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L'électricité au service du mental

©AFP

Les techniques de neurostimulation donnent des résultats de plus en plus probants face aux problèmes de mémoire, aux troubles obsessionnels ou aux dépressions. L'entreprise belge Human Waves a même mis au point un traitement contre le covid long.

Entre 1935 et 1985, au moins 1.340 personnes ont été l'objet d'une lobotomie en Belgique, en Suisse et en France. Selon une étude de Louis-Marie Terrier, Marc Levêque et Aymeric Amelot publiée en 2017 dans Nature, 84% des patients étaient des femmes, qui étaient très souvent considérées comme plus enclines aux troubles mentaux que les hommes.

Cette technique absolument effrayante, qui consistait à ouvrir le crâne et sectionner un lobe ou une portion du cerveau à des fins thérapeutiques, a été couronnée du prix Nobel de médecine en 1949, malgré les 6% de décès post-opératoires. Impossible de ne pas penser à ce qui a progressivement été catégorisé comme l'une des pires inventions humaines en découvrant qu'une entreprise californienne est sur le point d'introduire des implants dans une douzaine de personnes atteintes de dépression.

300
stimulations électriques
Après cinq ans de dépression sévère, "Sarah", une femme de 36 ans a accepté de servir de cobaye et de recevoir 300 stimulations électriques par jour grâce à un implant cérébral qui détecte chaque phase dépressive dans l'amygdale.

Pourtant, passé le frisson épidermique, la technique est réellement prometteuse, et peut être comparée au pacemaker cardiaque. Et à écouter le récit du premier cobaye, Sarah, les améliorations sont spectaculaires.

300 stimulations électriques par jour

Après cinq ans de dépression sévère, cette femme de 36 ans a accepté de recevoir 300 stimulations électriques par jour grâce à un implant cérébral qui détecte chaque phase dépressive dans l'amygdale, au cœur des émotions. Les signaux électriques sont envoyés vers le striatum, la structure qui gère notamment les mouvements volontaires, la motivation alimentaire et sexuelle, ainsi que la douleur.

"En tant que psychiatre, indique Katherine Scangos, qui a mené le projet pour l'University de Californie à San Francisco, j'ai constaté que de nombreux patients atteints de dépression avaient essayé toutes les options, sans succès. Nous savions déjà que la stimulation électrique pouvait aider les personnes atteintes de Parkinson ou de troubles obsessionnels compulsifs. Nous avons voulu essayer la même chose avec la dépression, avec une approche très personnalisée, où nous repérons le biomarqueur en relation avec la dépression, c'est-à-dire avec une forte activité mentale dans l'amygdale."

Nous avons traité une linguiste qui connaissait plusieurs langues étrangères et qui, dans les réunions, commençait par une langue, puis passait à une autre langue, et encore à une autre, sans s'en apercevoir.
Anne-Marie Clarivan
Directrice générale de Human Waves

Cette nouvelle technique s'appuie sur plusieurs décennies d'expérience en matière de stimulation électrique à partir d'électrodes. Des milliers de patients atteints de la maladie de Parkinson ou sujets à des crises d'épilepsie bénéficient en effet de la technique de stimulation cérébrale profonde (deep brain stimulation), avec des effets secondaires négligeables.

"Un dialogue entre le cerveau et le corps"

À Bruxelles, l'entreprise Human Waves a récemment étendu l'application de la stimulation électrique aux cas de covid long, avec le soutien de la Région wallonne. Une première mondiale. "Tout système nerveux repose sur des courants électriques, qui permettent une communication du corps vers le cerveau et du cerveau vers le corps", explique Anne-Marie Clarivan, directrice général de cette entreprise qui s'est également fait connaître dans le traitement par neurofeedback des troubles de l'attention. "C'est quand ce dialogue ne se fait plus entre le cerveau et le corps qu'on peut observer toutes sortes de dysfonctionnements. En appliquant un courant électrique, on essaie d'améliorer ce dialogue. Le but, c'est que le cerveau et le corps parlent la même langue, avec la même fréquence."

Quelque 150 patients atteints de covid long ont été traités depuis le mois de janvier. Les améliorations et les guérisons ont été rapides et durables, malgré la diversité des symptômes, qu'ils fussent cognitifs, cardiaques, articulaires ou musculaires. "Beaucoup de sportifs étaient devenus intolérants à l'effort. Nous avons aussi traité une linguiste qui connaissait plusieurs langues étrangères et qui, dans les réunions, commençait par une langue, puis passait à une autre langue, et encore à une autre, sans s'en apercevoir. Un autre monsieur, dans une profession littéraire, ne pouvait plus écrire sans faire de nombreuses fautes d'orthographe."

"Comme un pont rompu"

Au-delà des traitements thérapeutiques de maladies invalidantes ou de troubles douloureux, la stimulation électrique a donné des résultats probants dans l'amélioration des performances cognitives. En 2019, une expérience de la Boston University auprès de 42 adultes de plus de 60 ans et 42 adultes âgés d'une vingtaine d'années a démontré que les adultes plus âgés, qui avaient une "mémoire de travail" moins vive que celle des jeunes cobayes, voyaient leurs performances cognitives devenir équivalentes après avoir bénéficié d'un programme de stimulation électrique.

Selon Sven Braeutigam, chercheur au Department of Psychiatry de l'université d'Oxford, et membre de l'Oxford Centre for Human Brain Activity, "ce qui est intéressant, ce n'est pas la stimulation en soi, mais l'effet qu'elle produit sur la cible et sur les réseaux neuronaux associés à cette cible. Il s'agit d'intervenir comme sur un pont suspendu au-dessus d'une artère très fréquentée, et que des vents puissants ont fait vibrer ou rompre, ce qui a ralenti ou stoppé la circulation et produit des effets mécaniques tout autour."

Autrement dit, là où la lobotomie sortait des ciseaux pour couper des circuits, la stimulation électrique vise à les rétablir ou les optimiser. Le principe est exactement inverse.

De nombreuses sociétés, comme Apha-Stim, proposent pour quelques centaines d'euros des appareils de neurostimulation à utiliser chez soi, avec des paramétrages différents selon que l'on souffre d'anxiété, d'insomnie, de dépression ou de douleurs musculaires. L'avenir appartiendra-t-il à ceux qui sauront être branchés?

Le résumé

  • Les techniques de neurostimulation donnent des résultats de plus en plus probants face aux problèmes de mémoire, aux troubles obsessionnels ou aux dépressions.
  • Ces nouvelles techniques s'appuient sur plusieurs décennies d'expérience en matière de stimulation électrique à partir d'électrodes.
  • À Bruxelles, l'entreprise Human Waves a récemment étendu l'application de la stimulation électrique aux cas de covid long. Une première mondiale.
  • Quelque 150 patients atteints de covid long ont été traités depuis le mois de janvier.

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