interview

"Tant qu'il y aura des voitures vides, il n'y aura pas de saturation sur le marché" (Blablacar)

Frederic Mazzella ©AFP

Rentable depuis 2018, l’app française de covoiturage BlaBlaCar a été l’une des premières licornes européennes. L’heure est désormais à la diversification pour la plateforme qui ne compte toutefois pas abandonner son activité principale. Entretien avec Frédéric Mazzella, le cofondateur de BlaBlaCar.

Où en est BlaBlaCar aujourd’hui?
Nous avons aujourd’hui 75 millions de membres, répartis dans 22 pays. Nous sommes principalement en Europe mais aussi en Russie, en Ukraine, au Brésil, au Mexique… Nous avons atteint l’équilibre pour la première fois en 2018. Mais nous avons prévu d’importants investissements donc je peux déjà annoncer que ce ne sera pas le cas cette année.

CV express
  • Né le 9 mars 1976 à Nantes
  • École normale supérieure (physique), Université Stanford, Insead
  • Il rachète covoiturage.fr en 2006; plateforme rebaptisée BlaBlaCar en 2013
  • En 2016, il cède la direction générale à Nicolas Brusson mais reste président

Ces investissements concernent le rachat de la compagnie de bus Ouibus. Pourquoi cette diversification?
Lorsqu’un voyageur prépare un déplacement de 100 km, il va très souvent prendre le temps de comparer les solutions en fonction du prix mais aussi du temps nécessaire, son heure et lieu de départ… Il doit donc récolter beaucoup d’informations avant de se décider. Notre objectif est de créer une plateforme rassemblant en un même endroit toutes les possibilités. En covoiturage et en bus. À plus long terme, nous avons aussi un projet avec la SNCF.

Avec cette stratégie, ne risquez-vous pas de cannibaliser votre propre marché?
J’ai rencontré un jour Richard Branson et je lui ai demandé comment faire pour avoir une entreprise qui dure. Il m’a répondu: "Tu dois inventer le business qui est après le tien et ne pas laisser les autres le faire à ta place." On considère que le futur de la mobilité, c’est de pouvoir trouver toutes les solutions au même endroit. C’est donc ce qu’on va faire. Le covoiturage et le bus sont complémentaires. 75% des réservations sur BlaBlaCar sont effectuées dans les 3 derniers jours avant le départ, alors que sur Ouibus c’est presque l’inverse avec 63% des réservations effectuées plus de 3 jours avant le départ. Au niveau géographique, Ouibus génère 75% de son activité sur les 100 axes principaux alors que 80% de l’activité de BlaBlaCar est réalisée en dehors de ce périmètre, notamment dans les zones rurales peu desservies par les autres moyens de transport. En combinant covoiturage et bus, nous répondons ainsi à beaucoup plus de besoins de déplacement.

"On devrait finaliser le rachat de Ouibus dans les mois à venir."

Le marché du car est déjà très concurrentiel. N’arrivez-vous pas un peu tard?
Nous y entrons via l’acquisition d’un gros acteur. C’est un moyen de refaire au moins une partie de notre retard. On devrait finaliser le rachat dans les mois à venir.

Cette diversification ne s’explique-t-elle pas aussi par une saturation sur le marché du covoiturage?
Non, tant qu’il y a des voitures vides, il n’y aura pas de saturation. Aujourd’hui, le pays le plus mature est la France, où nous avons 16 millions de membres et plus d’un tiers de la population qui a plus de 18 ans. La croissance n’est plus aussi rapide, mais elle augmente encore.

L’écologie est devenue un sujet de plus en plus évoqué. Avez-vous bénéficié de ce phénomène?
Non, en tout cas, nous ne voyons pas d’impact direct. Mais nous n’avons pas attendu que l’écologie soit un sujet "à la mode" pour mieux remplir les voitures et éviter de déplacer une tonne de fer avec toutes les dépenses d’essence que cela engendre, simplement pour le transport d’une personne. On a les chiffres qui prouvent l’impact positif sur les émissions de gaz à effet de serre. Notre étude montre que Blablacar permet d’économiser, en termes d’émission de CO2, l’équivalent des émissions de la circulation à Paris pendant un an.

"Bruxelles est un important hub européen et la deuxième destination la plus importante depuis Paris."

Vous êtes depuis un peu plus de trois ans en Belgique, que représente ce marché?
Il marche bien. Bruxelles est un important hub européen et la deuxième destination la plus importante depuis Paris. La distance moyenne parcourue par les utilisateurs est de 270 km. Les trajets belges sont donc souvent des déplacements transfrontaliers.

Vous n’êtes pas présents sur le marché américain. Pour quelles raisons?
Nous avons deux raisons. La première est liée à l’économie autour de la voiture là-bas. Aux Etats-Unis, l’essence est beaucoup moins chère qu’en Europe, les autoroutes sont gratuites et le PIB par habitant est plus important. Avec tous ces éléments, se déplacer seul dans sa voiture n’est pas pénible financièrement. Les conducteurs ne trouvent donc pas spécialement d’intérêt à faire du covoiturage. L’autre élément est lié à la topologie du territoire américain. Le covoiturage a besoin de très bonnes infrastructures de transport en commun pour bien fonctionner. Les gens se retrouvent souvent près d’une gare, un arrêt de bus ou une station de métro. Si vous n’avez pas ça, le conducteur perd vite du temps. Il pourrait y avoir un intérêt des passagers mais il serait difficile de trouver des conducteurs.

"Une IPO n’est pas dans les plans."

Vous avez le statut de "licorne". Plusieurs ont récemment décidé d’entrer en Bourse. Envisagez-vous de faire pareil?
Non, ce n’est pas dans les plans. Cela fait quatre ou cinq ans que je le dis, mais on ne me croit pas (rires). Une IPO, ce n’est rien d’autre qu’un moyen pour lever de l’argent, ce dont on n’a pas besoin. Quand on a des investissements, on préfère faire une levée de fonds. On vient récemment de lever 120 millions. Ce n’est donc pas le moment.

Vous vous êtes retirés de plusieurs pays récemment, pourquoi?
Nous ne sommes pas sortis. Nous avons simplement arrêté d’y investir. C’est le cas pour la Turquie, le Mexique et l’Inde. Mais la plateforme y est toujours active et fonctionne encore. Nous avons doublé notre activité dans ces pays depuis que nous avons arrêté d’y investir. Nous ne voulions plus surinvestir là où les retours n’étaient pas suffisants. Mais cela ne signifie pas qu’on n’y retournera pas plus tard.

Où en est le projet BlaBlaLines pour les trajets domicile travail?
Nous avons commencé nos premiers tests il y a un an et demi et ils sont très prometteurs. Nous avons pour le moment 500.000 utilisateurs et un effet réseau important. Il y a donc encore une très grosse différence avec l’autre plateforme, mais l’usage est évidemment bien plus élevé. L’app n’est pas encore disponible en Belgique mais le sera prochainement. On doit d’abord affiner le produit pour pouvoir investir sur sa croissance internationale.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect