles qui vous paralysent un homme. Comme un mauvais souvenir d’un voyage en avion quand il était enfant qui l’a détourné des voyages pendant de très longues années.

Au final, Edouard Vermeulen regrette beaucoup de n’avoir pas eu la fantaisie de découvrir le monde, de ne pas avoir rencontré toutes ces choses et ces gens qui vous permettent de vous développer. Mais pour un homme de sa génération, conditionné par le devoir et l’exigence de bien faire les choses et de réussir avant tout sa vie professionnelle, Monsieur Natan lui a décidé de tout mettre dans sa maison.

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