Les investisseurs prêts à se ruer sur des obligations européennes communes

L'annonce d'Angela Merkel et Emmanuel Macron en début de semaine a déjà eu un impact sur le marché des obligations. ©Photo News

Le plan de relance de 500 milliards d’euros proposé par Angela Merkel et Emmanuel Macron a déjà des effets sur les marchés. La perspective d’une émission d’obligations européennes allèche les investisseurs. Sans une telle solidarité, la zone euro risquerait une nouvelle crise.

On ne mesure peut-être pas encore bien l’importance de l’annonce que la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron ont effectuée lundi dernier. Si leur proposition, à savoir un plan de relance de 500 milliards d’euros financé par des emprunts communs au niveau européen, finissait par convaincre les pays les plus réticents, tels que les Pays-Bas et l’Autriche, les risques qui pèsent sur la zone euro seraient considérablement réduits. "Bien que certains détails restent à préciser, nous voyons l’accord des deux plus grands pays européens comme potentiellement décisif, comme cela a souvent été le cas dans le passé", commente la banque d’affaires américaine Morgan Stanley dans un note publiée mardi.

"Nous voyons l’accord des deux plus grands pays européens comme potentiellement décisif, comme cela a souvent été le cas dans le passé."
Morgan Stanley

Toutefois, cette mutualisation de dette à l’échelon européen pour répondre au défi de la crise du Covid-19 n’en est encore qu’au stade des intentions louables. L'Allemagne a même semblé rétropédaler en écartant des "emprunts communs", ce qui semble relever de la simple précaution oratoire puisque la proposition de Merkel et Macron consiste à réaliser les emprunts via la Commission européenne, dont la dette est garantie... en commun par les États.

Les investisseurs ont, en tout cas, accueilli favorablement la sortie surprise du couple franco-allemand. Sur le marché des obligations, les taux d’intérêt des pays de la zone euro les plus mal lotis financièrement ont diminué. C’est le signe que les investisseurs leur font davantage confiance: si un pays est considéré comme un emprunteur risqué, les investisseurs lui réclament un taux d’intérêt plus élevé quand ils lui prêtent de l’argent en souscrivant aux obligations qu’il émet; a contrario, si le profil de risque du pays s’améliore, le marché tolère un taux plus faible.

Écarts de taux en baisse 

Mais, comme les taux varient aussi pour une foule d’autres raisons, par exemple au gré des fluctuations de la conjoncture économique globale, on évalue habituellement le niveau de risque des pays en comparant leur taux d’intérêt à un taux de référence. En zone euro, c’est le taux d’intérêt de l’Allemagne, pays le plus solide financièrement, qui sert de "benchmark". Et au cours de la semaine écoulée, on voit que l’écart (ou "spread") entre, d’une part, les taux des pays européens du sud, qui sont les plus fragiles financièrement, et, d’autre part, le taux allemand, a diminué. Autrement dit, les pays du sud sont devenus moins risqués aux yeux des investisseurs, ce qui est la conséquence directe des espoirs qu’ont suscité Merkel et Macron lundi.

1,60%
Taux italien à dix ans
La semaine dernière, le taux italien à dix ans était de 1,86%. Il est tombé à 1,60% cette semaine. Autrement dit, le pays est devenu moins risqué aux yeux des investisseurs, ce qui est la conséquence directe des espoirs qu’ont suscité Merkel et Macron lundi.

Au point de vue des obligations qui arrivent à maturité dans dix ans, l’écart de taux entre l’Italie et l’Allemagne a baissé d’environ 30 points de base (pb), soit 0,30 point de pourcentage. La semaine dernière, le taux italien à dix ans était de 1,86% et il est tombé à 1,60%, soit une baisse de 26 pb (ou 0,26 point de pourcentage). Dans le même laps de temps, le taux allemand est passé, quant à lui, de -0,53% (il est en territoire négatif depuis un an) à -0,49%, soit une hausse de 4 pb. En tout, l’écart entre les deux s’est donc resserré de 30 pb, ce qui est une évolution tout à fait notable sur le marché des obligations.

On observe des évolutions comparables pour d’autres pays du sud de la zone euro: l’écart de taux de la Grèce par rapport à l’Allemagne a diminué de plus de 30 pb et ceux de l’Espagne et du Portugal ont baissé de 15 pb. Même les "spreads" de la Belgique et de la France ont reculé, de 8 et 6,5 points de base respectivement.

La Belgique mauvaise élève

Les investisseurs apprécient donc incontestablement la solidarité franco-allemande affichée cette semaine. Car, faute d’une mutualisation de la dette, la situation de la zone euro serait de plus en plus intenable, selon les analystes. Dans une note récente, la banque privée suisse Pictet s’est penchée sur l’effet de la crise du coronavirus sur les dettes des États. Elle constate que les déficits publics explosent partout à cause des plans d’aide aux entreprises et aux ménages et de la baisse des recettes fiscales due à la crise.

"Les niveaux d’endettement élevés risquent de tirer la sonnette d’alarme", avertit Pictet. "Il ne faut pas oublier que lors de la crise des dettes souveraines de la zone euro, la Grèce s’était trouvée au bord de l’exclusion de la monnaie unique avec une dette qui avait franchi la barre des 150% du PIB (produit intérieur brut, NDLR)."

Pictet a établi un classement des États en fonction du coût de leur dette existante, de leur capacité à la financer et du niveau auquel la dette tombera naturellement lors des périodes de croissance de leur économie. La banque évalue ainsi la soutenabilité des dettes publiques des différents pays. "Notre analyse montre que, parmi les pays développés, c’est la Grèce qui présentait de loin le plus mauvais résultat en matière de soutenabilité de sa dette à la fin de l’année 2019", indique Pictet. "Elle était suivie de l’Italie, du Japon, de la Belgique et du Royaume-Uni. De l’autre côté de l’échiquier, la Suisse, les Pays-Bas et l’Irlande affichaient les positions les plus enviables."

"La zone euro est entrée dans la crise avec les forces et les faiblesses de ses États membres. Elle risque d’en sortir avec des écarts encore accentués."
Nicolas Forest
Responsable de la gestion obligataire chez Candriam

L’Italie à l’épicentre de la crise

La crise du Covid-19 risque d’exacerber ces divergences au sein de la zone euro car, parmi les pays les plus touchés, figurent des États dont les finances posaient déjà problème. "L’Italie était à l’épicentre de la crise de la zone euro et le pays pourrait à nouveau y retomber", estime la banque suisse. "La dette du gouvernement italien pourrait potentiellement atteindre 150% du PIB d’ici à la fin de cette année."

Tout savoir sur le coronavirus Covid-19

La pandémie de coronavirus Covid-19 frappe de plein fouet la vie quotidienne des Belges et l'économie. Quel est l'impact du virus sur votre santé et sur votre portefeuille? Les dernières informations et les analyses dans notre dossier. 

Par thématique:

Nicolas Forest, responsable de la gestion obligataire chez Candriam, confirme cette analyse: "La zone euro est entrée dans la crise avec les forces et les faiblesses de ses États membres. Elle risque d’en sortir avec des écarts encore accentués car les pays les plus faibles, comme l’Italie, l’Espagne mais aussi la France, ont subi davantage la pandémie que l’Allemagne et d’autres pays du nord." Parmi les pays à la traîne au point de vue de la croissance économique, Nicolas Forest pointe la France, l’Italie, l’Espagne et… la Belgique.

Mais l’Italie concentre toutes les inquiétudes. "Sa dette atteindra de 150 à 165% du PIB en fin d’année, ce qui veut dire qu’on aura un écart de près de 100% entre les dettes de l’Allemagne et de l’Italie", souligne Nicolas Forest. "Au sein d’une zone politique telle que la zone euro, est-il soutenable d’avoir des pays avec des écarts d’endettement aussi importants, alors que les critères de Maastricht visaient une convergence vers une dette de 60% du PIB? À présent, cette convergence devient quasiment impossible."

"Sentiment d’urgence"

Pour ce spécialiste du marché obligataire, la seule solution est la mutualisation de la dette au niveau européen. "L’annonce de Macron et Merkel va dans ce sens", relève-t-il. "Aucune autre solution n’est envisageable. Demander aux pays les plus pauvres une austérité budgétaire face au coût de cette crise serait une erreur absolue. C’est ce qui avait été appliqué à la Grèce en 2012, mais le remède avait été pire que le mal. Tabler sur l’inflation, qui ne se décrète pas, pour soulager les finances publiques, est peu réaliste: nous ne pensons pas qu’il y aura de l’inflation à court terme. Appliquer des rééchelonnements de dette risquerait de créer une crise systémique via le canal bancaire. La seule solution raisonnable est donc bien une mutualisation de la dette."

"Si les garanties des États sont derrière d'éventuelles obligations européennes communes, il n’y aura aucun problème pour attirer les investisseurs."
Alexandre De Groote
Responsable de l’activité obligataire institutionnelle chez Degroof Petercam

La crise actuelle pourrait servir d’accélérateur à cette proposition de Macron et Merkel. "Il y a un sentiment d’urgence", note Nicolas Forest. Il aura donc fallu une nouvelle crise pour arriver à cette ébauche d’avancée de la zone euro. "C’est toujours comme cela", rappelle Alexandre De Groote, responsable de l’activité obligataire institutionnelle chez Degroof Petercam. "Comme lors de la crise de la dette, ce type d’intervention était nécessaire mais il a fallu attendre des semaines pour entrevoir une issue, comme d’habitude en Europe." Pour ce spécialiste des obligations gouvernementales, l’avantage de l’émission d’une dette commune européenne résidera dans son "coût de financement relativement bon marché". Entendez par là des taux d’intérêt assez bas.

Mais avec de tels taux, ces obligations européennes communes, parfois qualifiées de "coronabonds" (contraction de "coronavirus" et "bond", soit obligation en anglais) attireront-elles les investisseurs? "Je pense que oui", tranche Alexandre De Groote. "Si les garanties des États sont derrière, il n’y aura aucun problème."

C’est aussi l’opinion de Marcus Ashworth, un éditorialiste de Bloomberg qui couvre les marchés européens après avoir travaillé trente ans dans le monde des banques, où on trouve beaucoup d’investisseurs en obligations gouvernementales. "Les investisseurs n’auraient aucune réticence à sauter sur cette nouvelle dette", affirme-t-il. Car "les nouvelles obligations seraient émises au nom des États membres par la Commission européenne"; or, selon lui, ces obligations présenteraient un taux d’intérêt qui serait supérieur à celui des obligations allemandes de 40 à 50 points de base, "ce qui signifie qu’il pourrait y avoir un rendement légèrement positif pour les investisseurs, une chose rare pour la dette européenne la plus sûre".

Vers des taux (encore) plus bas?

Les investisseurs seraient d’autant moins réticents à acheter ces obligations européennes communes que la Banque centrale européenne (BCE) les inclurait dans les titres éligibles à son programme d’achat d’actifs. Ces achats de l’institut monétaire semblent promettre des taux d’intérêt encore bas pour longtemps.

"Pour qu’il y ait de l’inflation, il faudrait d’abord de la croissance économique. Il n’y en aura pas cette année. Je ne m’inquiète donc pas trop pour l’inflation."
Alexandre De Groote
Responsable de l’activité obligataire institutionnelle chez Degroof Petercam

"La question est de savoir s’il y aura de l’inflation", souligne Alexandre De Groote. De l’inflation peut provoquer une remontée des taux. Quand les rendements des obligations ne compensent plus la hausse des prix, les investisseurs s’en débarrassent. La baisse du cours d’une obligation provoque, de façon mécanique, une hausse de son taux d’intérêt, parce que le coupon (l’intérêt) attaché à l’obligation au moment de son émission, vaut alors proportionnellement davantage au regard du cours, devenu plus faible, de l’obligation.

"Mais pour qu’il y ait de l’inflation, il faudrait d’abord de la croissance économique", poursuit Alexandre De Groote. "Il n’y en aura pas cette année et pour rattraper ce qui aura été perdu avec la crise, il faudra un an ou deux. Je ne m’inquiète donc pas trop pour l’inflation."

Et si l’Europe parvient à surmonter ses divisions en transformant la proposition de Merkel et Macron en programme d’émission d’obligations communes, les taux des obligations de la zone euro, qui sont la mesure du risque lié aux États membres, pourraient encore baisser.

"On devrait avoir des taux d’intérêt qui resteront très bas voire négatifs", anticipe Alexandre De Groote. "Les taux allemands pourraient encore descendre, le taux belge à dix ans pourrait revenir en territoire négatif. Et les ‘spreads’ de l’Italie et de l’Espagne pourraient diminuer. Il ne faut pas s’attendre à de grands bouleversements."

Reste que l’émission d’obligations communes resterait dans les mémoires comme une avancée considérable dans la construction européenne.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés