analyse

La dette wallonne est-elle vraiment sous contrôle?

©Belgaimage

La Wallonie est assise sur une dette de 21,7 milliards. La somme est coquette mais soutenable grâce à un ratio dette/recettes de 140%. Mais que se passera-t-il le jour où ce ratio franchira, ce que prédit André Antoine, le cap des 200%?

La dette wallonne, kesako encore comme problème ? La question divise majorité PS-MR-Ecolo et opposition cdH. Côté gouvernemental, le message se veut rassurant. "Avec la faiblesse des taux, tout est sous contrôle". Bref, c’est le classique circulez, il n’y a rien à voir.

A vrai dire, on ne demanderait pas mieux de savoir la Wallonie loin de l’enlisement budgétaire et du gouffre financier qui assommera le prochain gouvernement fédéral. André Antoine, ancien grand manitou du budget wallon et député cdH aujourd’hui, se montre pourtant inquiet."En arriverons-nous comme la Grèce à risquer un jour de manquer de liquidités ?", lâche-t-il. Derrière cette phrase assassine, L’Echo a cherché d’en savoir un peu plus sur l’état réel de la dette…

Le bon cholestérol de Crucke?

Avant de s’en (r)assurer, il faut poser les chiffres. De quoi parle-t-on? La dette consolidée de la maison Wallonie, c’est 21,7 milliards à la fin 2018. Ce montant inclut la dette directe ainsi que celles engendrées par les unités de l’administration publique (UPA). Ce montant est loin d’être statique. A force de dépenser plus qu’elle ne gagne, la Wallonie ne cesse de laisser filer son endettement. Le budget 2020 de la Région wallonne a par exemple fixé le solde brut à financer, c’est-à-dire la différence entre les dépenses et les recettes, à 2,05 milliards. Le déficit ne devrait pas non plus baisser sous l’ensemble de la législature avec le retour à l’équilibre budgétaire repoussé à 2024. La majorité en place se justifie par une série d’investissements "productifs" à opérer avec le futur plan de transition. Le ministre du Budget Jean-Luc Crucke (MR), longtemps présenté comme l’apôtre de l’orthodoxie budgétaire, n’a d’ailleurs aujourd’hui aucun mal à assumer ce déficit récurrent. "Il y a des bons déficits. C'est un peu comme le cholestérol, il y en a du bon et du mauvais. Le tout est de savoir à quoi on affecte le déficit".

Le ratio dette/recettes de la Région aura dépassé les 200%.
André Antoine
Député cdH

L’image est savoureuse mais laisse perplexe André Antoine qui a sorti sa calculette. "La dette régionale consolidée devrait a minima (car on n’a tenu compte que de l’augmentation de la dette directe) atteindre un montant de 32,4 milliards d’euros en 2024, soit une augmentation de 9,5 milliards sous l’ère Di Rupo-Crucke ou encore une augmentation de 41,56% du stock de dettes par rapport à 2019." André Antoine en rajoute même une couche. "Le ratio dette/recettes de la Région aura dépassé les 200%." Retenez bien ce pourcentage!  André Antoine poursuit. "Cette situation arrive à un moment particulier car la Région devra aller emprunter sur les marchés financiers, de 2020 à 2024, pas moins de 9,5 milliards."

Derrière cet alignement de chiffres et de prédictions inquiétantes, une question semble évidente: est-ce grave docteur ?

200%
Le warning de Moody's
Actuellement de 140%, le ratio dette/recettes est un des éléments scruté par l'agence de notation Moody's. Atteindre un ratio de 200% entraînerait de facto une modification dans l'analyse de Moody's.

Nous avons d’abord posé la question à Etienne Deveux, le responsable de la cellule de la dette de la Région wallonne qui gère les 12 milliards de dettes directes de la Wallonie, soit une charge d’emprunt de 300 millions par an. Les UAP sont, elles, responsables de la gestion des 9 milliards de dettes contractées. Il commence par cette phrase : "Je ne suis pas là pour faire des anticipations mais gérer la dette". Or, continue-t-il, "ce qui compte pour les investisseurs, c’est la capacité de la Wallonie à rembourser sa dette. Aujourd’hui, les marchés sont confiants et le sont encore plus depuis notre sustainable bond qui a permis de lever un milliard."

Le taux moyen de toute la dette directe de 12 milliards est de 2,15%, en grande partie à taux fixe
Etienne Deveux
Directeur de la cellule de la dette

Pour confirmer le caractère soutenable de la dette, Etienne Deveux aligne à son tour quelques chiffres. "Le taux moyen de toute la dette directe de 12 milliards est de 2,15%, en grande partie à taux fixe. Cette dette a une maturité moyenne de 13 ans et une duration de 11 ans". Il tient par ailleurs à rassurer sur l’ampleur de la dette. "La dette de 21,7 milliards ne représente pas le risque financier wallon. Pourquoi? Et bien, certains éléments n’ont pas d’impact sur le risque financier et la solvabilité financière de la Wallonie. Je pense aux certificats verts. On discute avec notre agence de notation Moody’s pour définir le montant exact que représente ce risque financier."

