reportage

Vallée du Jourdain: l'annexion en marche

Des jeunes Palestiniennes brandissent des cartes de leur pays durant une manifestation contre le plan Trump, à Gaza, le 5 février.

A la suite du dévoilement du plan Trump, Benyamin Netanyahou a annoncé son intention d’annexer la vallée du Jourdain, en Cisjordanie. Pour les habitants, cette mesure ne fait que confirmer le statu quo. Mais si les colons israéliens se réjouissent, les Palestiniens, eux, craignent pour leurs droits.

Au bord d’une route aride, une petite allée débouche sur une porte jaune massive. À l’entrée surprotégée, deux soldates de l’armée israélienne sont au garde-à-vous: "Qu’est ce que vous voulez ?" lance l’une d’elles en hébreu. "J’ai rendez-vous avec Gil Rosenblum." Un petit fourgon agricole débarque: "Bienvenue à Na’ama!" lance Gil. Sous un soleil vif, il sillonne les rues de la colonie israélienne. "Je suis né dans ce mochav (nom donné aux coopératives agricoles israéliennes). Après mon service militaire, je suis revenu avec ma femme et mes deux enfants." Il s’arrête aux abords de sa maison blanche et bleue.

L’histoire de Gil fait écho à l’imaginaire – souvent édulcoré – des premiers colons, venus s’installer dans cette région inhospitalière, où les températures culminent à 45°C en été: "Mon père est venu ici dans les années 1970, pour repartir à zéro. Avant que les Israéliens ne s’installent, il n’y avait rien."

Depuis sa terrasse, un paysage renversant se dessine. À l’ouest, s’érigent les hauteurs du désert de Judée. À l’est, une vallée verdoyante se love autour de la rivière du Jourdain. Au-delà, la Jordanie. Vers le sud, à une poignée de kilomètres, des localités palestiniennes sont visibles. Colonie illégale en droit international, Na’ama est située en Cisjordanie, un territoire occupé par Israël depuis 1967. Fin janvier, le président américain Donald Trump a dévoilé un plan de paix prévoyant l’annexion de la majeure partie de la vallée du Jourdain, aux côtés d’un Benyamin Netanyahou ravi.

"Ça ne va rien changer à ma vie"

Le Premier ministre israélien aurait déjà proposé une carte des futures annexions à son gouvernement. Une partie de l’extrême droite fait pression pour qu’il annexe sans délai. Mais difficile pour un chef de gouvernement par intérim, affaibli par les affaires de corruption, de prendre une décision si fondamentale. D’autant plus qu’il a contre lui une partie de la communauté internationale, l’Union européenne et la Ligue arabe en tête.

"Ce n’est pas comme en Judée-Samarie, les Israéliens ne sont pas religieux ici."
Gil Rosenblum
Agriculteur israélien

Pour Gil, annexion ou pas, la vie suit son cours: "Je suis satisfait, oui, car c’est chez moi ici. Mais on en parle peu. Une annexion ne changera rien à nos vies", assure-t-il, haussant les épaules. Cette mesure est avant tout politique: "C’est surtout un coup de communication avant les élections pour Bibi." Les colons de la vallée du Jourdain, attirés par les idéaux socialistes, ont longtemps voté travailliste (centre-gauche). Mais les dernières années, ils n’ont pas échappé au virage droitier en Israël: "Dans la vallée du Jourdain, aujourd’hui, on vote soit Likoud (droite), soit Bleu-blanc (centre-droit)." Un vivier électoral pour Netanyahou.

Comme de nombreux colons de la région, Gil travaille dans l’agriculture: "Élevage de poissons, des légumes, et bien sûr, des dattes", le fruit le plus cultivé dans cette zone aride. En Cisjordanie, il profite d’une main-d’œuvre à bas coût: "Une trentaine de Palestiniens travaillent dans mes champs." Selon lui, les relations entre Israéliens et Palestiniens sont apaisées. "Il y a une vraie coexistence. Ce n’est pas comme en 'Judée-Samarie', les Israéliens ne sont pas religieux ici."

Une cohabitation fragile

Gil pointe une localité du doigt, en contrebas: c’est Jéricho, la principale ville palestinienne de la région. "Je n’y vais jamais, je n’y serais pas serein. Mais vous voyez, c’est tout près, on vit ensemble! Certes, il y a cette barrière qui entoure le Moshav", admet-il en montrant les grilles autour de la colonie. "Mais c’est nécessaire pour empêcher les personnes malveillantes d’entrer." Dans la vallée du Jourdain, la coexistence a donc ses limites. Les colonies, entourées de murs et de grilles de fer, sont toutes fermées aux Palestiniens, qui n’y entrent que pour travailler. En Cisjordanie, certaines routes sont aussi interdites aux voitures palestiniennes.

