"Peut-on enfin arrêter ce jeu de bac à sable?"

Huit personnalités réunies à Val Duchesse pour réinventer la Belgique.

Quatre Flamands, quatre francophones, un château. Avec la crise du coronavirus qui rend de plus en plus criante la nécessité de disposer d’un gouvernement fédéral de plein exercice, L’Echo et De Tijd ont invité huit personnalités à Val Duchesse pour chercher des solutions à l’impasse politique. Leur conclusion? Utiliser cette crise pour repenser en profondeur le modèle belge.

Une ultime réforme de l’Etat permettrait-elle de résoudre la crise? Ne devrions-nous pas lancer un référendum sur l’avenir de la Belgique ? Faut-il revoir en profondeur notre système électoral, par exemple en créant une circonscription fédérale ? Une implication plus importante des citoyens dans la démocratie permettrait-elle de freiner le populisme ? Enfin, notre pays existera-t-il encore dans dix ans?

"Nos politiciens se diabolisent et ce, des deux côtés. Pourquoi n’arrivent-ils pas à se comprendre?"
Françoise Chombar
Melexis

Pour obtenir une réponse à ces questions, cette fois, les journalistes ne font pas le pied de grue devant la majestueuse entrée de Val Duchesse, mais reçoivent eux-mêmes leurs invités dans le vaste hall d’entrée du château. Certains d’entre eux, comme la patronne de Melexis Françoise Chombar et le CEO de Sonaca Bernard Delvaux, ou les spécialistes en droit constitutionnel Hendrik Vuye et Marc Uyttendaele se connaissent bien, et quelques minutes à peine après leur arrivée, ils sont déjà en train d’analyser l’imbroglio politique dans lequel se trouve notre pays. Mais même ceux qui se connaissent à peine, comme l’économiste Geert Noels (Econopolis) et l’historien Philippe Destatte (Institut Jules Destrée), les entrepreneurs tech Aline Muylaert (Citizenlab) et Sébastien Deletaille (Medispring, Riakr) n’ont pas besoin d’être présentés: l’impasse politique, renforcée par la crise du coronavirus, rend tout salamalec superflu.

"Dans un couple où l’un des conjoints aime aller en vacances à la montagne et l’autre à la mer, il est difficile de résoudre la question en prenant ses vacances ensemble. Il faut donc oser faire des choix clairs."
Geert Noels
Econopolis

Tout le monde est unanime quant à l’urgence de la situation. " Est-ce qu’on peut enfin arrêter ce jeu de bac à sable ? ", lance une Françoise Chombar manifestement indignée. " Nos politiciens se diabolisent et ce, des deux côtés. Pourquoi n’arrivent-ils pas à se comprendre ? " " Les rares hommes politiques de haut niveau du pays portent une lourde responsabilité ", ajoute Vuye. " Ils savaient que des élections auraient lieu en 2019. Pourquoi n’ont-ils pas discuté entre eux au préalable des défis et des solutions ? Imaginons qu’un patron d’entreprise développe en collaboration avec ma société un nouveau produit qu’il compte commercialiser en 2020 et qu’il ne commence à discuter avec moi que la veille du lancement de la production. Vous trouveriez que c’est un piètre manager, n’est-ce pas ? "

Symbolique

Au château de Val Duchesse, des idées souvent ambitieuses ont été échangées. C’est aussi le berceau de l’Europe: dans un bureau de la suite présidentielle située au premier étage, on peut découvrir une copie du Traité de Rome de 1957, dont les premières discussions se sont tenues ici. Nos lois linguistiques sont également nées ici dans les années ’60 et Jean-Luc Dehaene y a tenu son conseil des ministres hebdomadaire. C’est aussi à Val Duchesse qu’Yves Leterme a lancé en 2007 ses discussions pour former un nouveau gouvernement fédéral.

"Je préfère être représenté par un ministre régional wallon du Climat que d’être dépendant d’un ministre fédéral."
Philippe Destatte
Institut Jules Destrée

Treize ans plus tard, alors que nous nous trouvons dans une des plus grandes impasses que le pays ait jamais connues au niveau fédéral, L’Echo et De Tijd ont choisi ce lieu symbolique en espérant trouver une solution à la crise. Non pas pour résoudre à court terme le puzzle politique, et pas davantage pour se cramponner à la construction boiteuse actuelle, mais pour la remettre fondamentalement en question.

"Deux jours ici et nous pourrions certainement trouver une solution."
Marc Uyttendaele
Constitutionnaliste

Après la réception d’introduction, nous nous retranchons, comme lors des vrais sommets internationaux, dans les salons discrets et solennels du château pour des discussions bilatérales: avec à chaque fois un duo constitué d’un Flamand et d’un francophone, nous partons à la recherche de solutions concrètes. Cette combinaison des deux groupes linguistiques est importante: il est en effet facile de rassembler dix Flamands autour de la table pour discuter de l’avenir du pays et de trouver une entente. Idem avec dix francophones. Mais tant qu’on ne réussit pas à trouver un compromis avec l’autre groupe linguistique, on continue à tourner en rond et à laisser le pays s’enfoncer dans un bourbier politique qui se creuse de jour en jour.

Un menu qui ressemble à un compromis

Après deux heures d’échanges intensifs – dont vous découvrirez les résultats à partir de ce samedi et pendant quatre éditions du week-end de L’Echo et du Tijd – les invités se retrouvent dans le hall d’entrée et se dirigent vers le restaurant pour un dîner typiquement belge, où les discussions se poursuivent autour d’un menu qui ressemble aussi à un compromis, avec comme plat principal, du coucou de Malines aux petits gris de Namur.

"Comment créer une base pour soutenir les changements ? Comment l’expliquer aux citoyens ? C’est le grand défi."
Aline Muylaert
Citizenlab

Ce qui est frappant, c’est que la jeune génération, c’est-à-dire Aline Muylaert et Sébastien Deletaille, ne craint pas une nouvelle réforme de l’Etat. De nombreux autres invités estiment également que le moment est venu de redessiner en profondeur la structure de l’Etat. Pour reprendre les paroles de Geert Noels: " Dans un couple où l’un des conjoints aime aller en vacances à la montagne et l’autre à la mer, il est difficile de résoudre la question en prenant ses vacances ensemble. Il faut donc oser faire des choix clairs. "

Pratiquement tout le monde s’accorde à dire que la structure actuelle est beaucoup trop complexe et inefficace. " Le fait que nous ayons trois ministres en charge du Climat – et qui n’arrivent pas à se mettre d’accord – est tout de même surréaliste en cette période de réchauffement climatique ", estime Sébastien Deletaille.

Mais les réponses aux défis sont étonnantes: tous les francophones ne pensent pas que la solution se trouve dans " plus de Belgique ". Philippe Destatte: " Je préfère être représenté par un ministre régional wallon du Climat que d’être dépendant d’un ministre fédéral qui, en toute logique, serait presque automatiquement un Flamand de la N-VA, et qui viendrait avec une approche très différente de la mienne. Dans ce cas, je préfère avoir plusieurs ministres qui décident entre eux, même si je reconnais que ce n’est pas facile. Regardez les Suisses: ils ont 27 ministres du Climat. "

Feuille blanche

Un consensus semble se dessiner à la fin de la soirée: le moment est venu de mettre en place un circuit parallèle au cirque politique, qui réécrirait les règles du jeu du pays. Philippe Destatte pense que, comme en 1830, nous pourrions élire un Congrès National pour réécrire la constitution. Sébastien Deletaille propose de " hacker " le pays en trois étapes: " Il faut créer un site internet, envoyer un SMS à tout le monde avec un appel à voter sur l’avenir du pays, et négocier en fonction du résultat. " D’autres croient davantage à un groupe d’experts qui se retrancheraient dans un château comme Val Duchesse. Uyttendaele: " Deux jours ici et nous pourrions certainement trouver une solution. "

"Soit le monde politique cherche de vraies réponses fondamentales, soit c’est la rue qui répondra."
Bernard Delvaux
Sonaca

La question est de savoir si cette idée réduirait l’apathie politique ou la frustration de la population, réagit Aline Muylaert. " Comment créer une base pour soutenir les changements ? Comment l’expliquer aux citoyens ? C’est le grand défi. Aujourd’hui, les décisions sont prises par un petit club sélect, sans que les électeurs comprennent ce qui est réellement en jeu. C’est pourquoi nous devons aussi miser sur la participation citoyenne. Pas pour faire tout ce que les gens demandent, mais pour créer une base pour que les discussions politiques aient plus de profondeur et aillent au-delà de la fièvre électorale. "

Vers 22 heures, les portes de Val Duchesse s’ouvrent à nouveau. Les invités disparaissent dans la nuit. Les frustrations et la colère n’ont pas totalement disparu, mais les idées échangées montrent malgré tout une détermination: il doit être possible de redessiner notre modèle afin que notre pays retrouve une place dans le top des pays les plus compétitifs. " Soit le monde politique cherche de vraies réponses fondamentales, soit c’est la rue qui répondra ", conclut Bernard Delvaux.

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