Guy Quaden: "Il n'est pas normal que l'épargne cesse d'être rémunérée"

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Gouverneur honoraire de la Banque nationale de Belgique (BNB), Guy Quaden a siégé au Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) de 1999 à 2011. Il a côtoyé Mario Draghi (ancien gouverneur de la Banque d’Italie) à Francfort et à Bâle (BRI). Comment évalue-t-il le bilan du président de la BCE?

Comment expliquer toutes ces critiques à l’égard de Mario Draghi? Après la réunion de la BCE en septembre, le gouverneur de la banque centrale des Pays-Bas a même publié une lettre pour exprimer son opposition aux mesures annoncées. Du jamais vu, non?

Ce n’est pas courant de voir les différences d’opinion s’étaler ainsi sur la place publique. Et c’est regrettable. L’une des forces de la BCE était que la discussion et les votes au sein du Conseil des gouverneurs étaient parfaitement démocratiques (sur la base du principe un homme ou une femme = une voix) et que, en l’absence d’unanimité, la minorité s’inclinait devant la majorité, tout le monde défendant ensuite la décision prise. Ce n’est visiblement plus le cas aujourd’hui et cela ne peut qu’affaiblir la BCE.

J’émets de sérieux doutes sur l’efficacité d’une politique prolongée de taux zéro ou négatifs.
Guy Quaden
Gouverneur honoraire de la BNB

Plusieurs anciens banquiers centraux (Issing, Schlesinger, Stark, Wellink, Hannoun, Liebscher) ont également publié une sorte de manifeste très critique à l’égard de Draghi.

Pour ma part, je critique aussi Mario Draghi sur certains points mais je le félicite chaleureusement sur d’autres.

Tout comme les auteurs de ce document, et je le dis depuis trois ans déjà, j’émets de sérieux doutes sur l’efficacité d’une politique prolongée de taux zéro ou négatifs. À noter d’ailleurs que la BCE est finalement allée plus loin encore que la Fed américaine. À partir d’un certain moment, cette politique crée, je pense, plus d’anxiété que de confiance et l’effet attendu – le soutien de la demande, d’investissements en particulier – risque d’être inverse. Je pense aussi qu’il n’est pas normal ni sain que, sauf pour de brèves périodes, l’épargne cesse d’être rémunérée.

Je suis reconnaissant envers Draghi d’avoir contribué à faire de la BCE une institution plus moderne, dans sa communication et sa panoplie d’instruments.

Les signataires de ce document sont assez âgés et le Financial Times n’a pas hésité à les traiter de dinosaures! Ils auraient peut-être dû chercher quelques co-signataires plus jeunes… (rires) Mais il faut reconnaître qu’ils ne se préoccupent pas uniquement du sort des retraités dont l’épargne accumulée ne rapporte plus rien. Ils ont aussi épinglé celui des jeunes générations dont le capital sûr qu’ils cherchent à accumuler n’est plus rémunéré alors qu’on leur bassine les oreilles sur l’insoutenabilité des systèmes de pension.

Dernière remarque: l’épargne populaire est placée en livrets et en obligations sans risque dont les taux sont extrêmement bas (et largement négatifs en termes réels). Par contre, les taux bas et l’afflux de liquidités dopent les marchés boursiers et immobiliers sur lesquels sont principalement actifs les individus disposant d’une certaine richesse. C’est donc un facteur d’accroissement des inégalités, ce qui, à mes yeux, n’est bon ni pour le soutien de l’activité ni pour la cohésion sociale.

Mais vous défendez Draghi sur d’autres points…

On ne m’a pas demandé de signer ce manifeste. Sans doute savait-on que je ne le signerais pas. Je connais les signataires, sauf Helmut Schlesinger (président de la Bundesbank de 1990 à 1993, NDLR); je les ai longtemps fréquentés à Francfort; j’ai du respect et même de la sympathie pour la plupart d’entre eux, en particulier pour Otmar Issing. Mais nous n’appartenons à la même école. Tout le monde sait que je ne suis pas un "faucon monétaire" (partisan d’une ligne dure, NDLR).

Personnellement, je pense que l’on peut vivre avec une inflation qui se situe entre 1 et 1,5%.

