analyse

"Le marché baissier devrait se poursuivre dans la première moitié de 2019"

Gardez les ceintures attachées! Les marchés boursiers resteront volatils en 2019. Il faudra faire preuve d’agilité pour saisir les opportunités.

L’année 2019 qui vient de démarrer promet de n’être pas des plus commodes pour les investisseurs. D’un côté, on fait face à un environnement économique qui reste globalement favorable. De l’autre, à des marchés boursiers déprimés qui prédisent des jours sombres sur le plan économique. "Cette divergence ne pourra s’éterniser, avertit Philippe Gijsels, chief strategy officer auprès de BNP Paribas Fortis. À un moment, précise-t-il, il faudra que ces deux paramètres convergent à nouveau. Deux scénarios sont possibles. Soit le marché a raison. Il faut dans ce cas que les chiffres de l’économie se détériorent de façon spectaculaire dans les 6 à 9 prochains mois. Soit les Bourses ont tort et remontent la pente, prolongeant de la sorte le marché du taureau (marché haussier) qui a quand même déjà atteint un âge respectable…"

Dans quel sens peut-on espérer que cette équation se résoudra? Pour y voir plus clair, à défaut de le savoir avec certitude, L’Echo est allé à la rencontre de plusieurs économistes et stratèges boursiers. Et comme on pourra le lire, force est de constater que les avis divergent parfois. En particulier, sur le comportement des marchés dans les tout prochains mois.

La croissance ralentit

Commençons le tour de piste par les économistes. La plupart d’entre eux s’accordent pour affirmer que le rythme de la croissance mondiale restera honorable. En baisse toutefois par rapport à celui de 2018. "Elle devrait reculer à 3,4% cette année contre 3,7% au cours des douze derniers mois", estime-t-on chez Pictet Wealth Management (Genève). C’est aux Etats-Unis qu’elle devrait le plus décélérer. Elle tomberait de 3% en 2018 à 2,1% en 2019 et à 1,5% en 2020, entrevoit Koen De Leus, chef économiste auprès de BNP Paribas Fortis. "Les effets positifs qu’ont ressentis les Etats-Unis à la suite des allégements fiscaux consentis par le président Trump commencent peu à peu à s’atténuer. Ces mesures avaient donné un coup de pouce de 0,7 point de pourcentage à la croissance en 2018", explique l’économiste.

Chez ING Belgique, Peter Vanden Houte, également chef économiste, voit plutôt un taux de croissance de 2,4% cette année. Pour cet économiste, "la forte hausse des dettes aux Etats-Unis, principalement des entreprises, fait que la croissance de l’économie américaine est de plus en plus sensible à des taux d’intérêt élevés. Dans ce cadre, un affaiblissement de la croissance pour la fin de cette année apparaît de plus en plus probable", explique Peter Vanden Houte qui prévoit une chute de son rythme en 2020, à 1,8%.

"Resynchronisation des économies dans le monde"

De ce côté-ci de l’Atlantique, la croissance de la zone euro est aussi attendue en baisse. Mais dans une moindre mesure donc. Déjà sous la barre des 2% l’année passée, elle devrait tourner aux alentours de 1,4%. "Voire un peu au-delà de 1,5%, estime Florence Pisani, directeur de la recherche économique de Candriam. La croissance de la zone euro a clairement marqué le pas ces derniers mois. Des facteurs temporaires, comme les difficultés rencontrées par le secteur automobile, la hausse du prix de l’essence, ou encore la contraction marquée des exportations vers la Turquie, l’expliquent. Mais au cours des prochains mois, la baisse du prix du pétrole devrait rendre du pouvoir d’achat aux ménages et l’activité du secteur automobile se normaliser."

"Conserver un profil d’investissement moins cyclique en privilégiant les actions défensives et les actions ‘value’, celles qui sont sous-évaluées par rapport à leurs fondamentaux".
Steven Vandepitte
Stratégie d’investissement chez ING Belgique

En Chine, la croissance devrait aussi ralentir. La guerre commerciale sino-américaine amputera jusqu’à 1 point de base la progression du PIB (produit intérieur brut) de ce pays, évalue Christophe Donay, responsable de l’allocation d’actifs chez Pictet. Mais la politique du soutien à l’économie que Pékin est en mesure de conduire, compensera en partie les effets négatifs des tensions commerciales. La croissance devrait être en mesure d’atteindre 6,1% contre 6,6% l’an dernier. Ce qui permettra aux régions émergentes d’afficher un taux de quelque 4%.

Le coup de frein que va subir la croissance outre-Atlantique, ainsi qu’en Chine, et celle plus modérée en Europe permet du coup à Christophe Donay, d’entrevoir "une resynchronisation des économies mondiales".

La courbe des taux: qu’en penser?

Les prévisions des économistes sont indéniablement moins enthousiasmantes que celles annoncées il y a un an à la même époque. Certes. Il n’y a pourtant pas de quoi pour les marchés, en regard des chiffres communiqués, de déprimer à ce point comme ils l’ont fait ces derniers mois. Avec des pertes parfois supérieures à 20% depuis leur point le plus haut de ces douze derniers mois, ils nous donnent cette impression d’anticiper une récession prochaine des économies.

Une série de facteurs ont en réalité alimenté cette perspective crainte. Parmi eux, il y a la réduction de l’écart (spread) entre les taux obligataires à 2 ans et à 10 ans aux Etats-Unis. Le rendement du bon du Trésor qui à 2 ans évoluait à 0,60% juste avant la première remontée des taux directeurs de la Fed en décembre 2015, a fait mine de passer en novembre au-delà de celui du bon du Trésor à 10 ans lorsqu’il s’est approché du seuil des 2,9%. D’ordinaire, une telle configuration sur le marché des taux constitue un signe avant-coureur d’une contraction de l’économie dans les 12 à 24 mois.

"La faiblesse actuelle des marchés n’est pas le reflet de pauvres fondamentaux. Elle est plutôt alimentée par une série de chocs particuliers qui créent des risques très réels pour les investisseurs, mais en même temps qui offrent des opportunités pour les investisseurs bien positionnés", résume
Candace Browning
Responsable de la recherche globale - Bank of America

Pour autant, Christophe Morel, économiste auprès de Groupama AM (Paris), ne croit pas beaucoup, comme la plupart de ses confrères, au scénario de la récession. Il reconnaît bien que "le marché des taux a prévu 100% des récessions. Mais il en a aussi prévu souvent bien plus qu’il y a en a eu". Responsable global des thématiques d’investissement à la banque suisse UBS, Philippe Müller n’entrevoit pas non plus une récession cette année, "mais plutôt à des signes que l’on avance gentiment dans le cycle, avec une série de ‘turning points’, de points d’inflexion".

Chez ING, Peter Vanden Houte ne croit pas beaucoup non plus que le cycle de l’expansion économique va prochainement arriver à son terme. Mais, fait-il observer, "plus la période d’expansion est longue, plus grand est le risque de voir se creuser des déséquilibres qui rendent la croissance économique plus fragile".

Les vrais sujets d’inquiétudes

Ce qui préoccupe en réalité énormément la plupart des prévisionnistes, ce sont les tensions géopolitiques (guerre commerciale USA-Chine entre autres) et la montée des populismes dans un nombre croissant de régions du monde (USA, Brexit, Italie, France entre autres). "Jamais ces facteurs, auxquels on peut ajouter la politique monétaire américaine n’ont autant pesé sur les marchés", avance Christophe Donay, surpris d’observer que 80% des classes d’actifs ont clôturé 2018 dans le rouge. "Une première depuis les années 1970!", s’exclame-t-il.

"Ces facteurs négatifs confisquent de la visibilité pour les marchés qui ont de ce fait reconstitué la prime de risque. D’où certains ratios de valorisation des marchés, tels les PER (price earning ratio ou ratio cours/bénéfice) en particulier, se sont comprimés de 3 à 4 points. En Europe, ils sont tombés de 16 à 12,5. Ces facteurs défavorables expliquent pourquoi les marchés ne sont pas en mesure de capter les bons fondamentaux", poursuit Donay. Et donc, si l’on peut se permettre d’extrapoler, d’effacer le fossé existant entre la croissance économique et l’évolution baissière des Bourses.

Outre les inquiétudes géopolitiques, Koen De Leus pointe encore la création de liquidité ces dernières années par les principales banques centrales du monde. Elle a favorisé les actifs financiers. "Il n’est certainement pas illogique de craindre à présent le fait qu’une politique monétaire un peu moins souple puisse faire pression sur ces mêmes actifs", explique le chef économiste.

Sur la question justement des politiques monétaires des principales banques centrales du monde, les experts de la prévision s’accordent pour penser que la Fed aux Etats-Unis n’est plus très loin d’achever sa politique de remontée de son taux directeur. En Europe par contre, vu le ralentissement du rythme de la croissance, "les taux d’intérêt auront du mal à se relever dans les prochaines années", affirme Peter Vanden Houte. D’où son sentiment selon lequel "un taux de 0% risque de devenir la nouvelle norme en matière de taux courts dans la zone euro".

Enfin, un autre facteur encore risque de mettre la pression sur les marchés. C’est celui d’assister à une multiplication des avertissements de résultats revus à la baisse émis par les sociétés. Il est loin d’être négligeable dans la mesure où l’on prévoit un ralentissement de la croissance des économies.

"La volatilité devient la norme"

Il y a tout lieu de penser que tous ces éléments plutôt défavorables continueront d’affecter le moral des investisseurs dans les prochains mois. "Ils pourraient en effet influencer significativement les tendances économiques et de marché en 2019", anticipe Christophe Donay.

Dans l’ensemble, les stratèges n’en font pas mystère: 2019 sera bel et bien une année volatile sur les marchés. Fort probablement même davantage que l’an passé. "La volatilité des marchés d’actions devrait être plus élevée en 2019 que l’an dernier", pense Christophe Donay. "Pour 2019, nous prévoyons aussi un maintien de cette volatilité", avance de son côté Koen De Leus. "Plus encore, ajoute-t-il, nous nous attendons à ce qu’elle devienne la norme".

Comment se positionner sur les marchés?

Après plusieurs mois difficiles, peut-on imaginer que les Bourses ont suffisamment anticipé les points sombres? Oui pour le stratégiste Shoqat Bunglawala de chez Goldman Sachs Asset Management. Il considère que les marchés d’actions suite à leur récente baisse, sont à nouveau l’endroit où il faudra être en 2019.

Les prévisionnistes de Bank of America – Merrill Lynch sont pour leur part plus nuancés. Ils s’attendent à ce que le marché baissier observé à la fin de l’année écoulée devrait se poursuivre. Des actifs financiers toucheront des niveaux planchers dans la première moitié de l’année, une fois que les anticipations de taux d’intérêt auront atteint leur point haut et les prévisions de résultats leur point bas. "La faiblesse actuelle des marchés n’est pas le reflet de pauvres fondamentaux. Elle est plutôt alimentée par une série de chocs particuliers qui créent des risques très réels pour les investisseurs, mais en même temps qui offrent des opportunités pour les investisseurs bien positionnés", résume Candace Browning, responsable de la recherche globale auprès de la banque américaine. Ses analystes estiment que l’indice S&P 500 pourraient toucher cette année un pic autour de 3.000 points, avant de l’achever à 2.900 points.

Il y a un an, les analystes de Bank of America – ML avaient compté parmi les rares prévisionnistes qui avaient fait les prédictions les plus judicieuses pour 2018. Pour mémoire, ils avaient prédit que S&P 500 pourrait monter jusqu’à 2.860 points dans les tout premiers mois et subir par la suite des prises de bénéfice.

Le Stoxx 600 à 385 points!

Des opportunités, Christophe Donay de chez Pictet estime aussi que "la volatilité en offrira aux investisseurs tactiques, suffisamment agiles et flexibles pour s’adapter à des conditions de marché évoluant rapidement". Donay privilégie les sociétés qui ont de la visibilité sur leur croissance, qui disposent de la capacité d’augmenter les prix (pricing power). Et dans l’environnement de taux qui resteront bas, on épingle encore les sociétés – peu endettées – dont on estime qu’elles seront capables de relever les dividendes.

Attention cependant de ne pas s’engager sur les actions à la légère, prévient de son côté Steven Vandepitte, responsable de la stratégie d’investissement chez ING Belgique. Alors que le sommet du cycle haussier a probablement été atteint en 2018, ce stratège recommande de "conserver un profil d’investissement moins cyclique en privilégiant les actions défensives et les actions ‘value’, celles qui sont sous-évaluées par rapport à leurs fondamentaux".

Sur le plan de l’allocation géographique, les actions émergentes sont celles qui ont le plus la cote auprès des stratégistes. L’affaiblissement du dollar américain que beaucoup d’entre eux prévoient cette année, aura un effet favorable pour les marchés émergents. "Il diminuera la pression sur les pays en développement, leurs devises, ainsi que sur les matières premières", anticipe Philippe Gijsels pour qui l’euro pourrait remonter jusqu’à 1,25 dollar cette année. À l’inverse, les actions européennes sont les moins souvent recommandées. Les actions américaines dont les valorisations sont revenues à des niveaux attractifs, leur sont plutôt préférées. Tranchant en quelque sorte avec ce qui vient d’être dit, les stratèges de Deutsche Bank prévoient un rebond de 10% de l’indice Stoxx 600 au premier trimestre pour remonter à 385 points. Selon eux, "les risques sur la croissance sont excessivement intégrés dans les cours". Attention toutefois. "Le rebond sera de courte durée", préviennent-ils. "Le Stoxx 600 devrait revenir à 345 points en fin d’année".

L’or plébiscité

Concernant les obligations, Maxime Alimi, responsable de l’allocation chez AXA Investment Management estime que "dans l’environnement actuel, ces actifs financiers ne constitueront plus une solution de repli en cas de correction boursière".

Comme valeur refuge, les stratégistes sont plus nombreux à citer plutôt le métal jaune qui depuis plusieurs mois déjà bénéficie de l’environnement macroéconomique incertain. Pour Steven Vandenpitte, "l’once d’or devrait profiter d’une banque centrale américaine potentiellement moins agressive et, par ricochet, d’un billet vert probablement moins vigoureux". Les analystes de Merrill Lynch entrevoient un cours moyen de 1.296 dollars pour l’once d’or en 2019.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect