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Les indices de la fin de la fête boursière

©EPA

Bientôt le début de la fin pour les actions? On assiste à une multiplication de signaux qui incitent à la prudence quant à la pérennité du marché haussier actuel.

Depuis le début du troisième trimestre, les actions cotées en Bourse sont en forme à l’échelle mondiale, à quelques exceptions près, telles que les marchés chinois et d’autres places financières émergentes, victimes de la guerre commerciale et de la hausse du dollar. À Wall Street, le rally boursier est reparti de plus belle depuis juillet. En Europe, à part la Bourse de Londres, affectée par le Brexit, et celle de Milan, ralentie par les incertitudes politiques, les actions sont en nette hausse sur cette période, grâce notamment à de bons résultats d’entreprises et au maintien de la croissance économique, même si celle-ci a ralenti.

Apple, comme IBM à l’époque, souffre d’une incapacité à créer de nouveaux produits aussi révolutionnaires que son célèbre iPhone.

Mais cette vigueur de la plupart des marchés boursiers de la planète ne s’apparente-t-elle pas au chant du cygne? Ces dernières semaines, plusieurs indices se sont accumulés qui laissent craindre que la fête soit proche d’être terminée pour les actions. S’il est impossible d’affirmer avec certitude que le marché haussier touche à son terme, on peut – ou on doit – s’interroger sur sa pérennité, compte tenu de ces clignotants qui devraient à tout le moins faire réfléchir les investisseurs.

Des records de Wall Street au risque d’inversion de la courbe des taux d’intérêt, en passant par l’attentisme de Warren Buffett et la mystérieuse fermeture d’un fonds spéculatif, voici un petit aperçu de ces signaux qui pourraient annoncer la prochaine correction des marchés financiers. Voire une future crise boursière?

Apple dans les traces d’IBM

©BELGAIMAGE

Chaque époque a sa société emblématique des progrès du moment. La période industrielle avait vu U.S. Steel  atteindre une capitalisation boursière record de 1 milliard de dollars à Wall Street au début du XXe siècle. Dans les années 1980, ce fut au tour d’IBM  de franchir un cap historique en enregistrant, en août 1987, une capitalisation boursière de 100 milliards de dollars. Et la semaine dernière, Apple  a inscrit un nouveau record: 1.000 milliards de dollars de capitalisation en Bourse de New York.

Si le constructeur de l’iPhone a marqué les esprits en franchissant ce seuil symbolique, la comparaison avec IBM, un de ses prédécesseurs dans l’innovation technologique, interpelle. Concepteur du premier ordinateur personnel, IBM a vu sa valorisation boursière culminer peu avant le krach du 19 octobre 1987, jour où l’indice Dow Jones a enregistré sa plus nette baisse historique en une séance de cotation. Le sommet boursier d’IBM, à l’époque, avait coïncidé avec le plus haut niveau du Dow Jones  , enregistré le 25 août 1987. Le krach d’octobre, causé par une forte montée des taux d’intérêt, emporte l’action IBM, qui prendra des années pour s’en remettre. Entre son pic d’août 1987 et son plancher historique touché en août 1993, le titre IBM a perdu 76,54% et sa capitalisation boursière est tombée de 100 à 23,4 milliards de dollars…

Comparaison n’est pas raison mais il n’empêche qu’Apple, comme IBM à l’époque, souffre d’une incapacité à créer de nouveaux produits aussi révolutionnaires que le célèbre iPhone, le téléphone multifonction qui a marqué les dix dernières années. IBM peinait également à se renouveler après son succès des années 1980. Au début des années 1990, l’attention s’est portée vers les éditeurs de logiciels tels que Microsoft  qui ont pris le relais dans l’innovation technologique. Reste à voir si le record d’Apple s’inscrira dans cette lignée.

Petit air de 2007

"Le pic de la croissance est probablement derrière nous."
Johan Thijs
Administrateur délégué de KBC

Qui se souvient des premiers symptômes de la crise financière? En 2007, deux fonds spéculatifs de la banque américaine Bear Stearns sont fermés, faute de pouvoir rembourser les investisseurs. La crise des "subprime mortgages" apparaîtra ensuite au grand jour.

Retour en 2018: fin juillet, le gestionnaire d’actifs suisse GAM  suspend un de ses gestionnaires de fonds emblématiques pour cause de manquement dans la gestion du risque. Des investisseurs qui avaient placé leur argent dans le fonds de ce gestionnaire se ruent pour réclamer leur dû, ce qui contraint GAM à arrêter purement et simplement les remboursements de ce fonds obligataire "absolute return". Comme son nom l’indique, ce fonds devait investir dans tout type d’obligations dans le but de dégager un rendement maximum. Le marché obligataire a souffert ces derniers mois, avec la remontée des taux, surtout aux Etats-Unis. Il s’agira de tenir le marché des fonds à l’œil…

La croissance économique ralentit

En Allemagne, la baisse des commandes industrielles annoncée lundi, ne présage rien de bon. ©Bloomberg

"Le pic de la croissance est probablement derrière nous", a déclaré, jeudi, l’administrateur délégué de KBC, Johan Thijs, en marge de la publication des résultats trimestriels du groupe bancaire. Voilà qui confirme ce que les indicateurs conjoncturels laissent entrevoir depuis plusieurs semaines. Les derniers indices des directeurs d’achats (PMI), qui donnent une bonne idée de l’état de l’économie, montrent que l’activité a ralenti dans la zone euro le mois dernier. En particulier, cette enquête menée par l’institut Markit signale que l’optimisme des entreprises pour les affaires futures a nettement diminué. On suppose que les conséquences de la guerre commerciale menée par les Etats-Unis de Donald Trump y ont joué un rôle.

Pour Warren Buffett, tout est cher en Bourse.

Mais même outre-Atlantique, le cœur n’y est plus. Après la croissance de 4,1% du deuxième trimestre, soit la meilleure performance depuis quatre ans, le PIB (produit intérieur brut) de la première économie mondiale devrait ralentir sa progression durant la deuxième partie de l’année. Au troisième trimestre, la Réserve fédérale de New York table sur une croissance de 2,58%, a-t-elle annoncé la semaine dernière, alors qu’elle visait encore 2,83% quelques jours plus tôt. Les chiffres de l’emploi de juillet, inférieurs aux attentes, ont pesé dans la balance. Contrairement à Trump, les économistes s’attendent eux aussi à un ralentissement de la croissance, parce que la Fed devrait continuer à relever ses taux directeurs.

L’Europe ne fera guère mieux. En Allemagne, la baisse de 4% des commandes industrielles en juin, annoncée lundi, ne présage rien de bon. L’économie reste en croissance, certes, mais celle-ci ralentit indéniablement.

Warren Buffett accumule le cash

©REUTERS

Berkshire Hathaway  , le holding de Warren Buffett, n’investit plus. Le manque de prix attrayants s’est avéré être "un obstacle à quasiment toutes les opérations que nous avons envisagées en 2017", estime le milliardaire investisseur qui fonde sa stratégie sur des achats à long terme d’actions jugées bon marché. Autrement dit: tout est cher en Bourse.

Une société d’analyse financière, Leuthold Group, a analysé les valorisations des actions américaines depuis 1957 et a vérifié les rendements qu’on pouvait en attendre. Résultat: avec les valorisations actuelles, on a les plus faibles rendements en perspectives des dix dernières années. Dernière précision: les dernières fois où Buffett a détenu autant de cash, c’était en 1999 et en 2007. Juste avant les deux dernières dégringolades des marchés boursiers.

Records sur les marchés

Les fusions-acquisitions comme celle de T-Mobile et Sprint se sont multipliées cette année. ©EPA

La roche tarpéienne est proche du Capitole. Plus lourde sera la chute. Les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Attention à ne pas se brûler les ailes. On ne manque pas d’expressions imagées pour signifier que l’enregistrement de records boursiers nous rapproche inexorablement d’une correction des cours. Or, les marchés, en particulier aux Etats-Unis, battent tous les records. Le 22 août, l’indice S&P 500 de la Bourse de New York entrera dans son plus long marché haussier de l’Histoire. Cela signifie que, depuis son dernier point bas, l’indice américain ne cesse de grimper, sans avoir fléchi d’au moins 20% depuis son plus récent sommet.

"Ce que nous observons est peut-être la fin du marché haussier."
John Blank
Chef stratégiste actions chez Zacks Investment Research

Le Nasdaq   a lui aussi atteint des records. Mais, remarque l’agence Bloomberg, alors que l’indice technologique continue à grimper, le nombre de ses composants qui affichent des cours historiquement élevés diminue, signe que le pic boursier serait en vue.

Un autre record retient l’attention: les achats d’actions propres des entreprises américaines devraient atteindre 1.000 milliards de dollars cette année, a calculé John Blank, chef stratégiste actions chez Zacks Investment Research, cité par CNBC lundi dernier. La dernière frénésie de rachats d’actions comparable a eu lieu en 2007, juste avant la crise bancaire. "Ce que nous observons est peut-être la fin du marché haussier", conclut-il.

Enfin, JPMorgan s’attend à une année record pour les fusions et acquisitions, qui auraient atteint un total inédit de 1.350 milliards de dollars au premier semestre aux Etats-Unis. Une effervescence des M&A (mergers and acquisitions) avait aussi été observée avant la crise de 2008.

La courbe des taux s’aplatit

Même d’éminents membres de la Fed comme James Bullard s'inquiètent de l'aplatissement de la courbe des taux. ©Bloomberg


C’est l’un des signaux préférés des investisseurs et des économistes pour anticiper une éventuelle récession économique: en cas d’inversion de la courbe des taux, c’est-à-dire si les taux à long terme passent sous le niveau des taux à court terme, la probabilité d’une récession augmente. En tout cas, lors de neuf des dix dernières fois où l’économie s’est contractée, il y a eu préalablement une telle inversion, même si le délai entre l’inversion et la récession s’est avéré très variable.

Aux Etats-Unis, l’écart entre taux à 2 et 10 ans est au plus bas depuis la crise financière.

Actuellement, la courbe n’est pas inversée mais elle s’aplatit considérablement: les taux courts montent et les taux longs montent beaucoup moins vite. Aux Etats-Unis, l’écart entre taux à 2 et 10 ans est au plus bas depuis la crise financière. Si cet écart devient négatif, on assistera à une inversion de la courbe. Même d’éminents membres de la Fed, James Bullard et Neel Kashkari, s’en inquiètent…

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