La menace qui pèse sur l'économie belge est plus belge que chinoise

Le port d'Anvers, principale porte commerciale de la Belgique, est relié directement à la Chine par une voie ferroviaire. Telles sont les nouvelles "routes de la soie". ©BELGA

Coronavirus par ici, Covid-19 par là. Outre l'aspect sanitaire, on s'inquiète de tous côtés de l'impact de cette crise sur l'économie mondiale. L'occasion de se poser cette question: quel est le degré de dépendance de la Belgique vis-à-vis de la Chine? Bienvenue dans l'histoire de la mondialisation et des nouvelles routes de la soie.

C’est le propre des épidémies. S’infiltrer un peu partout, et prendre le plus de place possible. Voilà donc des jours, des semaines, que le coronavirus (Covid-19 de son petit nom) squatte les feux de la rampe, éclipsant quasiment tout le reste, du plus anecdotique au plus tragique.

Les nouvelles ne sont guère réjouissantes, il est vrai, tant sur le plan sanitaire qu’économique – à croire que l’un le dispute à l’autre. Cette crise va raboter la croissance européenne de 50 points de base, avertit l’agence de notation Standard & Poor’s; la perte pour le commerce mondial pourrait s’élever à 320 milliards de dollars par trimestre, dont 7 milliards rien que pour la Belgique, enchaîne-t-on chez l’assureur Euler Hermes. Bref, cela promet de secouer.

Forcément, quand on voit à quel point les économies mondiales sont imbriquées. À quel point, aussi, l’interdépendance avec la Chine est marquée. Tel est justement la raison d’être de cet exercice: avec quelle intensité l’économie belge est-elle liée à celle de la Chine? Quelle est son exposition, en temps normal, lorsque toute la machinerie mondiale ne se grippe pas?

 

Chine, es-tu là?

La Chine est partout, pas moyen de lui échapper, ramasse le lieu commun. "Il est vrai que dans un même produit, on retrouve très fréquemment des parties assemblées dans différents pays, appuie Bernard Dewit, avocat et président de la Chambre de commerce belgo-chinoise. Et que la Chine reste un très gros producteur, même si elle a évolué ces trente dernières années, passant de l’atelier du monde – produits simples et main d’œuvre intensive – à un créneau plus sophistiqué, porteur de davantage de valeur ajoutée."

La Chine? Mais la mission princière cornaquée par Astrid en novembre dernier est celle qui a connu le plus de succès, avec plus de six cents participants, se réjouit-on au sein de l’Agence belge pour le commerce extérieur. "AB Inbev, Barco, Bekaert, Umicore ou Solvay: beaucoup de grandes entreprises belges sont présentes en Chine, que ce soit via l’exportation ou la production sur place, reprend Bernard Dewit. On y retrouve également tous les grands groupes pharmaceutiques, GSK et UCB en tête. C’est un tel marché! Même s’il est difficile et qu’il faut l’apprivoiser. On y retrouve aussi nombre de PME."

"Il est vrai que dans un même produit, on retrouve très fréquemment des parties assemblées dans différents pays. Et que la Chine reste un très gros producteur."
Bernard Dewit
Avocat et président de la Chambre de commerce belgo-chinoise

La Chine est également bien présente en Belgique, même si cela ne saute pas aux yeux. Via ses banques, comme Bank of China ou ICBC. À Bruxelles, vous séjournez au Radisson ou au Tangla? Ces deux hôtels sont entre des mains chinoises. Même la politique s’en mêle. "On ne compte plus les jumelages entre provinces ou villes."

On s’en voudrait de ne guère mentionner les évidences. Comme la vitrine qu’entend devenir le CBTC, pour China-Belgium Technology Center, en train de s’ériger en terres néolouvanistes. L’ambition, malgré quelques ratés au démarrage? Porté par les provinces du Hubei et du Brabant wallon, l’Awex et l’UCLouvain, cet incubateur et centre d’entreprises se voit en porte d’accès au marché belge pour les entreprises chinoises – et vice-versa.

Comme, plus marquant et méconnu encore, ces liaisons ferroviaires qui relient Belgique et Chine. Nouvelles routes de la soie, ouvertes en 2017 et 2018, et menant directement aux trois portes d’entrée commerciales de la Belgique. Le port d’Anvers, évident mastodonte. Mais celui de Zeebruges, aussi. Sans oublier le hub logistique de Liège. Plusieurs fois par semaine, les convois ferroviaires vont et viennent.

 

Ainsi va l’histoire de la mondialisation

Tout ceci n’est que le reflet de la marche de l’histoire. "La Chine est la seconde économie de la planète et elle talonne la première, les États-Unis, rappelle Philippe Ledent, senior economist chez ING. Ces vingt dernières années ont été marquées par la mondialisation, soit l’intensification des échanges entre pays de la planète. Une part importante de cette mondialisation est due au développement de la Chine."

"Ces vingt dernières années ont été marquées par la mondialisation, soit l’intensification des échanges entre pays de la planète. Une part importante de cette mondialisation est due au développement de la Chine."
Philippe Ledent
Senior economist chez ING

Chine qui a adhéré en 2001 à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et a basé sa stratégie sur l’exportation de produits. "C’est le résultat d’une décision politique chinoise, en réaction à la crise asiatique de la fin des années ’90, qui avait laissé le pays dans une situation de surcapacité." Un positionnement auquel la Chine ne désire pas renoncer, au vu de l’ouverture de ses nouvelles routes de la soie, et qui ne semble guère émoussé par les récentes velléités de protectionnisme.

La Chine, géant du commerce mondial, s'est réveillée au tournant des années 2000. ©Mediafin

Autre adjuvant à cette intensification des échanges, l’organisation même des entreprises, multinationales en tête. "Basée sur une spécialisation des sites de production, chacun dans une étape du processus." Au lieu d’un produit dans son entièreté, chaque site prend en charge une étape, obligeant la marchandise à circuler de par le vaste monde afin d’être assemblée. Un ballet rendu possible par la chute des coûts de transport, liée à la mondialisation. "Ce qui fait qu’aujourd’hui, presque tout ce que nous consommons implique, quelque part, une étape en Chine", résume Philippe Ledent.

 

Et si l'on parlait chiffres?

Cette dépendance, ou cette imbrication, est-il possible de la chiffrer? Il est en tout cas possible de l’approcher. Le point de départ, ce sont les chiffres du commerce extérieur, sorti des entrailles de l’Institut des comptes nationaux (ICN). En 2018, sur les 396,62 milliards d’euros de biens exportés par la Belgique, 6,96 milliards l’ont été à destination de l’empire du Milieu, soit 1,75%. Côté importations, les 15,3 milliards importés de Chine pèsent 3,97% du total (384,97 milliards) – voir notre infographie. Le tout faisant de la Chine le septième fournisseur et le dixième client de la Belgique. (On précise ici que la plupart des données excluent Hong Kong de l’équation, soit tout de même, en 2018 et d’un point de vue belge, pour 2,09 milliards d’euros d’exportations et 1,9 milliard d’importations.)

7e
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En 2018, la Chine était le 7e fournisseur de la Belgique et son 10e client.

Le souci, c’est que ces chiffres d’entrées et de sorties sont gonflés, avertit Cédric Duprez, économiste à la Banque nationale (BNB). "Le problème de la Belgique, c’est qu’elle effectue énormément de réexportation, avec le port d’Anvers, pour ne citer que lui, qui dessert une bonne partie de l’hinterland ouest-européen." À peine arrivées, une bonne partie des marchandises sont dédouanées et reprennent la route pour leur véritable destination, qu’il s’agisse de l’Allemagne, du Luxembourg, de la Suisse ou de la France, et ce sans passer par la case "consommation en Belgique" – au risque de heurter les plus pointilleux, on mélange ici marchandises en transit et réexportations. C’est ce qui place nos contrées parmi les plus grands exportateurs au monde de bananes, rit-on à l’Agence pour le commerce extérieur.

En 2018, la Chine était le 7e fournisseur de la Belgique, et son 10e client. ©Mediafin

Il est possible d’estimer la part de ces marchandises qui ne sont pas réellement destinées au marché belge, poursuit Cédric Duprez. La BNB a fait ses calculs, ramenant à 273,86 milliards les exportations belges de 2018, dont 5,2 milliards à destination de la Chine. "Voilà qui se rapproche déjà plus du concept de production domestique exportée." Même moulinette pour les importations, ramenées à 287,36 milliards d’euros de biens, dont 6,99 milliards "made in China". Une gymnastique à laquelle s’est aussi livré le Bureau du plan, pour des résultats similaires.

Voilà pour les biens de consommation. Auxquels on peut ajouter les services. Exportés par la Belgique, en 2018, à raison de 104,95 milliards d’euros, dont 1,28 milliard vers la Chine. Et importés à hauteur de 109,74 milliards, dont 1,13 milliard en provenance de Chine.

31.000
emplois
En 2010, le Bureau du plan estimait à 31.000 le nombre d'emplois liés, directement ou indirectement, aux exportations belges vers la Chine.

Environ 2.500 sociétés belges sont concernées par ces exportations directes, chiffre-t-on à la BNB. Et quelque 17.000 lorsque l’on se penche sur les importations. Avec quel impact sur l’emploi? Le Plan s’est penché sur la question, muni des données de 2010; cela date, certes, mais la relation commerciale entre la Belgique et la Chine s’est montrée relativement stable durant la dernière décennie. En 2010 donc, pointait le Plan, un peu plus de 31.000 emplois étaient liés, directement ou indirectement – à  savoir en amont dans la chaîne de valeur – aux exportations belges vers la Chine.

Sauf que tout ceci n’est pas suffisamment précis. "La difficulté est double", étaie Cédric Duprez. Tout d’abord, ces données ne considèrent que les relations commerciales directes, en droite ligne. Mais on l’a vu: les routes de la mondialisation se montrent sinueuses. Un produit peut passer par un autre pays, avant de s’envoler vers la Chine. Surtout, il est possible qu’un bien ait fait un petit saut chinois, qui ne soit pas le dernier maillon de la chaîne. Prenez votre téléphone: s’il ne vient pas en droite ligne de Chine, il y est certainement passé. Et d’un.

Ensuite, "toutes ces données laissent à penser que si ces exportations cessaient, ce serait autant de pertes pour la Belgique", poursuit-on à la BNB. Or montant exporté ne rime pas avec revenu. "Parce que, pour exporter, il a également fallu acheter, et importer." C’est là qu’intervient la notion de valeur ajoutée exportée.

Développée sur la base des données récoltées et traitées par l’OCDE, ce qui nous propulse en dollars et en 2015. À cette époque, les exportations belges à destination chinoise pesaient 7 milliards de dollars, dont 4,5 milliards de valeur ajoutée belge. À quoi s’ajoutent 3,6 milliards de dollars de valeur ajoutée issue de la filière indirecte. Faisant passer à un total de 8,1 milliards de dollars la valeur ajoutée exportée par la Belgique. "Soit 1,9% du PIB, situe Cédric Duprez. On envoie donc 1,9% de ce que l’on produit à la Chine. Voilà sans doute l’indicateur le plus pertinent afin d’appréhender notre degré d’exposition."

8,1 milliards
dollars
Telle est la valeur ajoutée exportée par la Belgique vers la Chine. Soit environ 1,9% du PIB. "On envoie donc 1,9% de ce l'on produit vers la Chine, résume la BNB. Voilà sans doute l'indicateur le plus pertinent afin d'appréhender notre degré d'exposition."

La mécanique est similaire pour les importations: 7,8 milliards de dollars en 2015, dont 6,6 milliards de valeur ajoutée, chinoise cette fois-ci. Que viennent gonfler 3,4 milliards via le canal indirect, portant la valeur ajoutée chinoise importée, directement et indirectement, à 10 milliards de dollars.  

 

Trop forte dépendance?

"Il faut se rappeler que la mondialisation va dans les deux sens, insiste Philippe Ledent. Il ne faut pas voir que les importations chinoises. Le développement de la Chine a permis à beaucoup d’entreprises de développer un nouveau marché. Parce que, pour nombre d’entre elles, où se situe la croissance? Généralement dans les pays émergents, et surtout asiatiques." Ou comment ne pas oublier d’inspecter les deux faces de la pièce.

La relation commerciale entre la Belgique et la Chine est relativement stable. ©Mediafin

Cela étant, un risque subsiste. "Le plus sensible, c’est la dépendance technologique. Il y a deux géants: la Silicon Valley et la Chine; on a l’impression que l’Europe a un peu loupé le coche. Cela doit être un des combats de demain."

Cette dépendance n’est pas que purement technologique, elle est aussi… terrestre, disons. "La Chine domine la production des métaux de base, comme l’aluminium, le cuivre, le zinc, le plomb, le nickel ou l’étain, ajoute-t-on chez Agoria, la fédération belge des entreprises technologiques. Entre 30% et 54%. Le constat est similaire pour les matériaux critiques que sont les métaux et les terres rares."

 

Des opportunités à saisir?

Au vu de tous ces chiffres, "on ne va pas être directement malade si la Chine se met à tousser", résume Michel Kempeneers, COO "overseas" de l’Awex, l’Agence wallonne à l’exportation et aux investissements étrangers. "L’impact macroéconomique sera certes négatif, mais mineur." Même si d’un point de vue plus "micro", la donne peut être plus sensible pour des entreprises dont la chaîne de production est mise à mal par le redémarrage tardif et chahuté après le Nouvel An chinois.

En la matière, pas mal de regards se tournent vers le secteur automobile. "Nous avons une équipe pluridisciplinaire qui travaille 24 heures sur 24 afin d’assurer notre approvisionnement, explique Carlos Tavares, CEO de PSA. Nous cherchons à limiter les risques de notre approvisionnement qui vient non seulement de Chine mais surtout de la région du Hubei, la province chinoise la plus touchée. Pour l’instant, nous avons réussi à préserver nos sites industriels européens."

"Nous avons une équipe pluridisciplinaire qui travaille 24 heures sur 24 afin d’assurer notre approvisionnement. Nous cherchons à limiter les risques de notre approvisionnement qui vient non seulement de Chine mais surtout de la région du Hubei, la province chinoise la plus touchée. Pour l’instant, nous avons réussi à préserver nos sites industriels européens."
Carlos Tavares
CEO de PSA

Cela étant, la crise du coronavirus peut aussi être porteuse d’opportunités. Prenez le secteur des vols cargo – à Liege Airport par exemple, où la Chine pesait, début 2020, environ 15% des flux. "La moitié du transport cargo s’effectue via les soutes des vols passagers, explique Michel Kempeneers. Mais vu la suppression de ces vols à destination de la Chine, cela pourrait faire les affaires des transporteurs cargo, et peut-être pas seulement à court terme. À Liège, les prévisions des opérateurs pour mars et avril ont en tout cas doublé, voire triplé."

Terminons sur ceci. Si le coronavirus devait se retourner contre l’économie belge, notre relative dépendance vis-à-vis de la Chine serait loin de figurer parmi les principaux suspects. "Le plus gros effet proviendrait de tout ce qui pourrait limiter l’activité, indique Cédric Duprez. Comme une panique des ménages, causant une baisse de la consommation. Ou des décisions d’investissement reportées par les entreprises à cause du climat d’incertitude. Vient ensuite tout ce qui se passera sur les marchés financiers, en ce compris les politiques monétaires. Ainsi que les interventions de l’État, qui peut tant interdire certains événements que soutenir des acteurs économiques en difficulté." Autant de facteurs sur lesquels la Chine n’a aucune emprise.

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