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Pierre Rion "Il y a trop d'incubateurs pour start-ups en Wallonie"

©Dieter Telemans

Président du fonds numérique W.IN.G, Pierre Rion plaide pour une rationalisation et une spécialisation des incubateurs wallons. Il recommande la création d’un 7e pôle de compétitivité consacré au numérique. "L’apprentissage très tôt du codage est bénéfique."

Président du Conseil du numérique (CdN) et du fonds numérique W.IN.G, Pierre Rion (58 ans) n’a pas sa langue dans sa poche et pour lui, mieux vaut dire la vérité pour faire avancer les choses plutôt que d’user de la langue de bois pour favoriser un consensus. Son objectif est de faire de la Wallonie une terre du numérique. Et les perspectives qui se dessinent pour le premier organe qu’il préside le confortent dans la poursuite de la politique entamée sous la précédente majorité wallonne, mais moyennant des adaptations.

"Le vœu du ministre Jeholet (ministre wallon de l’Economie, MR) est de renforcer le rôle du Conseil du numérique en le positionnant comme un organe toujours bien indépendant du gouvernement et du ministre du Numérique, mais en lui donnant plus souvent l’occasion d’exprimer son avis", se réjouit-il. Le Conseil sera désormais informé des échanges entre le cabinet Jeholet et l’Agence du numérique qui est, contrairement au Conseil, une structure gouvernementale.

Quiconque pénètre dans les bureaux du business angel Pierre Rion est immédiatement assailli de symboles. De la monumentale enseigne lumineuse des Acec, cette entreprise belge qui employa à une époque quelque 15.000 personnes, à cet équivalent wallon de Nespresso mais pour le thé en passant par ce présentoir d’étiquettes des vins qu’il produit dans le pays, voire même par les nombreux produits estampillés Apple qui peuplent la pièce.

Tout est ici porteur de sens. "C’est ici que cela se passe", sourit notre hôte. Dans son QG, installé dans un immeuble quasi passif à Gembloux, Pierre Rion a une connexion presque directe avec le ministre de tutelle. Les deux hommes ont convenu de se retrouver deux fois par mois pour une réunion de travail d’au moins une heure. "L’objectif est d’échanger nos points de vue de façon constructive, on les confond, mais c’est le ministre qui tranchera en fin de compte, c’est lui l’autorité", sourit le baron Pierre Rion. A titre d’exemple, il lui a demandé de se positionner sur un renforcement des prérogatives du CdN. Il est question de savoir si le Conseil continuera à faire de simples recommandations sans aucune garantie qu’elles seront implémentées ou s’il faut lui accorder une certaine autorité.

Trop d’incubateurs en Wallonie

C’est parce qu’il est resté sur un goût de trop peu que Pierre Rion demande aujourd’hui une clarification du rôle du Conseil. En effet, il avait été convenu avec Jean-Claude Marcourt (PS) que le rapport annuel du CdN sera rendu public après son envoi au gouvernement wallon via son intermédiaire et une fois que celui-ci aura apporté toutes les précisions ou corrections nécessaires au texte. Mais force est de constater que cet engagement n’a pas été respecté par la majorité gouvernementale précédente PS-cdH. "Je n’accuse pas le ministre Marcourt d’avoir fait de la rétention d’informations, mais notre premier rapport n’a pas pu être publié et depuis le gouvernement est tombé. J’ai demandé au ministre Jeholet comment il veut qu’on procède dans cet esprit de transparence. Je suis d’avis qu’on mette le rapport sur le site digitalwallonia.be à la disposition des citoyens ou de le communiquer à la presse. Le but est de montrer le niveau de concrétisation du plan numérique wallon en identifiant les mesures par des cartons rouges, jaunes ou verts. Le rapport est annuel, mais on pourrait en produire un par trimestre", explique-t-il.

Le premier rapport a notamment épinglé le foisonnement des incubateurs d’accompagnement ou de soutien pour start-ups aux quatre coins de la Wallonie rendant le paysage illisible pour les porteurs de projets. La conséquence est que ceux-ci se livrent à un shopping de subsides. "Ce foisonnement d’incubateurs est contre-productif et entraîne une perte d’efficacité. C’est parfois de l’opportunisme malsain. Les porteurs de projets ne s’y retrouvent plus. Ceux-ci en arrivent même à mettre les incubateurs en concurrence. Ils profitent du refus d’un incubateur pour éventuellement arracher une décision positive chez le voisin. Or, si un dossier est bon, il faut le soutenir et s’il est mauvais, il faut le refuser, peu importe sa localisation géographique", peste Pierre Rion.

Elargir les missions de W.IN.G

Il suggère une clarification – voire une rationalisation – du paysage des incubateurs suivie d’une spécialisation de ces différentes enseignes. Il plaide aussi pour révision du niveau d’intervention du fonds numérique W.IN.G dont il préside le comité d’investissement. "Il y a aujourd’hui un chevauchement entre ce que font ces incubateurs et les missions de W.IN.G. Nous proposons de revoir à la hausse l’assiette de soutien de W.IN.G pour éviter des effets de redondance avec certains incubateurs régionaux. Il faut la monter d’un cran", préconise-t-il.

Actuellement, le fonds intervient hauteur de 50.000 euros maximum pour soutenir des projets au démarrage qui n’attirent pas les banques ou les investisseurs privés. Ensuite, il peut injecter 250.000 euros, en partenariat avec des privés (business angels, d’autres fonds, etc.) dans des sociétés dont les produits ont atteint un certain niveau de maturité. L’idée des responsables de W.IN.G est de monter l’assiette d’intervention du fonds à 500.000 euros et de laisser les incubateurs s’occuper des aides plus réduites.

Il défend aussi l’idée de confier de nouvelles missions au jury de W.IN.G en lui demandant de jauger une série de projets numériques. "Le jury pourrait valablement se prononcer non seulement sur les start-ups mais également sur les sociétés, sur les pépites qu’il faut faire grandir. C’est un bon jury, composé de six experts aux compétences diverses et variées et venant d’horizons différents. Ils regorgent d’expérience. Il faut garder W.IN.G et reconsidérer son rôle", défend Pierre Rion.

W.IN.G est doté d’un budget de 50 millions d’euros (sur 5 ans), son soutien financier consiste en des interventions en capital ou des prêts convertibles en capital. Le fonds n’octroie pas d’avances récupérables. A ce jour, le jury a examiné 341 dossiers et a pris 58 décisions d’investissement positif. Le fonds a financé 36 dossiers pour un total de 4,5 millions d’euros. W.IN.G s’inscrit dans le plan numérique wallon Digital Wallonia doté d’un budget de 503 millions sur 4 ans.

Digital Wallonia, une nébuleuse

En défendant (à juste titre) le travail de l’équipe de W.IN.G, Pierre Rion s’interroge implicitement sur les missions de Digital Wallonia (DW), hub qui aurait dû disposer aussi d’un jury. La structure est censée jouer un rôle d’accélérateur/booster (via des avances récupérables) pour des projets technologiques mûrs (des pépites), mais dont le développement prend du temps. A ce jour, seules deux sociétés ont bénéficié des actions de DW hub pour un total d’environ 12 millions.:

→ OncoDNA (Gosselies)
→ Lasea (Liège)

Or, il y a d’autres projets qui méritent qu’on s’intéresse à leur développement comme I-Care (Mons) et N-Side (Louvain-la-Neuve).

Pour Pierre Rion, plutôt qu’un jury spécifique pour apprécier ces projets à haut potentiel, W.IN.G pourrait valablement se voir confier cette mission et aller plus vite grâce à son expertise en la matière.

Le discours de Pierre Rion est franc. Les mots fusent avec un débit qui coule comme un robinet difficile à fermer. Difficile de lui coller une étiquette politique tant l’homme est apprécié dans tous les milieux. Car pour lui, seules comptent les initiatives visant à assurer le développement économique de la Wallonie. Peu importe la majorité ou la formation politique qui les portent. Mais il est allergique aux thèses du PTB.

Il défend l’idée de la mise en place d’un nouveau pôle de compétitivité (un 7e) consacré au numérique, mais qui serait transversal à tous les autres pôles (Biowin, Skywin, Greenwin, Logistics in Wallonia, Wagralim, Mecatech). "Tous ces pôles ont besoin du numérique. Le Digital Wallonia hub peut se muer en ce nouveau pôle, car sa mission initiale était de servir de courroie de transmission pour accélérer la transformation de spin-offs universitaires en projets industriels, d’accélérer le transfert de technologies du numérique et de booster la croissance de certaines entreprises. Aujourd’hui, c’est un projet un peu à la traîne qui comporte beaucoup de flou, c’est une nébuleuse qui mérite d’être clarifiée", recommande le baron Pierre Rion.

D’après lui, il faut améliorer l’offre en termes de coaching pour les entreprises. "On a aujourd’hui trop de coachs généralistes, certains sont des coachs d’eux-mêmes, ils n’ont pas de vécu. On a besoin de vrais coachs spécialisés", assène-t-il. "Il y a trop peu de projets technologiques qui s’appuient vraiment sur la technique et qui sont brevetables. Il y a énormément, voire trop de projets basés sur l’économie collaborative, sur les réseaux sociaux ou encore l’e-commerce déguisé. Il nous faut de vrais projets avec une propriété intellectuelle derrière", constate Pierre Rion.

Même si l’argent n’est pas le moteur des membres du CdN (ils sont six), Pierre Rion relève que ceux-ci n’ont rien touché depuis 2015. A un moment, un texte en préparation prévoit de leur verser une rémunération de 1.500 euros brut par réunion, elle est plafonnée à 6.000 euros brut par an. Le coût pour le budget s’élève donc à un total de 36.000 euros brut comparés aux 503 millions du plan numérique. "Ce n’est pas cher payé", sourit-il.

Pédagogie inversée

Dans son QG gembloutois, l’homme, au regard vif, n’examine pas que des projets numériques, même s’il en est mordu. Il a des réflexions sur l’enseignement et préconise des réformes en profondeur pour le système éducatif, mais le numérique n’est pas loin… "Il faut revoir complètement l’enseignement et appliquer la pédagogie inversée. Il faut apprendre aux jeunes à apprendre. Ce n’est pas avec les méthodes rigides d’aujourd’hui qu’on va malheureusement changer les choses. 3% des enseignants sont des geeks, c’est une bonne chose, mais à condition qu’on leur donne les moyens et d’en désigner un dans chaque école pour qu’il puisse évangéliser l’établissement en numérique", professe-t-il.

Il estime qu’il faut initier très tôt les jeunes au langage informatique (le codage). "Certains diront que cela ne sert à rien parce qu’un langage est vite dépassé. C’est la même chose que pour le latin. On l’apprend toujours même si on sait qu’on ne va pas le parler dans la vie de tous les jours. Mais quand on apprend le latin, on apprend le fonctionnement d’une langue, sa grammaire, ses racines, etc.", relève-t-il. "Quand on apprend la programmation, on a des cours d’algorithmique, ça permet d’embrayer sur n’importe quel langage, de décomposer une tâche en sous-tâches. On apprend comment procède un ordinateur", dit Pierre Rion.

Même s’il revient toujours au numérique et à tous les avantages qu’il peut apporter, l’homme a d’autres cordes à son arc. Son QG abrite des tableaux sur lesquels son épouse Paula a collé les logos d’entreprises qui lui tiennent à cœur ou celles où il a servi (Iris, Acec, EVS, Pairi Daiza, Belrobotics, etc.). Il est président du Cercle de Wallonie et préside également le conseil d’administration de la banque CPH. Il est aussi le président de l’Association des vignerons de Wallonie (il est copropriétaire du domaine viticole de Mellemont dans le Brabant wallon) et vice-président de l’Agence du commerce extérieur.

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