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Coup de grisou sur le béton "vert"

Un four à béton classique, héritage de l'industrie du siècle dernier. ©DOC

Le béton est un des produits les plus répandus et polluants à l'échelle planétaire. Le rendre plus durable dans sa composition et son réemploi aurait donc un impact positif exponentiel.

Chez nous, la production de ciment, principal élément transformé constitutif du béton, représentait 3,14% du total des émissions de gaz à effet de serre à l'échelle nationale en 2018, soit 3,7 millions de tonnes sur un total de 118 millions de tonnes équivalent CO2 (chiffres ETS, European trading scheme). "Et on estime qu'en 2030-2035, il n'y aura déjà plus de certificats alloués (quotas) aux producteurs. Il est donc moins une pour agir…", pose Hervé Camerlynck, le directeur de Febelcem, la Fédération belge qui regroupe les trois principaux producteurs de ciment en Belgique (Holcim/CBR/CCB), seuls à disposer de fours.

"Le secteur a eu tendance à ronronner en Europe, en se reposant sur les systèmes de quotas existants."
Hervé Camerlynck
Febelcem

Pour ce dernier, jusqu'à récemment, le secteur a eu tendance à ronronner en Europe, en se reposant sur les systèmes de quotas existants et en pointant une concurrence étrangère déloyale non soumise aux mêmes contraintes environnementales. Un couplet déjà entendu dans d’autres secteurs, de la construction au transport. "Mais aujourd'hui, grâce aux  réglementations européennes, réduire les émissions de CO2 est possible. Publié fin 2019, le Green Deal force à enclencher la vitesse supérieure. C'est même clairement devenu une question de survie. Les maisons mères des grands groupes cimentiers en ont bien conscience, d'ailleurs", analyse le directeur.

Concurrence déloyale

Les lignes de production des cimentiers ont une durée de vie trop longue pour implémenter rapidement les technologies les plus récentes en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. ©Debby Termonia

Selon lui, on est aujourd'hui dans les starting-blocks. Le déclencheur: le prix des quotas d'émission que doivent acheter les cimentiers belges. Et rien n'empêche les principaux clients d'importer moins cher ce ciment de paysMoyen-Orient en tête – qui ne respectent pas le système européen contraignant et vertueux enfin mis en place. "CemBureau, la fédération européenne de l’industrie cimentière, fait donc pression pour qu'on instaure un système de contrôle des importations aux frontières via le Carbon Border Adjustment Mechanism (CBAM). En effet, pour réussir le processus d'abattement de CO2 mis en place, il faudra consentir de gros investissements industriels qu'il faut pouvoir amortir sur le long terme", insiste Hervé Camerlynck.

Des investissements qu'il estime néanmoins écologiquement rentables puisqu'en Belgique, l'empreinte carbone d'une tonne de ciment a déjà diminué de 30% depuis 1990.

Il s'explique: "Une des étapes du processus de production où nous devons agir se situe au niveau des fours: plus de 60% des combustibles fossiles entrant dans la production du ciment – plus précisément du clinker*, sa matière active – proviennent déjà de matériaux recyclés comme les déchets de biomasse. On peut aussi remplacer une partie du clinker incorporé dans le ciment par d'autres matières recyclées – comme le laitier de haut fourneau – sans diminuer sa qualité", détaille-t-il.

En matière de réduction des gaz à effet de serre et de l'objectif intermédiaire de -55% fixé à l'horizon 2030, l'expert ajoute une donnée à vérifier peu prise en compte: 15% du CO2 émis lors de la fabrication du clinker seraient (re)capturés par les bâtiments et autres ouvrages d'art (ponts, tunnels, etc.) en béton durant leur vie.

Le nouveau filon béton de Gates, Bezos et Bloomberg

Du côté de l'efficacité thermique des fours, en revanche, il n'y aurait plus grand-chose à faire. Le postulat en amont est simple: les usines de fabrication ont une durée de vie d'un demi-siècle, voire davantage. Les nouvelles technologies pénètrent donc lentement sur ce segment, pourtant responsable de 8% de la pollution mondiale directe et indirecte par le carbone.

Pourtant, les délais réglementaires cadrant les réductions de ces émissions polluantes dans la production et l'utilisation de produits manufacturés sont à ce point réduits désormais qu'ils réveillent l'attention d'investisseurs éclairés venus d'autres horizons.

22,5
millions d'euros
Breakthrough Energy Ventures (BEV), le fonds capitalisé à 2 milliards de dollars dirigé par Bill Gates, vient d'investir ce montant dans Ecocem Materials, l'entreprise irlandaise productrice de ciment "vert".

La preuve: Breakthrough Energy Ventures (BEV), le fonds capitalisé à 2 milliards de dollars dirigé par Bill Gates comptant également dans ses rangs Jeff Bezos et Michael Bloomberg –, vient d'investir 22,5 millions d'euros dans le capital d'une entreprise irlandaise pionnière dans la fabrication de ciment à faible émission de carbone.

Son nom: Ecocem Materials. Sa cible, depuis 2000 déjà: les émissions de gaz à effet de serre, via la réduction des ingrédients les plus polluants constitutifs du ciment. Sa formule magique actuelle: 20% de clinker, 30% de laitier, et le reste constitué des matériaux de remplissage. La société irlandaise se refuse à spécifier le contenu exact de son mélange; mais elle assure pouvoir offrir une "minuscule" empreinte carbone en maximisant l'activation du clinker et du laitier, pour garantir l'efficacité de l'indispensable liant.

"Difficile d'imaginer un sujet moins sexy que le ciment... Mais nous avons apprécié la profondeur et la rigueur de la science et de l'ingénierie derrière l'approche d'Ecocem."
Eric Toone
Responsable technique chez BEV

L'argent investi par BEV permettra à l'entreprise irlandaise de demander l'approbation des régulateurs de l'Union européenne pour déployer sa nouvelle formulation. Il ira aussi à la construction de nouvelles usines hors de ses bases. "Difficile d’imaginer un sujet moins sexy que le ciment", explique Eric Toone, responsable technique chez BEV. "Mais nous avons apprécié la profondeur et la rigueur de la science et de l’ingénierie derrière l’approche d’Ecocem".

Quand le vertueux prend la couleur du dollar

Un producteur industriel, cimentier, verrier ou actif dans la pétrochimie ou l'électricité doit désormais, pour chaque tonne de CO2 qu'il émet, fournir un certificat reçu ou acheté sur le marché s'il a épuisé ses quotas. Son coût actuel – 50 euros la tonne – a de quoi titiller les plus gros pollueurs, si leur conscience est à toute épreuve.

Ce système européen vertueux, émanant du récent Green Deal et tançant enfin le pollueur-payeur à l'endroit le plus sensible – celui de son portefeuille – s’appelle l'ETS (European Trading Scheme). Les quotas aujourd'hui octroyés aux industriels, que les organisations environnementales jugent bien trop larges, sont – heureusement pour la planète – censés diminuer rapidement, pour disparaître totalement à l'horizon 2050. C'est déjà demain.

Le résumé

  • L'industrie cimentière est, à l'échelle planétaire, une source majeure de pollution au dioxyde de carbone.
  • Le Green Deal européen impose une importante et rapide réduction des quotas de CO2 octroyés aux cimentiers européens.
  • Ceux-ci exigent que les importations de ciment venues de producteurs hors-UE soient elles aussi frappées des mêmes exigences environnementales.
  • BEV, le fonds dirigé par Bill Gates, vient d'investir 22,5 millions d'euros dans une entreprise cimentière irlandaise productrice de ciment "vert".

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