Joskin : "Dans le monde, aucune entreprise n'a une gamme aussi étendue que la nôtre"

Visite de l'usine de production de machine agricole Joskin à Soumagne Anthony Dehez Joskin. ©Anthony Dehez

Après deux années difficiles, l’entreprise familiale Joskin fête ses cinquante ans avec sourire. D’ici 2023, la société de Soumagne table sur un chiffre d’affaires tournant autour de 150 millions d’euros. L’emploi devrait en bénéficier: les effectifs devraient passer de 780 à environ 950 d’ici quatre ans.

"Il fait des lignes et des lignes et des lignes, c’est le dur métier de fermier." Dans sa chanson "Tracteur", un demi-hit composé en 1996, Didier Kengen, alias Odieu, le chanteur bruxellois iconoclaste et grinçant, raconte à sa façon le rude labeur quotidien du cultivateur. Sans faire allusion à l’arsenal technique de plus en plus sophistiqué qu’il tracte derrière lui en creusant ses sillons.

Pourtant, que serait l’agriculture sans l’outillage dont elle dispose aujourd’hui? Même en pays de Herve, une région davantage connue pour ses verts pâturages et arbres fruitiers que pour son tissu industriel. C’est là, pourtant, qu’une petite entreprise de services agricoles créée il y a un demi-siècle a grandi au fil des ans, jusqu’à s’ériger depuis quelques années en un véritable leader européen, si pas mondial, des machines agricoles.

En 1968, Victor Joskin, fils de petits agriculteurs installés dans la région de Soumagne, commence à travailler dans la ferme paternelle après ses humanités techniques et son service militaire. Mais il a vite la bougeotte. À 20 ans, il décide de créer une petite entreprise spécialisée dans les travaux agricoles. L’idée, c’est de pouvoir financer l’achat de machines correctes dans l’exploitation familiale en proposant ses services chez les fermiers du voisinage.

La société Joskin se diversifie très vite, vers la réparation d’abord, vers l’importation de machines agricoles, notamment d’élévateurs de ballots, ensuite. Le succès est tel que Victor Joskin revend trois ans plus tard l’activité de services agricoles.

"Les machines sont de plus en plus complexes. Le montage de certains véhicules peut prendre jusqu’à 3 ou 4 semaines."
Didier Joskin
Directeur de la production

Le vrai tournant se produit en 1984, avec le début de la production de tonnes à lisier, ces grosses citernes servant à déverser les déjections liquides des animaux utilisées comme engrais pour fertiliser les sols des cultures. Pourquoi cette machine spécifique? "Le pays de Herve est une région herbagère qui utilise beaucoup de lisier. Nous avons donc choisi ce créneau avant de l’élargir progressivement au domaine du transport agricole", explique Didier Joskin, le fils du fondateur appelé à reprendre les rênes de l’entreprise avec ses sœurs.

Si la marque Joskin est bien connue pour ses épandeurs de lisier, elle complète très vite sa gamme de produits aux bennes, aérateurs de prairie, injecteurs de lisier et autres remorques d’ensilage. En bref, à peu près tout ce qui s’accroche derrière un tracteur.

Entre 1982 et 1992, la société Joskin porte son chiffre d’affaires de 4,4 millions à 16 millions d’euros actuels. Ce n’est qu’un début.

Envergure internationale

Car l’appétit vient en mangeant. Joskin a fait le choix stratégique de s’ériger en spécialiste numéro un des remorques agricoles, des outils d’épandage et du matériel d’entretien des prairies. Mais à la fin du siècle, l’entreprise de Soumagne doit faire face à une pénurie de main-d’œuvre. Les soudeurs, notamment, sont très difficiles à recruter.

La solution, Victor Joskin va la trouver en donnant à son entreprise une envergure internationale. En 1999, il rachète une société de production de maisons préfabriquées polonaise installée à Trzcianka, à une centaine de kilomètres au nord de Poznan.

