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Les investisseurs redécouvrent le risque d'un choc pétrolier

©AFP

L’interruption partielle de production en Arabie saoudite après une attaque sur des installations pétrolières rappelle que le marché de l’or noir est tendu et vulnérable en cas de rupture plus durable de l’offre.

En fin de semaine, le prix du baril de pétrole Brent de la mer du Nord s’est stabilisé aux alentours de 65 dollars, contre 69 dollars lundi soir, jour où les cours du brut se sont envolés de 15% à cause de l’attaque de drones contre des installations pétrolières saoudiennes. Avant cette flambée des prix de l’or noir, le Brent se traitait à 60 dollars.

Quand on observe le cours du baril de Brent sur une plus longue période, on s’aperçoit qu’il se situait déjà à 65 dollars à la fin du mois de juillet dernier et qu’il s’affichait même à 69 dollars fin mai. Les niveaux atteints récemment sont donc très loin d’être inédits. Ce qui l’est davantage, c’est la soudaineté de la remontée des prix lundi: on n’avait plus assisté à un tel bond depuis la guerre du Golfe dans les années 1990.

Ce mouvement brusque, qui a surpris les investisseurs les plus avertis, pose plusieurs questions.

1. La récente flambée des prix pétroliers laissera-t-elle des traces dans l’économie mondiale?

Le passage soudain du cours du Brent de 60 à 65 dollars, voire à 69 dollars, peut-il changer fondamentalement la donne? "Si on reste à 65 dollars, il ne se passera pas grand-chose", tranche Patrick Artus, chef économiste de Natixis. "On était déjà à ce niveau quelques semaines plus tôt, il n’y a donc pratiquement pas d’effet sur les prix, ce qui veut dire que les opérateurs du marché du pétrole pensent, d’une part, que l’Arabie saoudite va réparer rapidement ses installations, ce qui est possible, mais aussi, d’autre part, que cette attaque ne va pas se répéter. Or, beaucoup de spécialistes du Moyen-Orient craignent que ce type d’attaque se répète. Le président iranien avait déclaré que, comme les Etats-Unis empêchaient l’Iran d’exporter son pétrole, il empêcherait les autres d’exporter le leur. Personne n’avait noté cela mais il l’a dit. Donc, la possibilité que ces faits se reproduisent existe. En conclusion, actuellement, l’effet du baril à 65 dollars sur l’économie mondiale est très faible mais on peut être inquiet car si on assistait à une nouvelle attaque de ce genre, je pense que les prix du pétrole monteraient beaucoup plus."

Toujours est-il qu’actuellement, "nous avons là des mouvements plus élevés que d’habitude mais sans être dans des valeurs extrêmes", confirme Philippe Ledent, économiste chez ING Belgique. "Si on reste dans cet ordre de grandeur, il ne devrait pas y avoir d’impact sur l’économie mondiale."

2. Peut-il y avoir un impact sur la consommation via les prix des carburants?

Les prix pétroliers ont pris 5 dollars, soit 8%. Or, en Belgique, les cours du brut représentent à peu près 20% du prix du diesel. La répercussion de la hausse du baril impliquerait donc une progression de 1,6% du prix à la pompe. Jeudi, le prix maximum du diesel a augmenté de 2,9 cents, à 1,5510 euro le litre, soit une hausse de 1,9%, ce qui correspond à peu près à la hausse à laquelle on pouvait s’attendre. L’impact sur la consommation des ménages est donc "tout petit", juge Patrick Artus.

"S’il devait y avoir une forte augmentation des prix pétroliers, ce serait un très mauvais point dans la configuration actuelle des économies", juge Philippe Ledent. "La croissance de la consommation n’est pas très dynamique à l’heure actuelle, alors que c’est elle qui maintient un soupçon de croissance économique, en zone euro en tout cas. Une envolée des prix pétroliers pourrait engendrer une forte dégradation du pouvoir d’achat. Alors que les économies se battent entre une croissance faible et une croissance négative, c’est un élément qui est susceptible de les faire basculer du côté négatif."

3. Que se passerait-il en cas d’interruption plus durable de la production pétrolière?

Aramco, la société nationale à la tête de la production pétrolière saoudienne, travaille à la réparation des installations endommagées par l’attaque. Selon le ministre saoudien de l’Énergie, un retour à la normale interviendrait pour la fin du mois, ce qui a provoqué une petite détente des prix du brut. Mais des doutes sur la capacité de l’Arabie saoudite à remettre ses installations en état aussi vite ont fait remonter légèrement les cours en fin de semaine.

"En cas de dégâts irréparables aux installations saoudiennes touchées récemment, toute la croissance de la zone euro serait effacée."
Patrick Artus
Chef économiste de Natixis

Ce petit rebond des prix pétroliers montre que le marché reste sous tension à l’idée d’une baisse plus durable de l’offre d’or noir. Et que dire si une nouvelle attaque provoquait des dégâts irréparables à moyen ou long terme?

"Si le monde perdait définitivement un million de barils par jour de production, ce qui représente une baisse de l’offre mondiale de 1%, le prix du pétrole augmenterait d’à peu près 15%, soit 10 dollars le baril", a calculé Patrick Artus. Donc, si on perdait définitivement la moitié de la production de l’Arabie saoudite, à savoir 5 millions de barils par jour, le prix du pétrole monterait de 50 dollars, ce qui le porterait à 110 dollars!

Or, "en zone euro, si le prix du pétrole augmente de 10 dollars, on perd environ 0,25 point de pourcentage de croissance économique", poursuit l’économiste de Natixis. Autrement dit, une perte définitive de la moitié de la production de l’Arabie saoudite, qui engendrerait une montée des prix pétroliers de 50 dollars, enlèverait 1,25 point de croissance du PIB à la zone euro. "ça signifie qu’en cas de dégâts irréparables aux installations saoudiennes touchées récemment, toute la croissance de la zone euro serait effacée", conclut Patrick Artus.

4. Y a-t-il un véritable risque de rupture de l’offre?

La perspective d’une reprise rapide de la production pétrolière saoudienne semble avoir rassuré les investisseurs puisque le prix du Brent a perdu une grande partie de son gain spectaculaire de lundi. Mais ce retour à la sérénité n’est-il pas prématuré? "Les traders se sont rassurés assez vite parce qu’Aramco avait annoncé un retour à la normale dans trois semaines; c’est possible car Aramco est une très bonne compagnie, avec des ingénieurs et des techniciens très doués, en bref: des gens très sérieux; mais le vrai sujet n’est pas la capacité d’Aramco à réparer", souligne Patrick Artus. "Le vrai sujet est que si une vraie guerre éclate au Moyen-Orient, la production de pétrole va beaucoup baisser."

Or, selon l’économiste, ce risque n’est pas si mince que cela: "Il n’y a pas que l’Arabie saoudite qui est concernée. Il y a aussi les Emirats arabes unis, qui sont proches des Saoudiens mais avec beaucoup d’intérêts iraniens à cause du grand nombre d’expatriés issus d’Iran dans ces émirats. Il y a également le Qatar, qui est proche de l’Iran, etc. Donc, s’il commence à y avoir un vrai conflit dans la région, il y aura des pertes de production."

"Le risque géopolitique, c’est cela le point important", abonde Philippe Ledent. "Le marché va-t-il intégrer de manière récurrente une prime en fonction de ce risque? Ce n’est en tout cas pas le cas pour le moment, probablement parce que le marché pétrolier est moins tendu à cause du ralentissement de la croissance qui implique une baisse de la demande de pétrole. À d’autres époques, comme en 2008 et 2012, quand le baril dépassait 100 dollars parce que le marché était plus tendu, les mêmes événements que cette semaine auraient probablement eu un impact bien plus retentissant."

5. Dans quelle mesure les stocks de pétrole peuvent-ils amortir un éventuel choc?

Si la perte de 5 millions de barils par jour de la production saoudienne, soit 5% de l’offre de pétrole mondiale, a finalement eu un impact contenu sur les prix, c’est parce que cette perte semble ne pas devoir durer plus d’un mois. Un mois durant lequel il sera possible d’approvisionner les consommateurs de brut grâce aux réserves pétrolières. "Les statistiques des stocks ne sont pas très précises", explique Patrick Artus. "On ne connaît que les stocks des États de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques, NDLR), qui permettent de couvrir à peu près deux mois de consommation de ces pays. Il y a donc quand même de la réserve. C’est pourquoi, en cas de perte de production d’un mois, les prix bougent très peu. Ce serait très différent en cas de perte de production permanente."

6. Les pays producteurs peuvent-ils se protéger contre de nouvelles attaques?

"À d’autres époques, comme en 2008 et 2012, les mêmes événements que cette semaine auraient probablement eu un impact bien plus retentissant."
Philippe Ledent
Économiste chez ING Belgique

L’arrêt de la moitié de la production pétrolière saoudienne a mis en évidence la vulnérabilité des infrastructures du troisième plus grand producteur de brut au monde. Pourquoi l’Arabie saoudite ne protège-t-elle pas davantage des installations aussi sensibles, par où passe la moitié de sa production nationale? "Il s’agit d’installations de filtration", situe Patrick Artus. "Il faut purifier le pétrole en le débarrassant du sable, du sel, de l’eau de mer, etc. En Arabie saoudite, il existe deux installations de ce type. Elles sont fragiles, pas très grandes et inflammables… Voyez en Libye: toute la production a été perdue à cause du conflit interne. Idem pour la production de gaz au Yémen. Ce sont donc des installations vulnérables. Il existe bien une sécurité drastique au sol. Mais il n’est pas prévu que ça résiste à des attaques aériennes."

Est-ce envisageable à l’avenir? "Il n’est pas impossible que les Etats-Unis aident l’Arabie saoudite à mieux protéger ses installations pétrolières", anticipe l’économiste. Reste ce constat: les Saoudiens n’avaient jamais imaginé qu’une attaque aérienne puisse viser les sites touchés le week-end dernier.

7. Comment la spirale des tensions au Proche-Orient pourrait-elle s’inverser?

La fin du risque géopolitique susceptible d’affecter la production pétrolière nécessiterait une forte baisse des tensions au Proche-Orient. "Compte tenu de la position actuelle des Iraniens, il faudrait qu’il existe des perspectives d’arrêt des sanctions contre l’Iran", estime Patrick Artus. "Des déclarations récentes de Washington ont donné le sentiment que le président des Etats-Unis, Donald Trump, pourrait changer de position sur l’Iran. Le problème est qu’en Iran, il existe une lutte d’influence au sommet de l’État. Or, les sanctions américaines ont rendu le pouvoir à la frange la plus dure du régime, les Gardiens de la Révolution. Et ces derniers sont plutôt belliqueux. Honnêtement, on ne peut donc pas du tout exclure une nouvelle attaque contre des installations pétrolières. De quoi empêcher tout début de négociation avec les Etats-Unis."

De plus, compte tenu des sanctions, les Iraniens n’ont rien à perdre. Un déblocage rapide de la situation semble donc hautement improbable. Les investisseurs semblent devoir s’habituer à vivre avec le risque pétrolier pendant encore un certain temps.

8. Quels seraient les pays les plus touchés par un choc pétrolier?

En Belgique, en cas de pénurie de brut due à un choc pétrolier, des réserves équivalant à trois mois de consommation peuvent être mobilisées.

Mais c’est loin d’être le cas dans d’autres pays très gros consommateurs de pétrole… "Beaucoup de pays occidentaux utilisent le gaz pour leur production d’électricité; or, le prix du gaz est aujourd’hui complètement décorrélé de celui du pétrole", rappelle Patrick Artus. "Par contre, d’autres pays importent beaucoup de pétrole, notamment la Turquie, l’Inde, la Chine ou même le Japon, où le nucléaire est quasiment abandonné." Reste l’impact sur le transport, qui affecterait tous les pays indifféremment.

9. Que conseiller à des investisseurs aujourd’hui, compte tenu de ces évolutions?

Le risque pétrolier est de retour, tous les investisseurs aux abris? "Il faut apprécier la situation dans sa globalité", tempère Philippe Ledent. "Le risque pétrolier est un risque parmi d’autres.

Quand on détient des positions sur les marchés, on regarde tout autant les tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine, qui peuvent aussi basculer à tout moment, le Brexit, où la situation peut aussi générer du stress, la valorisation des actifs, qui est élevée, ou encore le problème de l’endettement important des entreprises américaines.

On peut y ajouter les récentes tensions sur le marché monétaire des Etats-Unis, où on n’identifie pas encore bien tous les éléments qui ont justifié l’intervention de la Fed. Il y a là des interrogations au moins aussi importantes que le risque géopolitique sur le pétrole."

"Business as usual" alors? "Disons que c’est un élément de plus qui conforte les risques non négligeables à la baisse pour l’économie mondiale", répond l’économiste d’ING Belgique. "Ce n’est pas cette semaine que nous avons modifié notre stratégie. Ce risque vient confirmer notre positionnement actuel qui consiste à placer le pied sur le frein: on apporte une touche défensive à notre stratégie."

Le grand retour du risque pétrolier ne doit donc pas conduire l’investisseur à tout vendre pour mettre ses économies à l’abri… "Une stratégie consistant à tout vendre traduirait la conviction que les risques vont se matérialiser, alors qu’il ne s’agit que de risques", indique Philippe Ledent. "De plus, vendre pour racheter ensuite est la pire des stratégies. Les risques sont simplement des événements qui pourraient survenir et qui incitent à adopter un positionnement prudent. Mais il faut aussi avoir à l’esprit qu’actuellement, une position tout à fait défensive équivaut à zéro rendement. Il faut donc aussi considérer les risques au regard de cette situation."

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