Pour Blokker, c'est s'amputer ou mourir

©Jonas Roosens

Après 121 ans d’existence et avoir été leader des années durant, l’entreprise familiale néerlandaise est au bord du gouffre. La recette du succès familial s’est révélée une pilule empoisonnée.

Une ascension fulgurante puis une descente en enfer, l’épopée emblématique sur fond de saga familiale du groupe Blokker a des allures romanesques. Plus d’un siècle après sa création, l’empire industriel, toujours aux mains d’une des familles les plus riches des Pays-Bas, s’est écroulé à la stupéfaction générale, comme un château de cartes.

Naguère à la tête de 18 enseignes dans 14 pays, Blokker est promis à devenir l’ombre de lui-même. Pour éviter la faillite, le groupe va désormais se centrer sur son enseigne-phare: les magasins Blokker spécialistes des articles de la maison.

Toutes les autres enseignes vont quitter le périmètre de la holding familiale. Première filiale à avoir trouvé repreneur vendredi: Leen Bakker. Maarskramer, Xenos, Big Bazar, Intertoys, Bart Smit, ToysXL, Maxi Toys doivent suivre. Au final, le groupe devrait s’amputer des deux tiers de son activité, et ne plus exploiter que quelque 500 magasins.

1.900 emplois
En plus de mettre en vente Leen Bakker, Intertoys, Maxi Toys,… Blokker a annoncé mardi prévoir la suppression de 1.900 emplois (sur 7.000).

Cash machine trouée

La recette du succès sur laquelle le distributeur néerlandais a bâti son expansion internationale l’a finalement précipité dans sa chute. La destinée hors du commun de Blokker revient aux petits-fils du couple fondateur, Jaap et Ab Blokker.

En 1975, ils prennent les rênes de l’entreprise familiale dont les 43 magasins de quincaillerie emploient 600 personnes. Pendant leurs 36 ans à la tête de Blokker, les deux "frangins" se révèlent des hommes-orchestres. Des achats immobiliers aux déplacements à l’étranger jusqu’à la lecture minutieuse des dépliants publicitaires, "Monsieur Jaap" et "Monsieur Ab", comme les appellent leurs collaborateurs, se chargent de tout "du sol au plafond".

Avec leur sens aigu du business, ils vont transformer au pas de charge la PME dont ils ont hérité en une "cash machine" crachant des bénéfices à tire-larigot. L’argent qui coule à flots permet au groupe de s’illustrer avec une stratégie d’acquisitions aux Pays-Bas et à l’étranger menée tambour battant. Au faîte de sa gloire entre 2010 et 2012, l’entreprise devenue Blokker Holding exploite jusqu’à 3.000 magasins pour un effectif de 26.000 salariés. Le bénéfice s’élève à 125 millions d’euros en 2011.

La recette du succès de Jaap et d’Ab est d’avoir été les premiers à s’approvisionner en Chine. Pionnier dans le domaine, à l’instar de la compagnie des Indes orientales au 17e siècle ayant le monopole des épices, Blokker Holding achète à un prix défiant toute concurrence des articles chinois, sur place, revendus avec une grosse marge dans ses magasins… tout en restant bon marché. "Ab Blokker pouvait discuter pendant des heures pour gagner un ou deux centimes sur le prix", raconte un ancien dirigeant du groupe. Étant propriétaire des magasins qu’il occupe, le groupe réduit par ailleurs ses frais d’exploitation au maximum en économisant des loyers.

Pourtant, quelques années après le départ en 2010 de "Monsieur Jaap" et "Monsieur Ab", l’empire se révèle un colosse aux pieds d’argile.

Sauve qui peut

Les systèmes informatiques s’avèrent désuets. Les magasins croulent sous les stocks et les invendus. Face à Internet, Blokker rate le coche en n’anticipant pas la montée en puissance des ventes en ligne. Dans le même temps, la crise économique a fini par balayer le secteur de la distribution non alimentaire.

Ce triste état des lieux ne tarde pas à produire ses effets. D’abord avec la chute des bénéfices entamée en 2012. Puis les pertes: 20 millions d’euros en 2014, 52 millions en 2015 et un déficit record l’année dernière, resté secret.

Sans surprise, la famille impute ce retournement de situation à la nouvelle direction en place à la suite du décès de Jaap Blokker en 2011. La situation vole en éclats en 2015. En même temps qu’elle signifie son limogeage au directeur général, la famille décide pour la première fois de quitter la direction du groupe. La réorganisation des enseignes les plus en difficulté mise en place par cette équipe sur quatre exercices, dont la suppression d’un millier d’emplois, a eu l’effet d’un emplâtre sur une jambe de bois.

Pour repartir du bon pied, Blokker a appelé à la rescousse l’année dernière Casper Meijer, un "pape" de la distribution quinquagénaire. Preuve de la confiance et des espoirs placés en lui: une enveloppe de 300 millions d’euros — dont la moitié en provenance de la famille – est mise à sa disposition pour effectuer le coup de balai. De nouvelles lignes de crédit bancaires sont aussi ouvertes pour remettre d’aplomb toutes les formules de magasins exploitées (Big Bazar, Bart Smit, Intertoys,…).

Mais 2016 et 2017 se révèlent les années des espoirs douchés. La fermeture de 69 magasins en Belgique annoncée en février procure un sursaut d’espoir qui fait long feu. Le couperet a fini par tomber cette semaine: le démantèlement de Blokker Holding est enclenché.

Comme dans toute opération d’amputation, cette stratégie de la fuite en avant pour éviter le pire n’est pas forcément un gage de réussite. Dans la conjoncture actuelle, où le secteur de la distribution est mal en point, les acheteurs ne se bousculent pas au portillon pour acquérir de nouvelles enseignes.

La valorisation des chaînes de magasin a tendance à se tasser. Le vieux phénix de la distribution néerlandaise pourra-t-il renaître de ses cendres?

Témoignages

En Belgique, Blokker annonçait, le 7 février dernier, la fermeture de 69 magasins et la suppression de 302 emplois. À Bruxelles, sept magasins sont concernés, dont celui d’Agnès*, qui travaille chez Blokker depuis 22 ans.

"Ici ça fait plus d’une dizaine d’années qu’on est ouvert. Au début, notre clientèle était attirée par les réclames, mais le groupe en fait moins et propose des produits de plus en plus chers. Les clients ne suivent plus. Depuis les attentats, ils viennent encore moins. L’annonce du plan de restructuration a empiré les choses, parce que certains clients pensent qu’on est déjà fermé et s’étonnent de nous trouver encore là.

On ne sait pas quand on doit partir, ni comment. Les bureaux ne nous disent rien. Même si c’est sûrement stratégique, on a l’impression qu’ils se foutent de nous. Le bruit court que les employés seraient repris dans un autre Blokker, dont la fermeture est annoncée pour plus tard. Mais c’est seulement une rumeur. Nous, on a toutes 20 ans de maison. On a sacrifié nos familles. On s’est investies dans ce travail. On s’arrangeait pour faire garder nos gosses quand il y avait un inventaire le dimanche et on répondait toujours présentes. Et voilà le merci qu’on obtient."

Anne-Sophie* travaille chez Blokker depuis 31 ans. Son magasin va fermer. Pour nous parler, elle se place dans les angles morts des caméras: le groupe leur a donné des "directives pour ne rien dire". D’ailleurs, même les employés des Blokker qui restent ouverts sont à cran et refusent de nous répondre.

"Notre magasin a vu ses chiffres diminuer de moitié, trois mois seulement après son implantation, quand un concurrent a ouvert juste à côté. Je pense que notre fermeture est justifiée, parce qu’on manque de clients et que le loyer est trop élevé. L’annonce de la fermeture a d’ailleurs aussi fait fuir les clients. Ils nous appellent pour savoir quand on va liquider. Ou alors ils hésitent à acheter de l’électroménager, de peur d’avoir des problèmes avec les garanties. De toute façon, en général, Blokker perd sa clientèle. À la base, ils vendaient surtout des articles de ménage. Mais maintenant, on peut en trouver n’importe où. Et puis ils ne font aucun effort pour diversifier leurs promotions et leurs produits, c’est tout le temps la même chose qu’on propose aux clients. Alors je comprends tout à fait que le groupe doit réorganiser et restructurer ses magasins. Mais j’ai quand même très mal pris l’annonce de la fermeture. C’est toujours le personnel qui en pâtit. Rien n’est prévu pour nous pour l’instant. Ils sont censés voir s’il y a des départs volontaires ou des départs à la prépension… Pour ceux qui ne comptaient pas partir, c’est une autre histoire."

* Les prénoms ont été modifiés

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