interview

"Nous étions si proches d'une solution…" (Frank Meysman, président de Thomas Cook)

©katrijn van giel

Frank Meysman entrera dans les annales comme le Belge qui n’a pas pu éviter la chute de Thomas Cook. "Mais une faillite n’était pas inévitable", affirme-t-il.

Frank Meysman (67 ans) nous reçoit, après un peu d’insistance de notre part, dans sa villa à Merchtem: des briques roses en façade, une haie de buis bien taillée à l’avant, une piscine naturelle à l’arrière. Nous prenons place à la grande table du salon. Frank Meysman se redresse sur sa chaise. "C’est un véritable drame, dit-il. Des gens perdent leur emploi ou ne peuvent pas partir en vacances. C’est ce qui me préoccupe le plus."

Cela ne fait que quatre jours que le rideau est tombé sur Thomas Cook, après une série de négociations marathons à Londres portant sur un ultime plan de sauvetage. Autour de la table ont défilé les banques, les obligataires, avec parmi eux quelques hedge funds retors, l’actionnaire principal chinois Fosun et une cohorte d’avocats. Un homme n’a pas quitté son siège: Frank Meysman. Jusqu’à ce que le couperet tombe dans la nuit du dimanche à lundi. "Ensuite, j’ai pris le premier Eurostar pour rentrer à la maison." Pour prendre enfin quelques heures de repos? "De retour chez moi, j’ai d’abord tout réexpliqué à mon épouse."

Que fait-on dans les jours qui suivent une telle faillite?
Frank Meysman. Je me suis promené, je me suis reposé au jardin. J’ai répondu aux coups de téléphone et aux SMS. J’en ai reçu énormément. Notamment des messages encourageants, émanant de personnes auxquelles je ne m’attendais pas. J’ai rejeté les sollicitations de nombreux journalistes, parce que je croyais qu’il n’était pas sage de parler à chaud. J’ai finalement accepté votre demande d’interview. J’estime en effet qu’il est important de raconter comment tout cela s’est passé.

Qui a finalement signé l’arrêt de mort de Thomas Cook. Les hedge funds?
Je ne souhaite accuser personne. Examinons les faits. À la fin du mois de juillet, nous avions déjà un accord de principe pour sauver Thomas Cook. Nous avions rassemblé 900 millions d’euros: 450 millions de Fosun, 300 millions des banques et 150 millions des obligataires. Mais il n’y avait pas encore de signatures finales.

"Je ne suis pas convaincu que tous les champignons qui poussent dans le monde numérique seront encore là dans cinq ans."

Et vous n’avez jamais obtenu ces signatures. Pourquoi?
Il y a eu plusieurs moments charnières. L’un d’eux a concerné les hedge funds, c’est vrai. Ils formaient une minorité des obligataires qui avaient intérêt à ce que Thomas Cook fasse faillite, parce qu’ils s’étaient assurés au moyen de credit default swaps, une sorte d’assurance contre le défaut de paiement. Si Thomas Cook ne tombait pas en faillite, cette assurance ne leur aurait rien versé. Un sauvetage leur était plus défavorable financièrement.

Ils ont donc bloqué sa conclusion?
Les obligataires devaient se prononcer sur le sauvetage, mais ce vote n’est jamais intervenu. Il aurait fallu leur approbation à hauteur de 75%, et nous savions que nous n’atteindrions vraisemblablement pas ce niveau. Mais nous avions trouvé 150 millions auprès d’autres parties qui étaient liées à Thomas Cook.

©katrijn van giel

Les banques ont également renâclé au dernier moment.
À la onzième heure, elles voulaient 200 millions d’euros de garanties pour avoir l’assurance que nous pouvions passer l’hiver. Nous pensions que ce n’était pas nécessaire, mais elles sont restées sur leurs positions. Mais nous avions trouvé ces garanties. Elles venaient de parties du bord de la Méditerranée: des hôteliers, mais également des pouvoirs publics. Je rappelle que, pour la Turquie, la Grèce et l’Espagne, la fin de Thomas Cook est une catastrophe. Et les parties concernées avaient bien conscience également qu’elles n’auraient jamais dû vraiment mettre cet argent sur la table dans le cadre d’un sauvetage.

Que s’est-il passé lors de cette dernière nuit du dimanche à lundi?
Je ne peux pas trop entrer dans les détails. Mais tout a été une question de confiance. Nous avions autour de la table Fosun et les banques. (Il réfléchit). Cela s’est joué à très peu de chose. Nous étions si proches d’une solution. Pour plusieurs parties, il était important également que le gouvernement britannique estampille en quelque sorte le sauvetage, même si nous n’avions pas encore obtenu toutes les signatures. Histoire de rassurer tous les fournisseurs. Mais le gouvernement britannique a envoyé un mail: "Nous ne participons pas." Non, je ne veux pas le blâmer. Mais, in fine, toute la confiance avait disparu.

Au tour de Thomas Cook France

Thomas Cook France, filiale du voyagiste britannique en faillite, a déposé une déclaration de cessation de paiements auprès du tribunal de commerce de Nanterre. Cette déclaration est un préalable à l'ouverture d'une procédure de redressement judiciaire.

Thomas Cook France qui emploie 780 collaborateurs, dispose de 172 agences de voyages en propre et réalise un chiffre d'affaires de 425 millions d'euros. Thomas Cook France dit compter actuellement un peu plus de 7.000 clients en vacances. 

> Lire aussi : La chute de Thomas Cook fait des dégâts collatéraux

On a de la peine à comprendre: l’argent était là, mais un géant affichant 178 ans a tout de même mordu la poussière.
Oui, pour moi aussi, c’est difficile à comprendre. Et c’est ma plus grande frustration. Nous étions sur le point de maîtriser le problème de base, à savoir l’endettement considérable de Thomas Cook.

Tout était en place pour le sauvetage, dites-vous. Mais Thomas Cook n’était-il pas un dinosaure qui ne s’était pas adapté suffisamment à l’ère moderne?
Ah, ce genre de reproche… (il réfléchit). Pour une part, cette analyse est correcte. Mais, regardez notre activité en Scandinavie: elle était menée quasi entièrement en ligne. Au Royaume-Uni, nous avons accumulé les pertes pendant huit ans. La Belgique se situait plus ou moins au milieu. Nous aurions peut-être dû réduire davantage les coûts au Royaume-Uni, au niveau du personnel et des agences. Pour arriver à 100 points de vente physiques outre-Manche. Nous sommes partis de 1.000, nous en avons encore 500.

BIO EXPRESS

Frank Meysman (67 ans) est l’ex-président du groupe Thomas Cook qui a déposé son bilan lundi dernier. Fort de ses capacités en marketing, il avait été engagé par le groupe de tourisme pour l’aider à reprendre son envol. L’entreprise croulait en effet sous des milliards d’euros de dettes après le rachat de son concurrent My Travel en 2007.

Dans les années 1980 et 1990, Frank Meysman a mené une carrière de marketeur avant de devenir le patron du spécialiste du café, Douwe Egberts Belgique, et ensuite de sa maison mère Sara Lee. Dans les années 2000, il a multiplié les mandats d’administrateur.

Aujourd’hui, il siège encore au conseil d’administration du groupe immobilier WDP et du producteur d’eaux minérales Spadel. Il a été également pendant quelque temps conseiller communal CD & V à Merchtem.

Vous concédez donc que vous avez tardé à passer à l’action…
Nous avions sabré dans les coûts et amélioré la rentabilité. En poursuivant dans cette voie deux ou trois ans, nous pouvions continuer à réduire l’endettement. Ce sont également ces dettes qui ne nous permettaient pas d’évoluer plus rapidement. Mais nous progressions. Et puis est arrivé l’été caniculaire de l’an dernier. Nous l’avons pris comme un coup sur la tête. De nombreuses personnes sont restées chez elles plutôt que de partir en vacances. L’incertitude liée au Brexit a joué également. Pour les Britanniques, la dépréciation de la livre a renchéri de 20% le prix d’un verre de cava en Espagne. Durant l’été de l’an dernier, j’en étais déjà convaincu. Nous n’en sortirions pas sans une solution radicale.

Pensez-vous avoir une responsabilité personnelle dans cette faillite? En votre qualité de président, vous étiez payé pour défendre toutes les parties prenantes chez Thomas Cook.
Non. Parce que je pense que notre analyse du problème de l’endettement et la solution que nous avions conçue pour Thomas Cook étaient les bonnes. Nous avons tenté de manière loyale de diriger Thomas Cook vers un port sûr. Cela a échoué de peu.

Est-il vrai que vous vouliez quitter Thomas Cook l’an dernier?
Oui, mais c’était avant l’été. Ensuite, j’ai trouvé que le capitaine devait rester sur le navire.

Vous évoquez la Scandinavie pour souligner que vous vous engagiez résolument dans les activités en ligne. Mais il s’agit de voyages à forfait. Est-ce encore le type de vacances que les gens souhaitent?
C’est un secteur qui continue à croître en tout cas. Plusieurs modèles peuvent coexister. Je pense que si vous alliez à Casa Cook en Crète, notre concept pour jeunes vacanciers, vous seriez épaté. Je ne vous dis pas cela en l’air. J’y ai été. Et j’y ai rencontré de nombreux jeunes gens dans le vent, très contents d’être là.

Vous avez été un marketeur fantastique dans les années 1980 et 1990. "Mensen, merken, Meysman", disait-on lors de vos adieux chez Sara Lee, la maison mère de Douwe Egberts. Chez Thomas Cook, n’avez-vous pas eu un moindre feeling pour ce que veut le consommateur?
J’aurais préféré voir plus de Meysman chez Thomas Cook. Celui avec un grand ‘M’. Mais nous aurions dû en avoir les moyens financiers.

Il y a plusieurs années, vous aviez parlé de l’avenir de l’agence de voyages. "Plus d’iPads et de lunettes de réalité virtuelle", disiez-vous à l’époque. C’est de cela qu’il s’agit vraiment?
Non. Mais il faut tout de même des fenêtres d’exposition, même pour un groupe comme Thomas Cook. Pensez à un Apple Store qui, tout à la fois, fait rêver physiquement les gens et développe la notoriété de la marque. Je ne suis pas convaincu que tous les champignons qui poussent actuellement dans le monde numérique seront encore là dans cinq ans. La force de leur marque n’est pas très élevée.

©katrijn van giel

À quoi allez-vous consacrer votre temps libre involontaire?
Avoir plus de temps est toujours le bienvenu à 67 ans. Je continuerai à exercer mes mandats d’administrateur chez Spadel et WDP. Et je suis également administrateur d’une société de safaris en Afrique. Elle fera peut-être davantage appel à mon expertise à présent. Et pour le reste, je m’occuperai de mon épouse, de mes enfants et de mes petits-enfants.

Et un voyage?
Tout comme vous, je ne suis pas le voyageur Thomas Cook typique. Je préfère composer moi-même mes voyages, pour aller à des endroits où les gens ne pourront pas me retrouver pendant deux semaines. Au Bouhtan, par exemple, magnifique. Ou en Ouzbékistan. Maintenant, nous prévoyons d’aller dans l’est de la Russie: Kazan, Altay. La Suisse de la Russie. Si j’ai téléchargé Airbnb sur mon smartphone? (rires). Oui!

PATIENCE POUR LES 72.000 BELGES TOUCHÉS

Le traitement des dossiers des quelque 72.000 Belges qui ont vu leurs réservations annulées suite à la faillite de Thomas Cook prendra du temps, beaucoup de temps, avertit le SPF Économie, qui détaille sur son site les procédures à entreprendre selon sa situation.

Cette faillite est la plus grande que le Fonds de garantie voyages ait à gérer depuis sa mise en place par le secteur en 1995 mais sa capacité est suffisante, a indiqué vendredi son président. Le sort de Thomas Cook Retail Belgique, qui emploie 5100 personnes, pour lequel la direction espère trouver un repreneur, est lui suspens: il faut 5 millions d’euros d’ici lundi pour permettre aux employés de continuer à travailler.

Pour revenir aux voyageurs, les personnes qui ont déjà payé un acompte ou l’intégralité de leur voyage à Thomas Cook seront remboursées par le Fonds de garantie voyages. Celui-ci traitera les dossiers dans l’ordre de la date de départ. Selon les estimations, 72.000 voyageurs au total sont victimes de la faillite du voyagiste. Mais la "priorité absolue", à l’heure actuelle, est le rapatriement des vacanciers qui se trouvent à l’étranger. Au 24 septembre, 13.000 voyageurs belges se trouvaient à l’étranger. Plus de 60% des voyageurs devraient être rentrés à la maison à la fin de ce week-end.

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