Stéphane Boujnah, CEO d'Euronext "Une taxe sur les transactions intraday s'avère une absurdité"

Stéphane Boujnah ©Dieter Telemans

Le patron d’Euronext souhaite que les revenus du groupe deviennent moins dépendant des volumes de transactions en actions. Il souligne que sa société vise de nouvelles acquisitions dans les deux années qui viennent.

Stéphane Boujnah a pris la direction d’Euronext, le groupe qui rassemble les Bourses de Paris, Amsterdam, Bruxelles et Lisbonne, le 16 novembre 2016. Cet ancien banquier de Santander a pour mission de mener une stratégie indépendante pour le groupe, alors que ses concurrents Deutsche Börse et London Stock Exchange sont sur le point de rater leur fusion, après le refus du dossier par la Commission européenne.

2016 et le début de cette année sont caractérisées par une faible volatilité sur les marchés, qui se traduit par une baisse générale des volumes de transactions. Comment cela affecte-t-il Euronext?
2015 a été une bonne année en termes de volumes. 2016 a été plus contrastée, avec un début d’année marqué par de forts volumes, et le reste de l’année plus faibles. Cette année a été plutôt faible. Les mois de février et de mars sont assez bons. Aussi, nous estimons que 2017 s’avérera meilleure que l’année précédente, même si on ne retrouvera probablement pas les niveaux atteints en 2015. Chez Euronext, malgré une baisse des volumes de transactions en actions de l’ordre de 15% en 2016, nos revenus liés à ces volumes n’ont diminué que de 7%. Et au total, la baisse de notre chiffre d’affaires n’a été que de 4%. Nous sommes capables dans une année faible en volumes d’amortir l’impact sur notre revenu, ce qui nous a permis de préserver en 2016 une marge d’ebitda (d’exploitation) stable en valeur absolue. La diminution de 9% de nos coûts par rapport à l’année dernière a permis de stabiliser cette marge.

euronext en quelques chiffres

Euronext existe depuis 2001, mais la société a connu bien des évolutions depuis lors. Elle avait été rachetée en 2007 par le New York Stock Exchange. Le nouveau groupe a lui aussi été racheté en décembre 2012, mais en juin 2014, il a décidé de scinder les marchés cash d’Euronext pour remettre l’ensemble en Bourse. Depuis cette date, le cours de l’action a pris 99%. Le groupe pèse désormais 2,79 milliards de dollars. Il a dégagé un chiffre d’affaires de 496,4 millions d’euros en 2016, et affiche un bénéfice par action de 2,83 euros. Le rendement brut de son dividende s’élève à 3,57%.

 

En France, les hommes politiques ont pris les devants avec la taxe sur les transactions financières toujours en débat au sein de l’Union européenne. Cela a-t-il particulièrement affecté les volumes de transactions sur Euronext Paris par rapport aux autres marchés du groupe?
En France, cette taxe est toxique, et elle a affecté la liquidité du marché. Le passage à une taxation sur les transactions intraday est prévu en janvier 2018. Mais de nombreux opérateurs de marché anticipent un nouveau débat législatif autour de cette taxe à l’occasion du collectif budgétaire cet été avec une nouvelle majorité et sous l’impulsion du nouveau Président français. Les nouveaux responsables publics ne vont pas attendre le 1er janvier pour clarifier leurs objectifs budgétaires et fiscaux et ouvriront un débat fiscal en juillet. Il est donc certain que les discussions autour de cette disposition absurde auront lieu. Lors des débats au Parlement en décembre, les avis étaient très divisés sur cette question même au sein de la majorité. Avec la transformation du paysage politique français, nous pensons qu’un débat serein et rationnel pourra avoir lieu sur ce sujet.

En 2018, MiFID2 va entrer en vigueur. Quel impact aura cette directive sur Euronext?
Cette directive aura trois impacts. Elle crée tout d’abord un défi opérationnel. Nous sommes en train de développer une nouvelle plateforme technologique, Optiq, qui comportera toutes les fonctionnalités requises par MiFID2. Comme pour tous les autres opérateurs de marché, MiFID2 requiert avant tout un important investissement technologique et nécessite beaucoup d’upgrades de nos procédés. La directive apporte aussi une opportunité commerciale. Beaucoup de clients font appel à nous pour les aider à ajuster leurs plateformes en conformité avec MiFID2. Nous avons développé des offres de mise en conformité pour accompagner nos clients. Enfin, la directive amène une modification stratégique de notre industrie. MiFID1 avait pour objectif d’ouvrir la concurrence et parachever la démonopolisation de notre secteur, avec beaucoup d’efficacité. MiFID2 vise à accroître la transparence sur les marchés, et limiter la part opaque des transactions sur les marchés de capitaux. Beaucoup plus de flux vont devoir se retrouver sur des marchés réglementés et compensés de manière centralisée. Pour nous, ce sera une bonne nouvelle. Sur le segment des données de marché, il y aura une restructuration des conditions tarifaires. Mais il nous sera plus facile de nous adapter que d’autres acteurs qui ont construit des quasi-monopoles avec certains indices notamment.

Parallèlement à MiFID, le trading à haute fréquence a connu son envol sur les marchés européens, ce qui a poussé certaines parties du marché à se réfugier sur des marchés non réglementés. Le trading à haute fréquence sera lui aussi réglementé sous MiFID2. Cela signifie-t-il que les forces vont s’équilibrer sur les marchés?
Je le pense. Le trading à haute fréquence joue un rôle très important pour la liquidité sur le marché. C’est pour cela qu’une taxe sur les transactions intraday s’avère une absurdité. Mais la liquidité pour la liquidité ne suffit pas. Il faut une présence des investisseurs institutionnels et des particuliers sur le marché. Seul un marché qui accueille ces trois sources de flux fonctionne et un marché innovant et efficace comme Euronext peut accueillir ces trois sources de flux. Je pense qu’il va y avoir un rééquilibrage progressif de ces différents flux.

"En France, la taxe sur les transactions financières est toxique, et elle a affecté la liquidité du marché."
Stéphane Boujnah
directeur d’euronext

Le trading à haute fréquence est très rapide par rapport aux autres participants de marché. Et il est en constante évolution. Cela demande-t-il à Euronext de s’adapter et de constamment investir dans la technologie?
Oui. Nous développons pour cette raison la plateforme Optiq, qui sera déployée à la fin de l’année. Nous sommes déjà en phase de test sur la partie données de marché, avec un très bon retour des clients. La plateforme technologique d’Euronext a évolué constamment créant un pool de liquidités commun entre Paris, Bruxelles, Amsterdam et Lisbonne. NSC, puis UTP, ont été adoptées aussi par d’autres Bourses. Nous nous trouvons dans un environnement où il faut franchir une étape supplémentaire, à cause de MiFID2, qui exige une remise à niveau du système. Et surtout, nous aurons des performances techniques qui seront radicalement différentes. Nous devons faire ce qu’il faut, car le cash trading n’est pas à la périphérie de notre activité. Nous investissons beaucoup d’argent, de temps et de ressources dans cette partie de notre activité.

Cela veut dire que le temps de latence (temps d’exécution des ordres) va être diminué?
Oui. La plateforme Optiq apportera des améliorations en termes de latences, même si UTP est au même niveau que la concurrence.

L’année passée, vous avez lancé le Best of book à l’attention des investisseurs particuliers. Est-ce une façon de les rediriger vers la Bourse?
Oui, nous voulons leur offrir les mêmes conditions que pour les investisseurs institutionnels. Beaucoup de raisons tiennent les investisseurs particuliers à l’écart de la Bourse. Nous avons voulu régler le problème d’offrir le meilleur prix, le meilleur spread, la meilleure liquidité qui pouvaient être différents pour les particuliers et les professionnels. C’est désormais réglé. Presque 100% des opérateurs pour les particuliers en France, et tous en Belgique, se sont connectés à ce service.

©Dieter Telemans

Le centre de données d’Euronext, où sont exécutées toutes les transactions, se trouve près de Londres. Le Brexit va-t-il vous conduire à devoir trouver une autre localisation?
Nous disposons d’un système miroir près de Paris. Mais pour le moment, nous ne voyons pas de raison de penser que l’avenir des relations économiques et financières entre le Royaume-Uni et l’Union européenne aura un impact sur les flux de données. Cela dit, en 2019, ce contrat a vocation à être renégocié. Nous examinerons alors toutes les options possibles pour la suite.

Où situez-vous la future croissance d’Euronext?

Nous avons prévu d’investir 100 à 150 millions d’euros en développement interne ou en petites acquisitions adjacentes, comme le spécialiste de la vidéoconférence Company Webcast… dans le but d’acquérir de nouvelles expertises technologiques pour accélérer notre plan de croissance. De plus, Euronext n’a quasiment pas de dette. Nous venons de rembourser les 70 millions d’euros de dette qui étaient au bilan au 31 décembre 2016. Selon le ratio d’endettement par rapport à notre ebitda, et selon les cash flow de la cible que nous pourrions acquérir, nous disposons d’une capacité d’endettement entre 1 et 2 milliards d’euros. Dans les deux ans qui viennent, deux pistes s’offrent à nous. La première piste consiste à élargir notre modèle fédéral en proposant à d’autres Bourses indépendantes, quand elles hésitent à rester indépendantes ou à se consolider, de nous rejoindre. Nous leur proposons un modèle où elles restent unies dans la diversité. Cela fait 17 ans que nous cohabitons avec des Belges, des Néerlandais, des Français, des Portugais… avec beaucoup d’efficacité. L’autre piste, c’est de diversifier notre activité pour que celle-ci soit moins sensible aux volumes de transactions en actions.

On parle beaucoup du Blockchain, une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente et sécurisée. Certaines Bourses commencent à l’adopter. Comptez-vous vous y lancer aussi?
Le Blockchain s’inscrit sans doute dans notre horizon technologique. Mais personne ne sait exactement quand et avec quelle amplitude cette technologie se déploiera effectivement. Nous avons créé un consortium avec des banques, les régulateurs et Euroclear pour développer des solutions de Blockchain de post-marché pour les PME européennes. Toutefois, le cœur de notre métier, qui est la production des prix, ne sera pas affecté tout de suite par le Blockchain, à cause des exigences de rapidité, car le Blockchain est moins rapide que la vitesse du trading. Je pense que la partie la plus affectée par cette technologie sera d’abord le règlement-livraison, puis la compensation, avant que des solutions ne soient trouvées pour la négociation des titres. Plus vous êtes au cœur de notre mandat, qui est la formation des prix, plus la condition de validation du Blockchain par les régulateurs est importante. Plus vous êtes à la périphérie de la formation des prix, plus il est facile pour les régulateurs d’accepter cette technologie.

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content