"J’ai dû visiter une quarantaine d’usines. La Pologne s’est imposée parce que c’est le plus grand pays agricole d’Europe de l’Est."
Victor Joskin
Patron fondateur du groupe Joskin

Pourquoi cibler la Pologne? C’est un ingénieur polonais, salarié chez Joskin, qui a suggéré d’investir dans son pays. "J’ai prospecté dans plusieurs pays, j’ai dû visiter une quarantaine d’usines en tout. Mais la Pologne s’est imposée parce que c’est le plus grand pays agricole d’Europe de l’Est. Et les Polonais, nombreux en Belgique, ont l’esprit commercial", précise Victor Joskin.

Autre argument massue: la main-d’œuvre y est sensiblement moins chère que chez nous. Aujourd’hui encore, un ouvrier polonais gagne deux fois moins que son homologue belge et coûte trois fois moins cher à l’entreprise.

Mais pour l’entreprise liégeoise, ce n’est pas la motivation principale. Ce qui a surtout convaincu Victor Joskin, c’est la position géographique de la Pologne, porte d’entrée idéale vers l’Europe centrale et orientale. Elle devait aussi servir de marchepied pour attaquer le marché russe, mais ce scénario a été plus ou moins abandonné.

"Ce marché est trop difficile. Il y a trop d’incertitudes. Aujourd’hui, nous y vendons quelques machines, mais à distance. Avec les taxes d’importation, les coûts sont de toute façon trop élevés pour que nous nous y installions de façon durable", explique le patron fondateur de la société Joskin.

Aujourd’hui encore, l’unité polonaise de Joskin est spécialisée dans la soudure de pièces pour l’ensemble du groupe et dans l’assemblage de produits finis de gabarits plus réduits. Mais le centre névralgique reste à Soumagne, où sont hébergés les services généraux – marketing, administration, services après-vente… –, la logistique ou encore le bureau d’études techniques.

C’est à Soumagne aussi que sont fabriquées les machines les plus volumineuses et les pièces les plus sophistiquées au niveau technologique, et donc les plus porteuses de valeur ajoutée.

"Le marché de la tonne à lisier a fortement évolué. Il y a 25 ans, une machine simple avait une capacité de 3.000 litres. Aujourd’hui, celle-ci peut atteindre 16.000, voire 18.000 litres. Et les machines sont de plus en plus complexes. Alors qu’un petit tonneau ne nécessite que 3 ou 4 heures d’assemblage, le montage de certains véhicules peut prendre jusqu’à 3 ou 4 semaines", explique Didier Joskin.

Le rachat de l’usine de Trzcianka est le début d’une ouverture à l’international qui trouvera en 2002 un second point d’ancrage à Bourges, en France. En 2013, c’est la société normande Leboulch qui entre dans son escarcelle.

Production intégrée de A à Z

Joskin, devenu un groupe de portée internationale, multiplie les investissements, tant dans les outils de fabrication que dans l’extension de la gamme. Sa particularité, c’est la prise en charge de l’intégralité de la chaîne de production, de la conception au service après-vente. À elle seule, l’unité de pièces de rechange ne compte pas moins de 35.000 références.

Les chiffres clés
  • 1968 Création de la société Joskin
  • 82 millions € Le chiffre d’affaires 2017
  • 60 Le nombre de pays d’exportation
  • 80.000 Le nombre d’utilisateurs de produits Joskin
  • 4.500 Le nombre de machines produites annuellement
  • 780 Le nombre de salariés

L’entreprise possède même une flotte de 27 poids lourds qui assurent les navettes entre les différentes unités en Belgique, en France et en Pologne. Ils servent aussi à assurer les livraisons dans un rayon de 1.000 à 1.200 kilomètres, le reste étant assuré par des transporteurs professionnels.