En 2010, j’ai soutenu Trichet lorsqu’il a pris la décision, audacieuse pour l’époque, d’acheter de la dette grecque. Cela a permis d’échapper à un Lehman Brothers à l’européenne car non seulement la Grèce mais aussi beaucoup de banques se seraient effondrées. Au contraire, Jurgen Stark, l’économiste (allemand) en chef de la BCE, et le président de la Bundesbank Axel Weber ont démissionné parce qu’ils ne pouvaient accepter cette décision. En 2012, je ne siégeais plus à Francfort mais, dans la presse, j’ai félicité Mario Draghi d’avoir dit qu’il était prêt à tout faire pour sauver l’euro et avoir aussi lancé, après la Fed, un programme de rachats d’actifs (QE). C’est ainsi que l’intégrité de la zone euro a été préservée et que la menace d’une déflation a été écartée.

Depuis 1999, et le démarrage de la BCE, le contexte a changé. L’euro est la monnaie de 19 pays, pas d’un seul. L’inflation, au moins momentanément, n’est plus une menace. La question fondamentale pour moi est de savoir si la BCE devait rester la copie conforme de ce que la banque centrale allemande a été lors de la seconde moitié du siècle dernier ou si elle doit devenir une banque centrale du XXIe siècle. Je suis reconnaissant envers Draghi d’avoir contribué à faire de la BCE une institution plus moderne, dans sa communication et sa panoplie d’instruments.

La BCE doit-elle changer d’objectif dans la mesure où elle n’atteint plus celui d’une hausse des prix de 2%? Un autre vétéran de la politique monétaire, Jacques de Larosière, propose d’abaisser cet objectif à 1%.

Personnellement, je pense que l’on peut vivre avec une inflation qui se situe entre 1 et 1,5%. Beaucoup de ceux qui disent viser une inflation plus proche de 2% veulent en réalité une croissance plus forte, ce que je comprends. Mais le dogme à la BCE est que l’on ne peut parler que d’inflation. Il serait plus simple de reconnaître, comme à la Federal Reserve américaine, que les banquiers centraux s’intéressent à deux choses: la lutte contre l’inflation mais aussi le soutien de la croissance et de l’emploi. Mais c’est impossible parce qu’il faudrait alors changer le traité de Maastricht et que l’unanimité est requise. Or je pense qu’aucun responsable politique allemand ne prendra le risque de soutenir une telle modification du traité.

Je ne comprends pas que l’Allemagne se refuse à augmenter significativement l’investissement public alors que le taux des emprunts à 10 ans est négatif.

Mario Draghi insiste sur le fait que les Etats doivent apporter un soutien en matière de relance budgétaire.

Je le rejoins aussi sur ce point. J’ai été longtemps professeur de politique économique et j'ai enseigné qu’en la matière, deux grandes catégories d’instruments sont à disposition: la politique monétaire et la politique budgétaire. Les auteurs du manifeste donnent l’impression que cette dernière ne doit pas être utilisée. Le seul moment où ils en parlent, c’est pour dire que les taux bas permettent surtout à certains gouvernements de ne pas remettre en ordre leurs finances publiques de manière structurelle. Ils n’ont pas complètement tort. En Belgique, par exemple, la réduction du déficit nominal a été principalement due à la baisse des charges d’intérêt sur la dette publique.

En revanche, les auteurs ne disent rien pour les pays qui sont à l’équilibre budgétaire, qui ont peu de dettes et qui accumulent des surplus extérieurs considérables. Il s’agit de l’Allemagne principalement et des Pays-Bas subsidiairement. Ces pays ont également une responsabilité et un rôle à jouer. Ainsi, je ne comprends pas que l’Allemagne se refuse à augmenter significativement l’investissement public alors que le taux des emprunts à 10 ans est négatif. On me dira que les taux risquent de remonter un jour et peut-être fortement. Bien sûr, mais les dépenses auxquelles je pense doivent aussi renforcer le potentiel de croissance et ne sont pas récurrentes.

Au final, quelle cote donneriez-vous à Mario Draghi?

J’ai été longtemps professeur, je l’ai dit. J’aimais beaucoup le contact avec les étudiants mais pas spécialement de devoir les coter! A fortiori s’agissant d’un ancien collègue. Mais, si vous insistez vraiment, je dirais 8 sur 10.

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