interview

"Il est opportun d'alléger ses placements en actions"

©Kristof Vadino

Frank Vranken, responsable de la stratégie d’investissement chez Puilaetco Dewaay, recommande la prudence aux investisseurs dans le contexte actuel.

Les marchés d’actions se sont retrouvés à nouveau confrontés aux tensions commerciales, alors que depuis le début de l’année, l’apaisement apparent de celles-ci avait poussé les indices d’actions vers le haut. Donald Trump, le président américain, est venu en deux tweets doucher l’optimisme des investisseurs, en annonçant un relèvement des droits de douane de 10 à 25% sur 200 milliards de produits chinois actifs le vendredi 10 mai. Depuis, les marchés évoluent avec une forte volatilité, alors que les investisseurs guettent la moindre indication aux Etats-Unis et en Chine d’un nouveau tour de vis des droits de douane. Dans ce contexte, Frank Vranken, responsable de la stratégie d’investissement chez Puilaetco Dewaay, recommande aux investisseurs de se montrer prudents.

"On ne peut rien prévoir avec Donald Trump."

Les marchés sont de nouveau sujet à une forte volatilité en raison des tensions commerciales. Cette phase est-elle passagère?
Nous ne sommes pas encore sortis des problèmes. Il faut composer avec de la volatilité durant cinq semaines. À ce moment-là, les deux présidents, Donald Trump et Xi Jinping, doivent se rencontrer lors de la réunion du G20. D’ici là, les marchés vont encore connaître pas mal de soubresauts. Mercredi dernier, Donald Trump a encore pris des mesures commerciales contre la Chine en interdisant aux réseaux de télécommunications américains de se fournir en équipements auprès de sociétés étrangères jugées à risque, une mesure ciblant Huawei, le géant chinois des télécommunications. Alors, je suis prudent pour la suite sur les marchés. Même si les investisseurs semblent penser que les discussions ne sont pas si importantes, nous sommes face à deux points de vue complètement différents par rapport à l’issue finale de la guerre commerciale. Xi Jinping, veut un accord équitable, alors que Donald Trump veut absolument gagner. Cette différence amène beaucoup d’incertitudes. Celles-ci vont durer un bout de temps. Cela aura des conséquences sur la croissance économique mondiale, car les incertitudes impactent la volonté des consommateurs à dépenser davantage et des producteurs à s’engager dans des investissements. Ce n’est donc pas le moment de se ruer sur les actions.

Les marchés n’ont donc pas suffisamment baissé pour offrir un point d’entrée intéressant?
Même après leur baisse, les indices boursiers affichent toujours un ratio cours/bénéfices pas suffisamment bas pour que les investisseurs puissent s’y intéresser.

Que doit faire l’investisseur dans un tel contexte de marchés?
Ceux qui sont investis doivent prendre une protection en achetant soit des options soit des fonds passifs inversés, qui protègent en cas de baisse des marchés. Il en existe suffisamment, en particulier les fonds passifs inversés. Cela vaut aussi bien pour les actions américaines que pour européennes. De plus, beaucoup d’investisseurs ont obtenu un beau rendement depuis le début de l’année grâce à la remontée des marchés d’actions. Il est donc opportun d’alléger ses positions pour obtenir un peu de cash. D’autant plus qu’au second semestre, il est exclu de retrouver les mêmes gains sur les marchés d’actions.

"Ceux qui sont investis doivent prendre une protection en achetant soit des options, soit des fonds passifs inversés."

Les marchés d’actions vont-ils reproduire leur performance négative de 2018 cette année?
Les marchés d’actions ne sont pas dans le même contexte économique que l’année passée, car nous sommes plus avancés dans le cycle. Aux Etats-Unis, le taux de chômage a diminué et l’inflation commence à remonter, ce qui n’est pas anormal. D’autant plus que la hausse des droits de douane va se répercuter sur les prix à l’importation. Alors le comportement actuel des marchés n’est pas tellement surprenant. Nous nous trouvons aussi dans une période de résultats de sociétés moins bons. Le contexte actuel sur les marchés diffère de 2018 car il faut aussi rappeler que la mauvaise performance des indices boursiers s’est concentrée surtout durant le quatrième trimestre. Actuellement, nous approchons de l’été, et la période se caractérise par le paiement des dividendes, ce qui pèse sur les marchés d’actions. En même temps, les bonnes nouvelles sur les Bourses se raréfient. Nous nous trouvons dans une période transitoire.

Faut-il acheter de l’or dans le contexte actuel?
Oui. De toute façon, il faut toujours avoir de l’or en fin de cycle économique, caractérisé par un retour de l’inflation, et une volatilité élevée. Cela vaut donc la peine de payer une prime pour acquérir de l’or. Le métal jaune ne distribue pas de dividende, mais si les marchés d’actions se replient brutalement, il offre une sécurité.

Cryptomonnaies Le Bitcoin, valeur refuge?

Le cours du bitcoin s’est envolé ces derniers jours alors que les marchés d’actions ont été sujets à de la forte volatilité. La principale monnaie virtuelle décentralisée, est passée de 6.291,33 dollars vendredi 11 mai à 7.864,38 dollars le lundi soir suivant, soit une augmentation de 25%, selon des données compilées par Bloomberg.

Jeudi dernier, le bitcoin a même temporairement atteint 8.386,13 dollars, son plus haut niveau depuis juillet 2018. Il est toutefois retombé le lendemain à 7289 dollars.

Il n’en a pas fallu plus pour que certains analystes considèrent la cryptomonnaie, qui avait culminé à 19.511 dollars en décembre 2017, comme la grande gagnante des tensions commerciales.

Afin d’éviter "une fonte de leur épargne" provoquée par la dépréciation du yuan, les investisseurs chinois "pourraient se ruer vers les valeurs refuges comme l’or, le dollar mais également le bitcoin", a expliqué Réda Aboutika, analyste pour le courtier en ligne XTB, qui voit dans l’escalade commerciale "le déclencheur" de la récente flambée de la cryptomonnaie. Mais "ce n’est qu’une hypothèse" et "tous les analystes ne s’accordent pas sur ce point", a-t-il nuancé.

Ce n’est pas la première fois que le bitcoin est invoqué face à une crise: l’embargo américain sur l’Iran, la chute de la livre turque à l’été 2018 et le chaos politique et économique au Venezuela ont déjà donné lieu à des spéculations sur l’utilisation de la célèbre cryptomonnaie comme remède miracle.

Faut-il privilégier les obligations?
Tout dépend des prévisions sur l’évolution des taux d’intérêt. Du côté des Etats-Unis, on escompte une ou deux baisses des taux d’intérêt, qui sont déjà prises en compte sur les marchés. En Europe, la Banque centrale européenne ne relèvera pas ses taux d’intérêt cette année. Mais les obligations rapportent peu. Seules les obligations américaines offrent un peu de rendement. Toutefois, il y a toujours le risque du dollar. Alors, il faut être très prudent par rapport à ce risque. Car si la Réserve fédérale abaisse ses taux d’intérêt, le dollar va en pâtir face aux autres devises.

Et du côté des obligations d’entreprises?
Elles offrent un rendement relativement faible par rapport aux obligations d’Etat. Leur spread est bas, et n’est pas encore séduisant. Cela dit, si ce spread s’élargit, cela constituera un signal d’alarme.

Outre la guerre commerciale, qui est vue comme le principal risque sur les marchés par les gérants de fonds, les tensions au Moyen-Orient et dans le reste du monde n’ont pas disparu. Ces mauvaises nouvelles ne sont pas encore prises en compte?
On voit plusieurs régions où des déflagrations se produisent. L’Iran se trouve sous la pression américaine. Si les Etats-Unis réduisent à zéro les exportations de pétrole iranien, le pays n’aura plus rien à perdre et pourrait se lancer dans des représailles. Ce qui est arrivé avec le sabotage des navires saoudiens n’est pas clair. Mais on voit que les tensions géopolitiques montent. Si un conflit éclatait, les prix du baril de pétrole pourraient grimper et impacter le prix à la pompe. Cela se répercuterait sur l’inflation. On se retrouverait alors en période de stagflation. Dans plusieurs autres endroits, des problèmes existent aussi. Les Etats-Unis menacent d’intervenir au Venezuela, un pays producteur de fuel lourd très demandé par les compagnies parapétrolières. Une intervention américaine pourrait court-circuiter la production. Tout cela n’est que de la pure spéculation à l’heure actuelle, mais le potentiel de telles tensions n’est pas à négliger.

Les résultats de sociétés, en particulier en Belgique, montrent leur inquiétude face à l’évolution du cycle économique. Cela préfigure-t-il un second semestre particulièrement difficile?
On voit des sociétés belges lancer des avertissements sur résultats. Mais la Belgique est, comme l’Allemagne, une zone d’exportation très liée à la croissance du commerce extérieur. Sur le plan global, le commerce se retrouve sous pression. Cela a un impact sur nos sociétés, qui se retrouvent entre le marteau et l’enclume. Mais ce n’est pas précurseur de ce qui va se passer au second semestre. Tout repose sur l’incertitude qu’a créée Donald Trump. On ne peut rien prévoir avec lui. Toutefois, les élections de 2020 approchent. Le Président américain veut présenter un beau bulletin aux électeurs en montrant que la croissance économique est élevée et la Bourse en hausse. S’il met le feu aux poudres, cela va l’empêcher de présenter un tel bulletin. Mais on ne peut prévoir ses actions.

Les tweets de Donald Trump donnent le ton sur les marchés. Est-ce durable?
Le risque actuel avec la volatilité est que des retraits massifs peuvent survenir. Lorsque les allers-retours en Bourse sont importants et que la volatilité est élevée, l’envie d’investir diminue. Si vous entrez en Bourse un jour, et que vous perdez 5% le lendemain, vous allez vous retirer rapidement. Les tweets de Donald Trump ne sont pas rassurants pour l’investisseur. Le jeu est assez risqué du côté américain.

Les Etats-Unis concentrent donc toute l’attention des investisseurs?
Complètement. Mais cela va peut-être changer avec les élections européennes qui arrivent. Si le Parlement européen éprouvait des difficultés à travailler à cause des populistes qui obtiennent une part importante des sièges, cela pourrait amener de la volatilité supplémentaire sur les marchés. Les frictions entre les pays européens restent aussi à surveiller. L’entente est mauvaise entre des pays comme la France et l’Italie.

Et le Brexit?
Le Brexit a été repoussé à la fin du mois d’octobre. Mais son évolution reste liée aux résultats des élections européennes. Si le parti eurosceptique de Nigel Farage obtient des scores élevés, on va se poser beaucoup de questions pour le dossier du Brexit. On le saura rapidement, le 27 mai, soit dans quelques jours à peine.

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