"Si on doit attendre 8 ou 12h à Douvres, on ne part pas!"

Le port de Douvres pourrait se transformer en véritable nœud gordien suite au Brexit. ©Bloomberg

Pour les transporteurs de matières radioactives, notamment médicales, le passage en douane peut constituer un réel problème de santé publique.

Dans une étude universitaire publiée début 2019, Loïc Quinet analyse les conséquences économiques du Brexit en particulier sur la chaîne logistique entre le Royaume-Uni et le Continent. Ce mémoire, publié avant l’accord sur les modalités du Brexit au 31 janvier, analysait les conséquences d’un Brexit dur, sans accord, et celles plus maîtrisées, d’un Brexit avec accord.

Mais, même dans ce dernier cas de figure, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) aura des conséquences importantes sur le commerce international, et donc sur la logistique entre le Continent et celle qui redevient, plus que jamais, une île.

L’Angleterre traite du combustible nucléaire qui doit ensuite être acheminé vers les centrales électriques, françaises notamment.

À interroger les acteurs du transport, à la veille du 31 janvier, c’est l’incertitude qui prévalait encore sur les conséquences pratiques du rétablissement de barrières douanières entre les deux territoires. La crainte générale porte sur l’allongement du temps de parcours dû à un engorgement inextricable, à Douvres notamment, paralysé par les marchandises en attente de dédouanement. Avec les conséquences économiques que de tels retards peuvent provoquer dans la chaîne d’approvisionnement.

Interdépendance

Parmi les exemples pointés par Quinet, le transport de matières radioactives et nucléaires, pour le secteur médical comme pour la production d’énergie, pose des questions stratégiques. L’Angleterre traite du combustible nucléaire qui doit ensuite être acheminé vers les centrales électriques, françaises notamment.

Dans le sens inverse, ce sont des isotopes à usages médicaux qui doivent approvisionner les hôpitaux britanniques. Un produit d’autant plus précieux que GE a fermé récemment (anticipant le Brexit…) son usine anglaise qui produisait du Molybdène 99, un traceur radioactif utilisé dans la détection de certaines pathologies. Depuis la fermeture de ce site de production, il en reste quatre autres dans le monde: aux Pays-Bas, en Belgique – sur le site de l’IRE à Fleurus –, en Afrique du Sud et en Australie. Le Royaume-Uni est donc totalement dépendant de la production continentale, qui transite essentiellement par la route depuis la Hollande ou la Belgique.

Les isotopes médicaux ont une demi-vie de soixante heures tout au plus avant de perdre leur efficacité et leurs propriétés.
Un transporteur routier

Normes de sécurité très strictes

Sans compter que ce type de transport de matières sensibles s’entoure naturellement de normes de sécurité particulièrement précises et pointues. C’est vrai pour les isotopes médicaux, mais ça l’est plus encore pour le combustible nucléaire. Pour preuve du caractère très sensible de ce type de transport, les principaux acteurs refusent en cœur de parler ouvertement.

Si on doit attendre 8 ou 12h à Douvres avant de passer la frontière, on ne part pas!
Un transporteur

"Mais ces produits ont une demi-vie assez courte, une soixantaine d’heures tout au plus avant de perdre leur efficacité et leurs propriétés", fait remarquer un transporteur qui effectue des liaisons quotidiennes pour acheminer des isotopes radioactifs. En cas de paralysie ou même de perte de temps trop longue aux passages de douanes, à Douvres essentiellement, ce type de produit pourrait rapidement se retrouver en rupture de stock de l’autre côté de la Manche, avec les conséquences que l’on devine en matière de santé publique.

"Pas question pour ce type de transport de rester à l’arrêt trop longtemps pour des raisons de sécurité évidentes", avertit un spécialiste du secteur. "Si on doit attendre 8 ou 12h à Douvres avant de passer la frontière, on ne part pas! Les Autorités responsables ne nous donneraient de toute manière pas les autorisations nécessaires", commente un transporteur.

Lors des précédentes "échéances" du Brexit, ou lors des crises liées aux "gilets jaunes", les autorités avaient imposé le transport des isotopes par avion exclusivement, pour éviter que les camions ne se retrouvent à la merci d’embouteillages sans fin.

Trajets alternatifs, pas la panacée

Selon les pires scénarios étudiés pour tenter d’anticiper la situation, le temps d’attente en douane à Douvres pourrait atteindre jusque 3 ou 4 jours… Les transporteurs sont donc obligés de trouver des trajets alternatifs pour éviter le nœud gordien que constituera le port de Douvres et de ses pendants belges ou français.

On ne sait même pas si les produits que nous transportons seront soumis à douane ou non. Comme il s’agit de santé publique, cela pourrait en être exempté.
Un transporteur

Un autre trajet passerait par Hull, au centre de l’Angleterre, pour redescendre en bateau vers Rotterdam, puis traverser les Pays-Bas, la Belgique pour atteindre enfin la France. Soit un trajet qui se trouve multiplié par trois ou quatre, avec les difficultés que l’on imagine en matière de sécurité, mais aussi un temps de parcours considérablement rallongé. Et se repose donc la question de la durée de vie des isotopes médicaux.

Pour ce secteur sensible du transport de matières radioactives, les premières semaines après le 31 janvier auront valeur de test grandeur nature, que les transporteurs attendent avec une certaine appréhension. "Ce n’est pas tant les démarches administratives qui nous font peur, que l’incertitude qui les accompagne. Il nous arrive fréquemment d’effectuer des transports de matières classifiées en dehors des frontières européennes. Mais dans ce cas, on sait exactement à quoi s’attendre et quelle procédure mettre en œuvre. Mais aujourd’hui, on ne sait même pas si les produits que nous transportons seront soumis à douane ou non. Comme il s’agit de santé publique, cela pourrait en être exempté", poursuit le transporteur.

"Ce que j’espère, c’est que tout le monde attende dans les prochaines semaines et reporte l’envoi de marchandises classiques en attendant d’y voir plus clair. Cela éviterait un engorgement et cela nous permettrait de passer plus facilement", conclut un logisticien fataliste.

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