interview

Jean-Jacques Delmée, CEO d'Eneco Belgique: "Le nucléaire est un frein au développement de l'énergie renouvelable"

Jean-jacques Delmée, 54 ans, est aux commandes de la branche belge d'Eneco depuis le mois de juillet 2019. ©Eneco

Aux commandes de la branche belge d’Eneco depuis juillet 2019, Jean-Jacques Delmée s’exprime sur l’incompatibilité du nucléaire avec le développement des énergies renouvelables, la récente acquisition du groupe par Mitsubishi et maintient, discrètement, son intérêt pour Elicio, la filiale énergétique de Nethys.

Des grains équitables de la machine à café aux gobelets 100% recyclables de la cafétéria, en passant, bien sûr, par les panneaux photovoltaïques juchés sur le toit du bâtiment, tout est vert dans les bureaux malinois d’Eneco. Le troisième fournisseur d’électricité du pays met en effet un point d’honneur à ce que sa volonté d’être l’acteur le plus vert du marché s'exprime jusque dans les moindres détails de ses activités.

Pour piloter le fournisseur d’énergie verte ainsi que ses éoliennes et panneaux photovoltaïques installés à travers le pays, la maison mère néerlandaise de l’entreprise a désigné, en juillet dernier, Jean-Jacques Delmée comme CEO de son antenne belge. Comme son nom ne l’indique pas, l’homme de 54 ans est néerlandais d’origine et, après avoir fait ses armes dans divers industries, toujours au service de multinationales (Coca-Cola, Procter & Gamble), le voilà plongé dans le monde de l’énergie, verte de surcroît, depuis maintenant huit mois.

4,1 milliards
d'euros
Eneco a récemment été acquis par Mitsubishi et Chubu pour 4,1 milliards d'euros.

Malgré un passé fait de ventes et de marketing, Jean-Jacques Delmée est arrivé dans le secteur de l’énergie mû par la naissance récente de sa fille et, selon lui, "par la volonté de protéger son avenir", ce qu’il pouvait difficilement faire en "vendant du plastique ou du sucre". Il le déclare lui-même, "je suis plus ‘vert’ que je le pensais initialement et je ne pense pas que j’aurais pu rejoindre une autre entreprise dans le secteur de l’énergie". Encore restait-il à combler son manque de connaissances techniques en la matière, "ma plus grande crainte lorsque j’ai accepté le poste", glisse-t-il, avant de se montrer rassurant: "j’ai toujours eu une grande passion pour la technologie et tout ce que je connais, je l’ai appris sur le terrain."

Toujours plus de renouvelable

Une fois les présentations faites, Jean-Jacques Delmée, accompagné du CEO d’Eneco Wind Belgium, la filiale belge du groupe en charge des infrastructures, Miguel de Schaetzen, rappelle leur ambition, simple, installer toujours plus de sources d’énergie renouvelable. D’après eux, la récente acquisition du groupe par un duo japonais composé des géants Mitsubishi Corporation et Chubu pour près de 4,1 milliards d’euros, leur permet de poursuivre leur stratégie plus avant, à savoir "être le plus vert des gros joueurs du marché de l’énergie". Par ailleurs, ils l’affirment de concert, "l’acquisition a été bien perçue par les équipes, elle nous permet d’investir dans le futur, de voir plus grand."

Nous produisons de l’énergie verte et nous vendons de l’énergie verte, ce que beaucoup de nos concurrents ne font pas.
Jean-Jacques Delmée
CEO d'Eneco Belgium

À l’heure actuelle, en plus d’être le troisième fournisseur d’énergie en Belgique, Eneco a installé 100 éoliennes terrestres, pour une capacité de 216 MW, 44 éoliennes offshore, dont le parc Norther, représentant une capacité de 370 MW, ainsi que 330.000 panneaux solaires (83 MW). À cela s’ajoutera le parc éolien en mer Seamade, dont Eneco disposera de 12,5% des parts et sera en charge du rachat de l'énergie produite. Il entrera en activité d’ici fin 2020.

Mais pour les deux patrons, voir plus grand signifie plus de renouvelable. "Nous produisons de l’énergie verte et nous vendons de l’énergie verte, ce que beaucoup de nos concurrents ne font pas malgré leur communication qui vise à le laisser penser. Personne n’est aussi vert que nous", assène Jean-Jacques Delmée. Une tendance qu’il entend poursuivre et, à ce jeu-là, la position de challenger qu’occupe Eneco en Belgique est un atout. "Être un acteur plus petit nous aide à être beaucoup plus flexible, rapide et manœuvrable, ce qui est essentiel dans les énergies renouvelables."

Vent debout contre le nucléaire et le Conseil d’Etat

Pour que les ambitions vertes d’Eneco soient réalisées, les deux CEO appellent à la levée de deux obstacles. Le nucléaire et les lourdeurs administratives.

"En Belgique, le plus gros vendeur d’énergie verte [Engie NDLR] est aussi l’opérateur des centrales nucléaires", épingle Miguel de Schaetzen. Et Jean-Jacques Delmée d’ajouter: "le nucléaire est un frein au développement de l’énergie renouvelable". Selon eux, la réponse à la sortie du nucléaire, prévue en 2025, doit être faite d’énergie renouvelable et d’une alternative en cas de besoin. "Bien sûr, l’intermittence des panneaux solaires et des éoliennes nous oblige à prévoir une source alternative, mais pas du nucléaire. À ce niveau les trois options sont le stockage d’énergie, la gestion active de la demande et la production d’énergie à partir de gaz naturel à actionner aux moments nécessaires", détaille le patron d’Eneco Belgique. "Le nucléaire ne peut pas être actionné à volonté de la sorte et ne peut donc pas faire partie de la solution. Évidemment, les risques concernant la sécurité et l’amoncellement de déchets radioactifs sont inacceptables également", ajoute Miguel de Schaetzen.

Le Conseil d’Etat reste un frein important à notre développement.
Miguel de Schaetzen
CEO d'Eneco Wind Belgium

La solution à la transition énergétique, pour Eneco, réside donc dans le solaire et l’éolien offshore et terrestre. Mais, pour rendre leur développement possible, Miguel de Schaetzen et Jean-Jacques Delmée plaident pour plus de stabilité dans l’environnement régulatoire. "Les plaintes de riverains freinent l’obtention de nombreux permis parce que la régulation à ce sujet n’est pas claire. Beaucoup de projets, 315 MW en Wallonie actuellement, se retrouvent bloqués, par le Conseil d’Etat et c’est problématique. Le Conseil d’Etat et la lourdeur de la procédure restent un frein important à notre développement. Il est urgent de revoir et simplifier la procédure", pointe Miguel de Schaetzen.

Un certain intérêt pour Elicio

Dernier point sensible, le dossier Elicio. À l’époque de l’annonce de la vente de la filiale énergétique de Nethys à Ardentia pour un euro symbolique, Miguel de Schaetzen s’était fendu d’une lettre cinglante, expliquant: "Depuis le début, nous avons indiqué au management de Nethys que nous étions intéressés par Elicio. Nous avons demandé à de nombreuses reprises à voir Nethys sur le sujet. En vain.” Depuis, la vente controversée a été “cassée” par le gouvernement wallon et le dossier, celui de la valorisation suspecte de l’entreprise aussi, reste en suspens.

Il est évident que nous maintenons un intérêt certain pour Elicio.
Miguel de Schaetzen
CEO d'Eneco Wind Belgium

Aujourd’hui, la position d’Eneco ne semble pas avoir changé et l’intérêt, même timide, apparaît être toujours d’actualité. "Lorsque nous avions quelque chose à dire, nous l’avons dit", déclare Miguel de Schaetzen. "Vu notre relation privilégiée au sein de Norther et Seamade, mais aussi dans plusieurs projets éoliens en Wallonie, il est évident que nous maintenons un intérêt certain pour Elicio. Nous laissons le management de Nethys travailler et, dans le futur, si la possibilité d’une vente revient sur la table, nous serons intéressés", ajoute-t-il.

Eneco et Elicio restent partenaires de par la proximité de leurs domaines d’expertise. Sur le parc éolien Norther, la relation est plus évidente encore, du fait de la disposition de 50% des parts du projet par Elicio et celle, de 25%, par Eneco. Quant à la vente – si vente il y a – il semble évident qu’Eneco ne sera pas le seul candidat. John Cockerill (ex-CMI) et la SRIW se sont, entre autres, prononcés quant à leur volonté de se positionner sur la reprise de l’actif éolien de Nethys.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés