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"Les chômeurs de l'IA et le changement climatique nous poussent vers le technosocialisme"

Certaines nouvelles technologies révolutionnaires disposent du potentiel pour transformer la Terre en enfer ou en paradis. Le résultat final dépendra de notre capacité à collaborer à l’échelle mondiale, soutiennent Brett King et Richard Petty dans leur livre "The Rise of Technosocialism".

Rassemblez autour de la table des futurologues et des philosophes de la technologie et ils vous bombarderont rapidement avec des images utopiques et dystopiques du futur. Pourtant, tout le monde s’accorde à dire que l’humanité dispose de tous les outils pour façonner elle-même son avenir. C’est d’ailleurs le fil conducteur du livre de King et Petty. Ils y extrapolent l’évolution de phénomènes comme le changement climatique, le populisme et les inégalités au cours des prochaines décennies, en interaction avec des technologies révolutionnaires comme l’intelligence artificielle, la thérapie génique ou la production de viande artificielle.

Les auteurs esquissent quatre scénarios possibles, et ont baptisé le "meilleur" scénario "technosocialisme", un avenir où des pouvoirs publics réduits, mais puissants, pourvoient à tous les besoins fondamentaux de la population et où les entreprises s’efforcent d’améliorer le bien-être de tous les citoyens.

Nous devons donc réfléchir dès aujourd’hui à la façon dont nous organiserons la transition vers cette nouvelle société.

Le socialisme est aujourd’hui considéré comme très polarisant aux États-Unis. Votre objectif est-il de susciter la controverse?

Brett King: Absolument. Nous voulons lancer le dialogue, donc plus il y aura de réactions, au mieux. Depuis l’invention de la machine à vapeur, nous rêvons d’un avenir où nous travaillerons moins et où nous aurons davantage de temps libre. Comme ce fut le cas avec les précédentes inventions, l’intelligence artificielle (IA) détruira des emplois. C’est inévitable. Nous devons donc réfléchir dès aujourd’hui à la façon dont nous organiserons la transition vers cette nouvelle société - bien réfléchie et organisée, ou chaotique.

L’IA se trouve essentiellement aux mains des grandes entreprises. Sommes-nous certains qu’elles en feront bon usage?

Neuf des dix plus grandes entreprises de la planète sont des sociétés technologiques. Elles emploient beaucoup moins de personnel que les plus grandes entreprises du XXe siècle, mais elles produisent tout autant et accumulent d’énormes richesses qui ne sont pas réparties de façon égalitaire. C’est le cœur du problème. Dans le système capitaliste, les entreprises sont encouragées à engranger des bénéfices et non pas à partager cette richesse.

Les plus grandes percées de notre histoire, comme la conquête de la Lune et la création des vaccins contre le coronavirus, sont le résultat d’une volonté de faire progresser l’humanité tout entière.

La société actuelle est organisée autour de la concurrence entre les personnes, les entreprises et les pays. Certains diront que cette concurrence est la source de l’innovation. Mais les plus grandes percées de notre histoire, comme la conquête de la Lune et la création des vaccins contre le coronavirus, sont le résultat d’une volonté de faire progresser l’humanité tout entière.

Si l’on tient compte du PIB et de la croissance, les Etats-Unis battent tous les records en matière d’économie, mais si l’on se base sur les inégalités, l’économie américaine est un échec. Dans une société fortement automatisée, il devient indispensable de trouver un équilibre entre ces deux éléments.

Vous parlez de la nécessité de créer de nouveaux modèles économiques, mais sur quel système politique doivent-ils s’appuyer?

Grâce à l’automatisation, il est aussi possible de réduire drastiquement les coûts des services publics. Un exemple de ce concept est ‘vTaiwan’ ou ‘virtual Taiwan’. Le pays mène une expérience à l’aide d’une plate-forme digitale qui vise à trouver un consensus sur les questions stratégiques, sur la base de discussions éclairées. Nous pensons, comme Socrate, Platon et Thomas Jefferson, que la participation à ces discussions exige un minimum de compétences, ce qui signifie que les personnes qui n’ont aucun lien avec le sujet ou n’y connaissent rien sont exclues de ces discussions. Les politiciens doivent ensuite principalement exécuter ce qui a été décidé par consensus.

Vous excluez donc de facto des groupes de personnes de certaines décisions...

Oui, mais tout le monde aura toujours un rôle à jouer dans une partie de la société. Aujourd’hui, nous voyons émerger toute une série d’idées populistes qui poussent le monde politique dans une certaine direction. Souvent, il s’agit de mesures réactives peu réfléchies.

Aujourd’hui, de 8 à 10 millions de personnes meurent chaque année à cause de la mauvaise qualité de l’air.

Quels sont les problèmes dont les pouvoirs publics doivent s’occuper en priorité?

La principale priorité doit être l’énergie. Aujourd’hui, de 8 à 10 millions de personnes meurent chaque année à cause de la mauvaise qualité de l’air. Les énergies solaire et éolienne peuvent fournir de l’électricité pour un dixième du coût du charbon. Nous devons accélérer encore davantage la production d’énergie verte et nos capacités de stockage. La Chine avance aussi vite que possible, même si ce n’est pas suffisamment rapide pour suivre le rythme de sa croissance économique. Une autre priorité est la production alimentaire. Si nous voulons éviter les pénuries alimentaires provoquées par les mauvaises récoltes, nous devons aujourd’hui investir dans la production de viande artificielle et dans des fermes urbaines de cultures hydroponiques. 

La Chine veut éviter le problème des inégalités auquel les États-Unis sont confrontés et cherche des moyens pour mieux répartir les richesses.

Vous avez cité la Chine. Où se situe ce pays sur la voie vers le technosocialisme?

D’ici la fin de cette décennie, la Chine sera devenue la plus grande économie au monde. Elle a déjà intégré l’IA dans une partie importante de la société, planifie des dizaines d’années à l’avance et construit des travaux d’infrastructure dans le monde entier. À bien des égards, la Chine a une avance de dix ans par rapport aux États-Unis et ce fossé continue à s’agrandir. C’est un fait que la Chine accorde davantage d’importance à l’intérêt général, comme on a pu le constater récemment avec le renforcement des règlementations concernant les grandes entreprises technologiques. La Chine veut éviter le problème des inégalités auquel les États-Unis sont confrontés et cherche des moyens pour mieux répartir les richesses. N’oubliez pas qu’en 20 ans, la Chine a réussi à éradiquer l’extrême pauvreté, tandis qu’aux États-Unis, le nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté n’a jamais été aussi élevé.

Le système chinois mérite donc d’être applaudi à bien des égards, ce qui ne signifie pas pour autant que nous devions accepter son approche autocratique. Mais l’absence de multipartisme en Chine offre des avantages sur le plan politique. C’est pourquoi nous pensons que nous devons modifier notre système démocratique pour arriver à un modèle basé sur le consensus.

Profil

Brett King (53 ans) est futurologue, conférencier et écrivain. Il est australien de naissance, mais il a passé sept ans à Hong Kong et vit aujourd’hui à New York. En 2018, il a publié "Augmented: Life in the Smart Lane", qui décrit comment la technologie changera notre vie. King est également expert dans le domaine de la disruption du secteur bancaire. En 2011, il a participé à la création de la banque mobile Moven. Il a récemment rejoint le "Speakers Collective" de nexxworks, l’entreprise fondée par Peter Hinssen. Il a co-écrit le livre "The Rise of Technosocialism" avec l’académicien et entrepreneur Richard Petty.

Phrases clés

  • "Depuis l’invention de la machine à vapeur, nous rêvons d’un avenir où nous travaillerons moins."
  • "Dans le système capitaliste, les entreprises sont encouragées à engranger des bénéfices et non pas à partager cette richesse."
  • "La principale priorité doit être l’énergie."
  • "L’absence de multipartisme en Chine offre des avantages sur le plan politique."

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