"Nous avons toujours voulu avoir la maîtrise de la production. Nous investissons d’ailleurs toujours dans l’informatique, mais aussi dans les outils de production, souligne Didier Joskin. Nous avons environ 500 concurrents en Europe, mais la plupart sont très petits. Rien qu’en Allemagne, plus de 40 entreprises fabriquent des tonnes à lisier. La différence, c’est que nous produisons aussi des épandeurs et des bennes. Dans le monde, aucune entreprise n’a une gamme aussi étendue que la nôtre."

Il suffit de sillonner les 66.000 mètres carrés des installations de Soumagne pour se rendre compte de la diversité de la production. Cœur d’activité de Joskin, les tonnes à lisier représentent une centaine de modèles de base, auxquels viennent se greffer un millier d’options différentes répondant aux différents besoins des agriculteurs.

Si l’entreprise a pu poursuivre son expansion en Belgique, c’est grâce au souci permanent de l’innovation, aussi bien dans la gamme proposée que dans les processus de production. En témoignent les deux impressionnantes machines de découpe au laser permettant de couper, avec une précision de 0,1… millimètre, des longerons pour châssis mesurant jusqu’à 12 mètres.

"Nonante-cinq pour cent de la matière première sont traités à Soumagne. Les lasers sont centralisés ici parce que les nombreuses aciéries implantées dans un rayon de 250 à 300 kilomètres nous donnent une plus grande facilité d’approvisionnement et de revente des déchets", explique Didier Joskin.

Les robots, de plus en plus présents

S’ils ne sont pas omniprésents, les robots n’en prennent pas moins une place de plus en plus importante dans le hangar de montage. "Ils ne remplacent pas les travailleurs, mais assument les tâches répétitives et permettent au personnel de faire autre chose. Et si les robots ne sont utilisés qu’à Soumagne, c’est parce qu’aujourd’hui, le personnel est familiarisé avec leur fonctionnement", ajoute le fils du fondateur.

L’usine de Bourges, nettement plus petite, prend en charge une partie de la peinture et de l’assemblage de bennes (450 à 500 par an). Le site de Trzcianka dispose pour sa part de deux lignes de peinture et d’une ligne de galvanisation – plus de 90% des tonnes à lisier Joskin sont vendues en galvanisé.

Le groupe, qui emploie quelque 780 salariés (380 en Belgique, 330 en Pologne, 30 à Bourges et 45 en Haute Normandie), sort d’une période difficile (lire ci-contre). À 71 ans, Victor Joskin, son patron fondateur, a toujours bon pied bon œil. Mais il aspire tout doucement à lever le pied.

Une chose est sûre, sa succession est assurée. Ses trois enfants assument déjà des tâches managériales dans l’entreprise: Didier gère la production, le développement, l’informatique et les ventes, Vinciane la comptabilité, les finances et l’administration, Muriel les ressources humaines et l’événementiel.

"Notre père nous a simplement demandé de lui dire à 25 ans si nous étions disposés à nous investir dans la société, afin d’avoir le temps de préparer la succession en cas de réponse négative. Il a donc toutes ses assurances", précise Didier Joskin.

Les successeurs pourront en tout cas s’appuyer sur une entreprise qui repart de l’avant et peut s’appuyer sur un réseau commercial couvrant une bonne cinquantaine de pays de manière régulière.

La priorité actuelle, c’est une augmentation de la production, qui est contrecarrée par des difficultés de recrutement de main-d’œuvre et par des problèmes de logistique. "Nous redémarrons cette année les investissements en machines et devrions poursuivre dans les prochaines années", précise Didier Joskin.

À plus long terme, l’entreprise projette de se doter de nouvelles machines laser, de robotiser le processus de pliage et d’installer une nouvelle ligne de peinture chez Leboulch.

Autant d’investissements dans la croissance interne. à ce stade, de nouvelles acquisitions ne sont pas à l’ordre du jour, même si les responsables de Joskin restent attentifs aux éventuelles opportunités.

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