Le cabinet du ministre du Budget tient de son côté à tordre les prédictions d’André Antoine. "C’est un scénario catastrophe que pose André Antoine car il part du principe qu’on ne fera rien. Il ne faut pas confondre solde brut et hausse de la dette. Une partie du plan d’investissement va par exemple se faire via des partenariats entre le public et le privé avec un lissage sur 20 ans."

Un économiste très inquiet

Il y a donc un enjeu pour la Wallonie à stabiliser sa dette. Elle doit être autant maîtrisée que la dette fédérale. Gare donc aux effets d’optique !
Philippe Ledent
Economiste chez ING

On en revient donc au point de départ, circulez, il n’y a rien à voir. Pour s’en assurer, rien de tel qu’un économiste pour poser le débat. En l’occurrence Philippe Ledent, économiste chez ING. " Il y a de quoi s’inquiéter", lâche-t-il.  "En Belgique, on a une culture de la dette fédérale. L’Europe regarde la dette de la maison Belgique, composée à 85% par de la dette fédérale. Avec les 21 milliards de dette wallonne, on peut se dire de quoi on parle au regard des 450 milliards au fédéral ! Mais cela donne une fausse image de la dette régionale. La Wallonie a un taux d’endettement de 18%. Ce n’est en soi pas dramatique mais l’image est biaisée. La Wallonie doit supporter sa part de la dette fédérale. Parler de 21 milliards est réducteur car la  dette wallonne, c’est 21 milliards plus la part de la dette fédérale supportée par les Wallons. Il faut donc s’inquiéter que cette petite dette augmente car elle n’est qu’une partie du poids réel de la dette supportée par l’économie wallonne même si c’est inscrit au fédéral. Il y a donc un enjeu pour la Wallonie à stabiliser sa dette. Elle doit être autant maîtrisée que la dette fédérale. Gare donc aux effets d’optique ! "

On le voit, la position de l’économiste d’ING est plus nuancée, voire un brin provocatrice.

Le ratio de 200% de Moody's

Direction maintenant l’agence de notation Moody’s et l’avis de l’analyste qui surveille le cas wallon.  "La Région wallonne est notée A2 avec une perspective stable. Cela signifie qu’actuellement on ne voit pas de perspective qui pourrait pousser la note de la Région wallonne tant à la hausse qu’à la baisse ", rappelle Matthieu Collette, analyste VP senior chez Moody’s. "Parmi les commentaires que nous faisions lors de notre dernière opinion de mars 2019, on notait que la dette était élevée et on s’attend à ce qu’elle croisse. Cependant, cette croissance de dette est déjà intégrée dans la notation A2 car il s’agit d’une notation prospective. A l’époque, on se mettait déjà dans une perspective de croissance de la dette."

Il faudrait une dégradation jusqu’à 200% pour que cela provoque chez nous une modification dans notre analyse.
Matthieu Collette
Analyste chez Moody's

Voilà pour la situation. En attendant sa prochaine visite à Namur en mars prochain, Matthieu Collette précise quel niveau de dette pourrait dégrader l’analyse de Moody’s. " La dette est comparée aux recettes opérationnelles et de fonctionnement (fiscalités, transferts en provenance du fédéral). Le ratio dette (directe et indirecte)/recettes est de 140%. Il faudrait une dégradation jusqu’à 200% pour que cela provoque chez nous une modification dans notre analyse. Mais attention, cet indicateur peut être compensé par d’autres facteurs comme les fondamentaux économiques, la gouvernance, le potentiel soutien du fédéral. C’est en pondérant l’ensemble de ces facteurs que cela nous amène à un rating de A2 aujourd’hui. Bref, un 200% au niveau de cet indicateur ne provoque pas directement une dégradation de la note", explique l’analyste qui rappelle que malgré le niveau "élevé" de la dette, celle-ci reste "soutenable".

Personne n’a envie d’arriver à une situation de 200% et on ne laissera pas la situation en arriver là.
Conseillers budgétaires du gouvernement wallon

Cette épée de Damoclès de 200%, prédite par André Antoine, sujette à révision chez Moody’s, ne laisse évidemment pas de marbre les conseillers budgétaires du gouvernement wallon. Mais ils se montrent formels : "Personne n’a envie d’arriver à une situation de 200% et on ne laissera pas la situation en arriver là. On ne peut tout simplement pas se le permettre. Il existe des leviers pour ne pas y arriver comme la vente d’actifs ou des investissements productifs. Les chiffres actuels se basent sur une politique inchangée. Cela ne restera pas ainsi, les recettes vont augmenter ", insiste le sérail gouvernemental.

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