Shadow veut remplacer tous les ordinateurs du monde

©Antonin Weber / Hans Lucas

La start-up française qui propose un ordinateur dématérialisé aux gamers veut révolutionner l’informatique et se hisser parmi les géants de la tech.

Vu de l’extérieur, rien ne laisse présager les ambitions dévorantes de Shadow. Logée dans un massif bâtiment austère de la rue Saint-Denis à Paris, la start-up française qui rêve de se frotter aux géants de la tech américains se fait toute petite. Elle ne laisse toutefois pas complètement indifférent. La façade quelconque, faisant face à deux sex-shops, parvient à attirer l’œil des curieux, non pas parce qu’elle respire le high-tech et l’innovation, mais plutôt grâce à sa cafétéria aux tons chamarrés qui a pignon sur rue et intrigue touristes et badauds. Au portillon, on se bouscule, on demande une table, la confusion et les sourires gênés se succèdent. Un joyeux bordel.

Ce constat amusant n’est pas très éloigné de la réalité d’entre les murs de l’entreprise. Une foule d’employés y fourmille, s’affaire derrière des écrans, joue, code. Le personnel est à l’image de la société, jeune, décontracté et quelque peu en marge, bref, disruptif. Et son patron aussi.

Emmanuel Freund, avec ses cheveux ébouriffés, son sweat à capuche et ses yeux cernés, a tout du geek devenu CEO, mais pas par accident. En effet, dès ses débuts, Blade, la société qui héberge Shadow, était certaine d’avoir repéré le bon filon. Aujourd’hui, après avoir fait ses preuves auprès des gamers les plus exigeants, Shadow veut passer à la vitesse supérieure et "remplacer tous les ordinateurs du monde".

Un ordinateur dématérialisé, dans le cloud

©Antonin Weber / Hans Lucas

Blade, dont le nom n’est que très rarement utilisé, est née en 2015 de la volonté de trois entrepreneurs de "créer l’ordinateur du futur". Ensemble, Stéphane Héliot, Asher Kagan et Emmanuel Freund ont développé leur produit phare: Shadow, un ordinateur dématérialisé, logé dans le cloud, permettant de transformer n’importe quel écran en un PC haut de gamme. Très concrètement, pour 30 euros par mois, Shadow rend possible l’accès à un ordinateur surpuissant, sans latence ou presque, depuis n’importe quel écran, pour le plus grand plaisir des joueurs invétérés en quête de performances, et d’économies. La seule condition est de disposer d’une bonne connexion à internet.

"On est partis du constat qu’aujourd’hui l’ordinateur est un objet qui n’a plus vraiment de sens, lance sans détour Emmanuel Freund, le CEO de la start-up. Des composants sont logés dans une tour qui va permettre une certaine puissance. D’une certaine façon, l’utilisateur a besoin de tout un écosystème (clavier, écran, souris) et de la puissance qu’il y a à l’intérieur de l’ordinateur pour s’en servir. Avec Shadow, on utilise la technologie du cloud pour extraire ces composants, et les placer ailleurs, dans un data center. Le câble qui relie traditionnellement ces composants à l’écran est remplacé par internet. Le résultat est un ordinateur d’une puissance infinie, utilisable n’importe où et qui ne subit plus d’obsolescence", poursuit-il.

Principalement destiné aux gamers, Shadow se pose ainsi en alternative à l’achat d’un ordinateur classique, dépassé généralement en moins de cinq ans, et dont le prix de départ affiche, pour tout joueur qui se respecte, au minimum 1.500 euros. "Tout ce dont l’utilisateur a besoin, c’est d’un récepteur. Un smartphone, un écran de télévision, une tablette ou un moniteur suffisent à garantir l’accès à un univers numérique. Il n’y a plus de contrainte matérielle. Le but de Shadow, c’est de rendre des objets idiots intelligents."

Selon Emmanuel Freund, l’ordinateur devient ainsi un objet de communauté, accessible partout. "Transporter son ordinateur avec soi, c’est un peu comme si on amenait sa propre chaise en réunion. N’importe qui devrait pouvoir se connecter à son ordinateur personnel depuis n’importe quel écran."

Passage à l’âge adulte

La tentation est grande d’associer les déclarations tapageuses d’Emmanuel Freund à une stratégie de communication rentre-dedans, allant même jusqu’à friser l’insolence. Seulement, bien qu’encore adolescente, Shadow est loin de se limiter aux effets d’esbroufe. Les faits s’accumulent et le produit convainc de plus en plus de gamers.

En 4 ans, la start-up parisienne est parvenue à lever un peu plus de 80 millions d’euros, à engager 200 collaborateurs et à séduire près de 65.000 utilisateurs, dont 20.000 outre-Atlantique.

Parmi les principaux investisseurs, retenons Pierre Kosciusko-Morizet, le cofondateur de Priceminister.com, l’homme d’affaires thaïlandais Nick Suppipat et le fournisseur d’accès internet américain Charter, récemment entré au capital de la société.

©Antonin Weber / Hans Lucas

En plus des investisseurs traditionnels, Shadow s’est offert un supplément de crédibilité en récoltant les participations et le support de plusieurs joueurs professionnels et influenceurs, ce qui ne manque pas d’enthousiasmer le CEO. "On va bientôt lancer des campagnes avec eux. Notre société est fondée sur l’idée de construire quelque chose ensemble. Quand on rencontre des personnes qui partagent la même passion que nous, qui ont les mêmes envies, les mêmes besoins de changer le monde, les mêmes rêves, on n’hésite pas à les intégrer au projet", explique-t-il.

Des apports essentiels pour se donner les moyens de ses ambitions, mais sans pour autant compromettre l’indépendance et l’identité Shadow. "On n’est pas bloqués dans nos décisions et cela est très important. On est toujours une start-up. On a toujours un besoin d’innover, d’aller vite et de montrer la voie. C’est essentiel de conserver cet état d’esprit au stade où est la société actuellement", détaille Emmanuel Freund, avant d’ajouter: "Mais on commence à avoir les besoins d’une grosse société. On commence à avoir beaucoup de clients, on a de très grandes ambitions et on doit être capables de structurer la société de façon à ce qu’elle soit capable de subir une forte croissance, avec un conseil d’administration et un CEO."

Un partenariat avec Proximus

La maturité, chez Shadow, passe aussi par la signature de partenariats stratégiques. Le dernier en date, clé pour la start-up, implique Proximus. En marge de la présentation d’une salve de nouveautés s’étant tenue en juin dernier, l’opérateur belge avait annoncé l’intégration de Shadow à son nouveau décodeur, rendant ainsi possible l’accès à un ordinateur dématérialisé depuis le poste de télévision. "Le décodeur de Proximus permettra de remplacer l’ordinateur à la maison", résume Emmanuel Freund.

D’un point de vue stratégique, cet accord est d’une importance capitale pour Shadow. "Proximus est le premier opérateur télécom avec qui nous signons ce genre de partenariat. Il faut toujours que quelqu’un montre l’exemple et ose prendre le risque. En plus, Proximus a une réelle vision." Dithyrambique quant à cette nouvelle association, Emmanuel Freund espère pouvoir répéter l’opération avec d’autres opérateurs. "Depuis qu’on a signé le deal, beaucoup d’opérateurs avec qui nous voulions travailler nous ont recontactés. C’est en grande partie grâce à Proximus", signale-t-il.

"Nous voulons devenir un GAFA français"

Forte de ses partenariats, de levées de fonds successives et de son avance technologique confortable, Shadow envisage le futur avec beaucoup d’optimisme. "Nous avons une autoroute devant nous, estime Emmanuel Freund. Ce qu’on fait est très difficile à réaliser techniquement. Et ça coûte très cher. On a eu la chance d’avoir beaucoup d’argent très vite pour une start-up. Nous sommes en première ligne d’une rupture technologique."

Loin d’être effrayé par la concurrence des géants de la tech, Emmanuel Freund voit bien sa société "devenir un GAFA français, organiquement et avec des valeurs centrées sur la communauté et la création". Le futur passera aussi par une diversification de la clientèle. Bien que l’esthétique de l’entreprise et le positionnement du produit soient, pour l’instant, destinés à séduire les aficionados du jeu vidéo, Shadow compte bien cibler les entreprises ensuite et, à terme, "remplacer tous les ordinateurs du monde". En attendant, Emmanuel Freund prévient, le sourire en coin: "Nous allons faire une énorme annonce avant la fin de l’année."

À l’ère de la dématérialisation et de l’ubérisation, il se pourrait bien que la révolution de l’ordinateur se passe dans cet immeuble gris de la rue Saint-Denis, loin, très loin de la Silicon Valley. Du moins, c’est le rêve auquel les fondateurs de Shadow ont choisi de croire. Mordicus.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect