Coup de froid sur les Bourses

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Les marchés ont enregistré leur pire semaine depuis des mois. Les causes sont multiples mais tous les secteurs ne sont pas logés à la même enseigne. Que doit faire l’investisseur?

Les investisseurs émettront-ils de longs sanglots cet automne? Force est en tout cas de constater que le quatrième trimestre a très mal commencé en Bourse. La semaine écoulée a confirmé la tendance déjà négative des premiers jours d’octobre. Depuis le début du mois, les actions européennes affichent des baisses de l’ordre de 6%, tandis que les actions américaines subissent un recul de quelque 5,5%.

La situation est bien plus contrastée si l’on fait le bilan de 2018 à ce stade: alors que les marchés européens sont en nette baisse, avec des pertes de l’ordre de 7,5% sur cette période, l’indice S&P 500 représentatif de la Bourse de New York résiste encore et affiche un gain d’environ 3% depuis le début de l’année. L’investissement en actions américaines a même rapporté davantage aux Européens qui ont misé sur Wall Street fin 2017: en tenant compte de la hausse du dollar contre l’euro, les gains de l’indice S&P 500 du marché new-yorkais atteignent quelque 7%!

Reste que la très mauvaise semaine écoulée compte pour beaucoup dans l’actuelle déprime des marchés. En cinq jours, l’indice Stoxx 600 des grandes capitalisations européennes a cédé 4,64%. C’est sa pire performance hebdomadaire depuis février 2018. Côté américain, le S&P 500 affichait un recul de 4,58% sur la semaine ce vendredi, à l’heure de la clôture en Europe, ce qui devait faire de la huitaine écoulée la plus mauvaise pour Wall Street depuis la fin du mois de mars.

La Bourse de Bruxelles n’a pas non plus été épargnée par les bourrasques des derniers jours. Le Bel 20 a abandonné 4,93% en cinq jours, du jamais vu depuis février 2016! À ce stade, le bilan d’octobre de l’indice belge est sans appel: -5,44%. Et que dire de sa performance depuis le début de l’année? L’indice vedette de la Bourse de Bruxelles enregistre une chute de 11,89% en 2018. Si cette piètre performance se confirme à l’issue du quatrième trimestre, cette année sera la pire du marché boursier belge depuis 2011…

La fébrilité des investisseurs a dopé l’or, traditionnelle valeur refuge en cas de forte volatilité, comme actuellement. Le prix du métal précieux a grimpé de 1,3% cette semaine et de 2,4% à ce stade en octobre, mais il perd encore 6,4% en 2018.

Les marchés des obligations et des devises restent, eux, plutôt sereins. À moins de se focaliser sur certains titres, comme les obligations italiennes, dont le taux pour l’échéance à dix ans a culminé à plus de 3,7% mardi, reflétant les inquiétudes sur le budget de la troisième économie de la zone euro. Mais, comme on le lira par ailleurs, la détresse des marchés a bien d’autres causes et conséquences.

La technologie, les services financiers et la chimie tirent la tendance vers le bas

La baisse récente des marchés financiers, en particulier en Europe, est menée par les secteurs de la chimie, des services financiers et de la technologie. En février, lorsque les Bourses mondiales ont connu une frayeur similaire, le secteur des ressources de base et celui des banques avaient tiré la tendance vers le bas.

En février, le secteur bancaire avait mené la baisse des marchés.

Le secteur de la chimie est notamment pénalisé par des anticipations de dégradation de prévisions alors que redémarre la saison des résultats trimestriels. "La demande chinoise sera un facteur clé dans les résultats et devrait dépeindre des perspectives moins réjouissantes que sur les dernières années pour le secteur", écrivent les analystes de Morgan Stanley dans une note. "Un degré de déception pour le troisième trimestre est déjà intégré dans les cours de Wacker, Covestro, BASF et K +S", soulignent les analystes. Ils désignent Umicore et Victrex comme les titres qui devraient le plus décevoir les investisseurs avec leurs résultats.

Le secteur des services financiers européens est aussi particulièrement touché. Des titres comme ceux du London Stock Exchange souffrent des inquiétudes sur le Brexit. Les investisseurs craignent que les banques déplacent leurs activités sur le continent et affaiblissent les revenus de la Bourse de Londres en se détournant de sa chambre de compensation.

Le secteur technologique est, lui, affecté par la déroute des grands noms de l’industrie aux Etats-Unis, qui ont tiré la tendance sur les marchés américains depuis des années. La journée de mercredi a vu les titres des FAANG (Facebook, Amazon, Apple, Netflix et Google) plonger, mais ceux-ci ont récupéré une partie de leur perte le lendemain sur fond de transfert d’actifs de Dialog Semiconductor vers Apple.

La hausse des taux comme déclencheur mais pas seulement…

Comme lors de la nette baisse des cours boursiers du début du mois de février, une chute dont les actions européennes ne s’étaient pas encore complètement remises, l’actuel recul des titres des entreprises cotées coïncide avec une vive tension des taux d’intérêt des obligations. En présence de rendements obligataires plus élevés, prendre le risque d’acheter des actions devient moins opportun: en souscrivant à un emprunt obligataire, on a davantage de certitude de retrouver, à l’échéance, 100% de sa mise augmentée des intérêts qu’en acquérant des actions dont la valeur varie en Bourse et dont le rendement n’est jamais garanti.

Si les taux se sont tendus dernièrement, c’est parce que l’économie se porte bien et que l’inflation revient progressivement. En réaction à cette normalisation de la conjoncture, les grandes banques centrales réduisent leur soutien monétaire ou resserrent déjà les taux, comme aux Etats-Unis. Ce qui pousse l’ensemble des rendements à la hausse. La montée des cours pétroliers a joué un rôle décisif dans cette évolution: les prix énergétiques tirent l’inflation à la hausse partout dans le monde.

La déprime des actions trouve aussi son origine dans les inquiétudes des investisseurs pour les perspectives économiques de 2019. La croissance bénéficiaire de l’an prochain est incertaine, notamment à cause des incertitudes sur l’effet des conflits commerciaux internationaux sur les profits des entreprises. Les économistes pointent aussi les problèmes des marchés émergents parmi les maux dont l’économie pourrait souffrir davantage à l’avenir. Enfin, les sommets atteints récemment en Bourse, en particulier dans certains secteurs comme la technologie, expliquent aussi la tendance baissière des derniers jours.

La Chine et les marchés émergents au centre des inquiétudes

Jeudi, les indices chinois ont connu leur pire séance depuis février 2016. L’indice Shanghai Composite a terminé sous 2.600 points, un seuil qu’il n’avait pas enfoncé en 2015 et 2016 lors des précédents krachs. Les actions chinoises sont particulièrement touchées depuis le début de la guerre commerciale entre l’Empire du Milieu et les Etats-Unis. L’indice Shanghai Composite a perdu 24% ces douze derniers mois, une des pires performances parmi les 94 principaux indices suivis par Bloomberg. Le ralentissement économique en Chine et un affaiblissement du yuan ont également pesé sur le marché.

L’indice Shanghai Composite a perdu 24% ces 12 derniers mois.

Pékin tente actuellement d’encadrer au mieux le ralentissement de son activité économique, lié à un changement structurel d’une économie centrée sur l’industrie à une activité tournée vers les services, mais le différend commercial avec les Etats-Unis fait craindre un atterrissage plus brutal que prévu.

Les autres marchés émergents, en particulier asiatiques, réagissent négativement aux problèmes chinois. L’indice MSCI Emerging Markets a perdu 17,59% depuis le début de l’année.

De plus, la force du dollar face aux autres devises pèse sur les marchés émergents. Frank Vranken, responsable de la stratégie chez Puilaetco Dewaay, souligne dans une note que pour que les actions des pays émergents entament un rallye, il faudrait une baisse durable du billet vert face aux autres monnaies, ce qui est loin d’être gagné selon lui.

De plus, "d’un point de vue historique, les actions chinoises ne sont toujours pas bon marché après la baisse des prix des mois précédents, mais les valorisations semblent maintenant devenir plus attractives", souligne Sean Taylor, CIO Asia Pacific chez DWS. De quoi tenir les investisseurs internationaux à l’écart.

Ce qu'il faudra tenir à l'œil dans les prochains mois

Personne n’a de boule de cristal permettant de prédire la fin de l’actuel cycle de croissance économique. Mais les analystes suivent plusieurs indicateurs susceptibles d’anticiper la conjoncture et ses éventuelles répercussions en Bourse.

À court terme, la saison des résultats trimestriels des entreprises pourrait éclaircir la visibilité sur les bénéfices futurs. Les attentes sont relativement élevées, à savoir une croissance bénéficiaire de près de 20% à Wall Street au troisième trimestre. En cas de déception, la sanction boursière risque d’être au rendez-vous. Mais les investisseurs surveilleront aussi les perspectives des entreprises pour l’avenir. Les chiffres publiés par trois grandes banques américaines (JP Morgan, Wells Fargo et Citigroup) vendredi, jugés solides, sont de bon augure. "Le problème est qu’on ignore combien de bonnes nouvelles sont déjà intégrées dans les cours, souligne l’économiste Philippe Gijsels (BNP Paribas Fortis). Il faudra aussi surveiller l’effet des taxes à l’importation instaurées par Trump."

C’est un autre élément à surveiller: le protectionnisme croissant va-t-il affecter les exportations au point de grever les bilans des sociétés cotées? Jusqu’à présent, l’impact semble limité mais certaines entreprises, notamment dans le secteur du luxe, fortement sanctionné cette semaine, ont signalé des difficultés possibles à cet égard.

L’évolution vers un environnement monétaire graduellement plus strict, sous l’impulsion de la Réserve fédérale qui relève ses taux mais aussi de la Banque centrale européenne qui réduit ses achats, devrait aussi influencer la donne sur les marchés. Il faudra suivre de près les réactions des banques centrales aux pressions inflationnistes.

Enfin, l’impact des marchés sur les entreprises elles-mêmes n’est pas à négliger. Cette semaine, Tencent Music a renoncé à entrer en Bourse de New York et Lease Plan a abandonné son projet de cotation à Bruxelles et Amsterdam. Des conditions financières plus compliquées pourraient, à terme, affecter les affaires des entreprises.

Comment doit réagir l'investisseur?

Les investisseurs professionnels conseillent de ne pas revenir immédiatement sur les marchés après la déroute qu’ont connu ceux-ci récemment. "Il est encore un peu tôt pour réinvestir massivement. Tout comme pendant l’épisode de février dernier, la volatilité ne devrait pas retomber instantanément dans les marchés" indique Olivier de Berranger, CIO chez la Financière de l’Echiquier.

Michael Strobaek, Global Chief Investment officer chez Credit Suisse, estime lui aussi qu’il ne faut pas se précipiter pour revenir sur les marchés d’actions. "Il vaut mieux revenir petit à petit en se focalisant sur des zones où la valeur est intéressante, et à nos yeux, les marchés émergents le sont" affirme-t-il. "Pour les investisseurs avec un horizon de placement à plus d’un an, le moment est presque venu d’accumuler à nouveau" ajoute-t-il.

Chez JPMorgan Asset Management, John Bilton, responsable de la stratégie, estime que l’investisseur doit prendre conscience des risques sur les marchés, alors que l’économie américaine est en fin de cycle. "Dans ce contexte, les obligations et les actions évoluent dans le même sens" relève-t-il.

Olivier de Berranger estime que les valeurs moyennes ou de croissance, dont les modèles de rupture ne sont pas remis en cause par la hausse des taux longs, ont leur carte à jouer. "Si nous restons convaincus que la hausse des taux longs est inéluctable, se fixer des cours d’entrée sur des valeurs injustement sanctionnées est sans doute la meilleure tactique pour les semaines qui viennent" relève-t-il.

Chez Puilaetco Dewaay, Frank Vranken rappelle quant à lui l’attrait des dividendes des actions. "Le rendement du dividende pour le Stoxx 600 en 2018 s’élève à environ 3,85%. Si l’année prochaine l’indice ne monte pas, ou chute, les investisseurs auront gagné 3,85% brut. Comparé aux obligations, c’est toujours beaucoup mieux" relève-t-il.

Depuis le début de l’année, les investisseurs doivent composer avec plus de volatilité sur les marchés. Et celle-ci ne semble pas vouloir diminuer alors que les tensions commerciales restent vives entre les Etats-Unis et la Chine.

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