"S’ils annexent, ça ne changera pas grand-chose. On est déjà annexés."
Khader Zawareh
Directeur d'une entreprise agricole palestinienne

À une dizaine de minutes en voiture en dévalant la vallée, le paysage change. Le long d’une route dégradée, de petites échoppes portent des inscriptions en arabe et en hébreu. C’est la bourgade palestinienne d’Al-Auja. Si le plan Trump est appliqué, Al-Auja, tout comme Jéricho, ne sera pas annexée. Elle deviendra une enclave palestinienne isolée, entourée par Israël et reliée par une route au reste du futur "État gruyère" de Palestine. Pour le maire de la ville, Salah Friejat, les plans d’annexion sont un coup de plus porté aux espoirs de création d’un État palestinien: "Le plan Trump va à l’encontre du droit international qui propose l’établissement d’un État palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem Est comme capitale."

Sans la vallée du Jourdain, la future Palestine imaginée par Donald Trump et Benyamin Netanyahou ne serait pas viable selon Jean-Paul Chagnollaud, spécialiste de la question palestinienne: "Cette région est riche sur le plan agricole, elle est fondamentale pour assurer la viabilité de l’État palestinien." Israël justifie principalement l’annexion de la Vallée, frontalière avec la Jordanie, par des considérations sécuritaires. 56% de la région est réservée à l’usage militaire: "Cet argument était recevable en 1967, mais les moyens militaires ont considérablement changé avec l’utilisation de drones et de missiles", ajoute le professeur en sciences politiques. "Aujourd’hui, il n’y a aucune justification sécuritaire à l’annexion de la vallée du Jourdain. Elle vise seulement à conforter les colons israéliens."

"L’annexion a déjà commencé"

Dans les bureaux de Rwad, des dattes ornent toutes les tables. Cette compagnie palestinienne basée à Al-Auja exporte le fruit sucré à l’étranger. En cette période d’incertitude, le directeur, Khader Zawareh, semble résigné: "S’ils annexent, ça ne changera pas grand-chose. On est déjà annexés. L’occupation israélienne a mis la main sur la plupart des terres. Ils contrôlent tout, et l’Autorité palestinienne (AP) ne peut pas faire grand-chose."

Le président de l’AP, Mahmoud Abbas, a rejeté le plan Trump, menaçant de mettre fin à la coopération sécuritaire avec Israël, qui a permis de déjouer de nombreux attentats fomentés contre des Israéliens ces dernières années. Mais ce n’est pas la première fois que le "raïs" brandit cette menace, jamais suivie d’actions. 

61%
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61% de la Cisjordanie constitue la zone C, c'est-à-dire sous le contrôle militaire direct d'Israël.

Au total, la compagnie Rwad travaille avec "65 familles d’agriculteurs palestiniens", installées sur des terres qui pourraient être annexées par Israël, remettant en cause le futur de l’entreprise. Pour l’instant, elles sont situées en zone C, qui constitue la majeure partie de la vallée du Jourdain.

Depuis les accords d’Oslo, la Cisjordanie est divisée en trois zones : la zone A (18%) comprenant les grandes villes palestiniennes, théoriquement contrôlée par l’AP, la zone B (21%), avec un contrôle administratif de l’AP et un contrôle sécuritaire d’Israël, et la zone C (61%), totalement contrôlée par l’armée israélienne.

Selon l’ONG israélienne B’tselem, dans la zone C, "Israël restreint l’accès à l’eau pour les Palestiniens et les empêche de construire des maisons". Khader Zawareh assure que l’accès à l’eau est une préoccupation majeure pour les Palestiniens dans la vallée: "Elle n’est pas partagée équitablement. C’est un vrai problème pour nos agriculteurs."

À l’entrée de Rwad, une jeune palestinienne est assise à l’accueil: "A l’étranger, les gens ne se rendent pas compte de la violence de l’occupation israélienne. Les routes bloquées, les maisons fouillées par l’armée pendant la nuit... L’annexion ne fera que confirmer cet état de fait." Elle pose les yeux sur son café, et ajoute, l’air résigné: "Tant que les colonies seront là, tant que l’occupation durera, il n’y aura pas de paix".

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