interview

Rodolphe Christin, sociologue: "Le tourisme aurait pu être un outil d’éducation populaire"

Rodolphe Christin estime qu’"on ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion sérieuse sur l'avenir du tourisme". (Ici, des touristes sur la Plazza di Spagna, à Rome.) ©EPA

Le sociologue Rodolphe Christin, qui a consacré plusieurs livres au tourisme, est très critique envers une industrie obéissant, selon lui, uniquement au modèle consumériste.

Rodolphe Christin est notamment l'auteur du "Manuel de l'antitourisme" (Ecosociété, 2018), de "L'Usure du monde, critique de la déraison touristique" (L'Echappée, 2014) et, dernièrement, de "La vraie vie est ici. Voyager encore ?" (Ecosociété, 2020) Il fait le point sur la crise terrible qui touche actuellement ce secteur.

Le secteur du tourisme est totalement bousculé par cette crise. Est-ce que vous pensez qu’il va en sortir différent ?

Il est clair qu’une prise de conscience a l’air d’émerger chez quelques décideurs du secteur touristique. Mais ce qui risque d’obliger les voyagistes à changer leurs pratiques, c’est une raison malheureuse : la crise de la demande. La crise économique va probablement créer un appauvrissement de la population qui va avoir un impact sur la capacité des gens à s’offrir des voyages touristiques. Ce qui risque d’obliger le secteur à revoir ses pratiques. Cependant, si les possibilités de refaire du profit existent à nouveau, le secteur touristique saisira les opportunités qui se présenteront à lui. Le secteur se transformera uniquement par l’effet de la crise économique, contraint et forcé, ce qui n'est pas précisément une bonne nouvelle.

Doit-il être repris en main par le politique ?

Il y a toujours eu un fort consensus entre le pouvoir politique et le secteur touristique. Ils ont toujours avancé main dans la main : du côté politique, organiser les territoires et élaborer une offre touristique attractive; du côté du secteur touristique, acheminer les touristes et monter des opérations commerciales pour vendre au plus grand nombre des séjours touristiques. Pour développer le tourisme, il ne faut pas oublier qu’il faut aménager les territoires. Ce sont les politiques publiques qui ont favorisé cette capacité de développement. Je ne pense pas que le pouvoir politique va reprendre la main. Ce qui peut faire réfléchir les décideurs, ce sont les mouvements de contestation qui ici et là se manifestent à l'encontre de projets d'aménagements touristiques. Sur ce plan il existe des minorités actives. Plus généralement on constate une certaine désaffection de l’opinion publique pour le tourisme. Le problème c’est que cette critique du tourisme paraît toujours ambiguë : le touriste, par principe, c’est toujours l’autre. Celui qui critique les excès du tourisme estime toujours que lui, lorsqu’il part, fait du bon tourisme.

Le monde politique devrait-il, par exemple, venir en aide au secteur aérien à certaines conditions ?

Cela pourrait être un moyen de pression pour contraindre ce secteur  et privilégier d’autres modes de transport, moins nuisibles à l’environnement. Mais je doute que ce soit suffisant. A l’échelle d’un pays, ce sont potentiellement de bonnes mesures, mais il faudrait prendre des décisions équivalentes au niveau extra-national. Je ne suis pas convaincu que nos dirigeants politiques en aient la volonté.

Le tourisme plus local, tel qu’il se développe durant cet été à cause de la crise du Covid-19, représente-t-il l’avenir  ?  

C’est ce qui est en train de se produire, mais ce n’est pas une révolution. La plupart des touristes font du tourisme domestique et restent dans leur pays. La majeure partie des touristes ne passent pas les frontières. Ce chiffre sera plus important suite à la crise. Mais il s’agit plus d’un problème que d’une solution : si l’effet de masse, qui se répartissait jusqu’ici à l’échelle internationale, se répartit désormais à l’échelle nationale, cela pourrait causer de nombreux dégâts sur les sociétés d'accueil et la nature. Cela ne préserve donc en rien des excès du tourisme. En revanche, le secteur aérien est fortement impacté. En conséquence les compagnies aériennes font la promotion de leurs vols intérieurs en concurrençant  le train, ce qui n'est pas une bonne nouvelle pour l'environnement. La crise qui frappe le tourisme est terrible, en termes de faillites et de pertes d’emplois. On peut comprendre qu’il y ait donc un réflexe de survie. Mais à plus long terme, on ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion sérieuse sur l'avenir du tourisme.

Le tourisme est-il de plus en plus  inégalitaire ?

80 % des cadres et  50 % des non-cadres partent en vacances. Les cadres partent davantage à l’étranger, tandis que les autres restent plutôt dans leur pays. Le tourisme est très inégalitaire. Ceux qui émettent le plus de gaz à effet de serre, ce ne sont pas les classes populaires, ce sont les classes aisées qui ont les moyens de prendre l’avion pour partir un week-end à l’étranger, par exemple. Ce ne sont pas les classes populaires qui polluent le plus. Ce ne sont donc pas elles qui doivent assumer l’ensemble des critiques formulées à l’égard du tourisme.

"80 % des cadres et 50 % des non-cadres partent en vacances. Les cadres partent davantage à l’étranger, tandis que les autres restent plutôt dans leur pays."

Qu’est-ce que le tourisme dit de nous ? De quoi est-il le symptôme ?

Historiquement et sociologiquement, le tourisme tel qu’on le connaît s’est développé avec la société salariale et les congés payés, qui ont permis de donner du temps libre et des moyens pour voyager au travailleur. Le touriste est le frère siamois du travailleur. Avec le temps, le tourisme  est devenu un acte de consommation comme un autre, s’inscrivant dans le continuum économique. Le tourisme est le pur produit du capitalisme, il s'inscrit dans la logique de production et de consommation comme n'importe quelle industrie.

"Le tourisme est le pur produit du capitalisme, il s'inscrit dans la logique de production et de consommation comme n'importe quelle industrie."

Le tourisme a tué le voyage, selon vous ?

Je considère que l’expérience de pensée liée au fait de se déplacer et de se confronter à l’autre, à une culture différente, mérite d’être sauvée. C’est le cœur même de l’expérience du voyage. Mais la distinction entre le voyage comme vecteur de connaissances et le tourisme comme vecteur de divertissement est aujourd'hui très ténue dans les faits. Le tourisme aurait pu être un outil d’éducation populaire intéressant, en confrontant les gens à d’autres cultures, à ce qui se passe ailleurs. Mais aujourd’hui ce tourisme qu’on appelait "social" a été laminé par un tourisme de consommation et de divertissement. Le tourisme n’a plus pour but de faire de nous des êtres meilleurs. 

"Je considère que l’expérience de pensée liée au fait de se déplacer et de se confronter à l’autre, à une culture différente, mérite d’être sauvée."

Faudrait-il construire une espèce d’éthique du touriste ?

La culpabilisation de l’individu ne me semble pas la bonne voie. Lorsque vous allumez votre ordinateur, la première image que vous voyez est une image de terre lointaine. L’incitation au tourisme est permanente. Le tourisme est devenu un acte conformiste. C’est un mode de vie qu’il faut remettre en cause et une certaine organisation politique qui construit les rapports sociaux uniquement en fonction de la production et de la consommation. Le tourisme éthique vient répondre à une forme de culpabilité qui se développe chez les gens. Comment dépenser autant d’argent dans des pays où les populations ont à peine de quoi manger ? Le tourisme éthique vient pallier cette angoisse, même s’il n’est jamais qu’un segment commercial de plus au sein du secteur touristique.

"Le tourisme éthique vient répondre à une forme de culpabilité qui se développe chez les gens. Comment dépenser autant d’argent dans des pays où les populations ont à peine de quoi manger ?"

Et l’éco-tourisme ? N’incarne-t-il pas une forme d’alternative au tourisme de consommation que vous décrivez ?

L’exploitation de la nature comme ressource s’accompagne de cette idée de nature comme sanctuaire à contempler. Très peu de gens ont une relation quotidienne avec la nature. Nous avons des modes de vie essentiellement industriels et urbains. La nature est donc devenue un objet exotique, que l’éco-touriste va contempler quelques heures dans l’année. Ce qui ne représente pas un mode d’échange avec l’environnement, mais au mieux une esthétisation. Ce phénomène est le symptôme d’une séparation complète avec l’environnement naturel. La vie urbaine induit des manques mais, paradoxalement, le manque de nature qui conduit des foules en avion ou via les autoroutes dans les espaces naturels spécialement aménagés est problématique, sinon absurde. 

Limiter le tourisme, c’est prendre le risque d'étrangler économiquement certaines régions ou certaines villes. Comment revoir cette dépendance économique au tourisme ?

Il faut éviter d’adopter un raisonnement seulement sectoriel. La question du tourisme implique de repenser entièrement notre mode de vie. Il faut aussi repenser toute la production, notamment en relocalisant, et en se demandant : qu’est-ce qu’un besoin essentiel ? Nous devons raisonner de manière beaucoup plus large. La dépendance au tourisme est très critiquée, y compris par les gens qui en vivent. On ne vit pas nécessairement bien dans une économie entièrement formatée par le tourisme. En réalité, dans ce type de configuration, le tourisme fait seulement vivre une partie de la population. On oublie de dire qu’il génère des emplois précaires et qu’il rend la vie impossible ; par exemple il est parfois très difficile de trouver un logement dans ce contexte, car les propriétaires préfèrent louer plus cher à des touristes. Ce ne sont pas forcément des territoires où il fait bon vivre. D’autre part, ce sont des économies très fragiles. Avant la crise, l'OMT (organisation mondiale du tourisme) estimait que le secteur du tourisme connaissait une croissance annuelle de 5,5%. La crise du coronavirus a mis à l’arrêt tout ce système. Il faudrait en tirer des leçons pour l'avenir. 

"La dépendance au tourisme est très critiquée, y compris par les gens qui en vivent. On ne vit pas nécessairement bien dans une économie entièrement formatée par le tourisme."

"La vraie vie est ici. Voyager encore ?", de Rodolphe Christin. (Ed. écosociété) 136 pages. 12 euros.

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