reportage

Ces indépendants, victimes collatérales de la crise

Nitya Sawhney équipe les restaurants, les hôtels et les magasins en ameublement asiatique. Les uns après les autres, ses clients abandonnent leurs projets. ©saskia vanderstichele

De nombreux indépendants n'ont souffert d'aucune interdiction de travailler, mais leurs clients, eux, sont à l'arrêt.

Ils sont graphiste, importateur de vin ou de meubles, spécialiste des supports publicitaires. Leurs clients: des restaurants, des hôtels, des magasins, des sociétés événementielles. Depuis le début de la crise sanitaire, aucune mesure ne les a empêchés de poursuivre leurs activités, ce qui n'est pas le cas de leurs clients.

"Fin septembre, mon chiffre d'affaires était stable, grâce à une surconsommation de vin des particuliers. Depuis le 15 octobre, il a chuté de 35% et on sait qu'on ne récupérera pas les volumes perdus par la fermeture de l'horeca", explique Christophe Heynen, fondateur de GustoWorld, importateur de vins non français.

"Aujourd'hui, je peux encore, tout au plus, compter sur 20% de mes rentrées."
Nitya Sawhney
Patron d'Hindustan house

"Aujourd'hui, je peux encore, tout au plus, compter sur 20% de mes rentrées." Pour Nitya Sawhney, patron de Hindustan house la peine est double. Importateur de meubles et d'objets de décorations d'Asie, il doit faire face à l'abandon de projets d'ouverture ou de rénovation de ses clients, mais aussi à la difficulté d'alimenter ses stocks. "Je vais d'habitude sur place, mais les frontières sont fermées ou une quarantaine est imposée. J'ai tenté d'acheter à distance. Il est difficile de trouver un container, ou alors il coûte deux fois le prix, particulièrement en Inde où l'activité économique est faible."

Garder le cap

Otman Sbaï a, il y a peu, ouvert un point de vente Pano. Spécialiste des supports publicitaires, il s'est lancé lors de la première vague dans la production de masques, de plexis et autres stickers de distanciation. "Au début, les revenus rentraient, mais au fil du temps, la concurrence s'est faite plus forte et a pesé sur les prix."

"Pour le moment, je suis prêt à vendre même ce qui n'est pas dans mon catalogue."
Otman Sbaï
Spécialiste des supports publicitaires

Depuis, il essaie de garder le cap. "Pour le moment, je suis prêt à vendre même ce qui n'est pas dans mon catalogue. Un client vient ainsi de me commander des paniers gourmands."

Savoir rebondir, c'est sûrement ce qui sauvera les indépendants les plus agiles. "D'habitude, j'ai pas mal de demandes du secteur de l'événement. Cette année, je n'en ai reçu aucune. J'ai par contre accepté de créer un e-shop pour des clients incapables de vendre en magasins", note Alexandre Verlinden.

Ce graphiste de formation est, pour sa part, habitué à la création de sites internet "comme carte de visite" du professionnel.
Un e-shop nécessite une autre gestion, la mise en place d'un système de paiement, une catégorisation de la clientèle qui demandent l'intervention de sous-traitants. "J'ai accepté de prendre le risque d'avoir un bénéfice moindre parce qu'il faudrait payer ces sous-traitants." En attendant, la stratégie s'annonce gagnante puisque le chiffre d'affaires de ce graphiste devrait rester stable.

"À terme, on estime que la vente de fioles de vin représentera 15 à 20 % de notre chiffre d'affaires, ce qui ne comblera pas les pertes de volumes, mais limitera la casse."
Christophe Heynen
GustoWorld

Savoir rapidement changer son fusil d'épaule, c'est aussi ce que tente Christophe Heynen qui tire 60% de son chiffre d'affaires de la vente indirecte de vin à l'horeca et 5% en direct. "Il y a trois semaines, nous avons lancé la vente de fioles de vin de 10 cl, ce qui a nécessité une installation en interne." Elles permettent aux restaurateurs, limités à la vente à emporter de proposer un menu mets-vin ou aux professeurs d’œnologie de faire des cours à distance".

"En sept jours, nous en avions déjà vendues 12.600. À terme, on estime que cela pourra représenter 15 à 20 % de notre chiffre d'affaires, ce qui ne comblera pas les pertes de volumes, mais limitera la casse", poursuit Christophe Heynen.

"La loi de la débrouille"

Garder le cap, limiter la casse, tel sera le mot d'ordre. Mais avec quel soutien gouvernemental? "On doit se débrouiller tout seul. Tout est fait en sorte qu'on ne trouve ce à quoi nous avons droit", déplore Otman Sbaï.

Et puis une fois renseigné, faut encore pouvoir répondre aux conditions. "J'ai juste pu profiter du chômage pour raison de Covid", explique Christophe Heynen. "Si je fournis un secteur qui a droit à des aides, je n'ai droit à rien."

Les autres ont eu plus de chance. Ils ont rapidement bénéficié lors de la première vague du droit passerelle. Depuis, ils ont introduit un nouveau dossier, mais leur demande reste à ce jour lettre morte.

Effet domino

Ils pointent aussi les différences de traitements entre indépendants en Flandre, à Bruxelles et en Wallonie. "À Bruxelles, le soutien est scandaleux. En 10 mois, j'ai juste eu droit à 4.000 euros", explique Nitya Sawhney qui ajoute que grâce à ses 40 ans d'existence et des bâtiments en propriété, sa société a les moyens de courber le dos quelque temps. "Mais je ne tiendrai pas un an comme cela."

1,11 million
d'indépendants
Selon les chiffres arrêtés en 2018, la Belgique compte quelque de 1,11 million d'indépendants comme Christophe, Nitya, Otman et Alexandre.

Enfin, Otman Sbaï évoque la difficulté grandissante des clients à respecter le délai de paiement. "C'est un problème en cascade. Je suis donc dans une situation où je dois refuser des projets qui me demandent un investissement de départ."

Selon les chiffres arrêtés en 2018, la Belgique compte plus de 1,11 million d'indépendants comme Christophe, Nitya, Otman et Alexandre, mais combien réussiront à traverser la tempête?

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