interview

"En tant qu'investisseur, la seule chose à faire aujourd'hui est d'être défensif"

©Wim Kempenaers

En tant qu’ancien vice-président de la Bourse de New York et fondateur d’une banque d’affaires, nous avons demandé à Georges Ugeux de dresser le bilan de 2018. Pour lui, nous avons connu cette année "la déliquescence du leadership politique et du pouvoir d’entreprise". D’un côté, Macron et Merkel perdent pied dans leurs pays respectifs et Trump fait des bêtises à tour de bras. De l’autre, les scandales Facebook, Amazon, ou plus récemment l’affaire Carlos Ghosn. "Le mythe du CEO miracle qui dirige l’entreprise est en train de s’effilocher", constate-t-il. Petit tour d’horizon de ce qui s’est passé sur les marchés.

Comme en février, la fin de l’année a été marquée par le grand retour de la volatilité sur les marchés financiers. Comment l’expliquez-vous? 
Cela a été une prise de conscience du fait que cela faisait 10 ans que l’économie et la Bourse progressaient. Subitement – je ne peux vous donner ni le jour ni l’heure – on prend le temps de réfléchir. Et pour diverses raisons, on se dit que cela ne peut pas continuer rester durer, comme on dit en bruxellois. Et à partir du moment où vous introduisez le doute dans l’esprit des gens, vous créez de la volatilité. Car quand le marché doute, il corrige dès qu’il y a une mauvaise nouvelle. Il se rend compte ensuite que ce n’est pas si grave et cela remonte. Vous créez ainsi la volatilité. En tant qu’investisseur, la seule chose à faire aujourd’hui est d’être défensif.

Cette volatilité est alimentée notamment par les craintes pour l’avenir de Jerome Powell, qui est devenu cette année le nouveau président de la Réserve fédérale américaine. Il a amené entre autres un nouveau style de communication. Quel est votre avis sur Jerome Powell?
Quand j’ai vu la nomination de Janet Yellen, j’ai levé les bras au ciel en disant que c’était une catastrophe. Elle a fait toute sa carrière à la Réserve fédérale et on ne pouvait pas espérer de Janet Yellen qu’elle prenne de la distance par rapport à ce que j’appelle "le terrorisme intellectuel" des économistes de banque centrale, qui estiment que l’économie doit fonctionner selon leur modèle et non l’inverse. Jerome Powell est tout à fait différent. C’est un homme qui a une vision beaucoup plus large. C’est le premier gouverneur à parler de pauvreté. C’est aussi quelqu’un qui va parler de l’inflation et du rôle des taux en d’autres termes. Il ne va pas être non-orthodoxe par rapport à la politique monétaire. Mais il va la concevoir et la mener dans un contexte qui tient compte des aspects socio-économiques dans un sens beaucoup plus large.

Il a été soutenu par le secrétaire au Trésor Mnuchin et quelques autres personnalités importantes comme l’ancien président de Goldman Sachs, Gary Cohn. Pourquoi? Parce que c’est un roc. Il ne cherche pas à plaire comme Mario Draghi (le président de la banque centrale européenne, NDLR). Regardez Donald Trump. Huit jours après la nomination de Jerome Powell, il a commencé à l’attaquer.

©Wim Kempenaers

Et cela s’est intensifié ces dernières semaines. Donald Trump a d’ailleurs critiqué cette non-flexibilité de la Fed, en déclarant sur Twitter qu’elle devait écouter les marchés.
Il faut savoir que la Fed, avant toutes ses réunions, interroge les opérateurs de marché. Donc, quand Donald Trump dit que la banque centrale devrait écouter le marché, il prouve une seule chose, c’est son ignorance.

Ce que la Fed essaie de faire, c’est de se donner une capacité d’intervention en cas de crise parce qu’elle aura des taux d’intérêt suffisamment élevés pour pouvoir les abaisser. Ce qui au passage va cruellement manquer à l’Europe. Mais qu’est-ce qui s’était passé ici en décembre? Parce que Wall Street a une capacité de prendre ses désirs pour des réalités, les investisseurs avaient décidé que finalement la Fed n’allait pas faire ce qu’elle avait annoncé. Mais les marchés sont une caisse de résonance. Ils feraient bien de ne pas se prendre pour des acteurs. La politique monétaire doit être menée en fonction de la politique monétaire, et non en fonction d’une stabilité financière. L’action Amazon grimpe de 100% et retombe d’autant, qu’est-ce que cela à avoir avec la Fed? Rien.

Mais je crois que les banques d’affaires et tout ce qui domine à Wall Street sont arrivés à la conclusion que, même s’ils n’aiment pas nécessairement ce que fait Powell, ils étaient très contents de le voir où il est car, dans le désordre qui règne dans l’administration, c’est un facteur de stabilité sur lequel ils peuvent compter. On sait aujourd’hui qu’il n’y aura pas trois hausses de taux l’année prochaine, mais deux. On ne sait pas quand elles auront lieu mais on sait que le taux court va augmenter de 50 points de base au cours de 2019. Et je connais suffisamment les marchés pour savoir qu’ils ont parfaitement le temps et les moyens pour s’y préparer.

2018, c’est également l’année des FAANG. Si les premiers mois leur furent bénéfiques, ces actions ont beaucoup souffert par la suite. Comment l’expliquez-vous?
C’est la fin d’un mythe. Je pense que cette année-ci – et c’est une bonne nouvelle – nous sommes sortis de notre admiration pour des Zuckerberg ou autres Besos. 2018 a été une bulle des FAANG. Mais à la différence de la bulle internet, c’est qu’en 2000, on avait eu des entrées en Bourse à des prix complètement absurdes. Aujourd’hui, nous avons eu une bulle très courte finalement. La rapidité et l’ampleur de la hausse, ainsi que la baisse des FAANG, sont d’ailleurs assez frappantes. En général, Wall Street met un peu de temps à se rendre compte qu’il va dans une mauvaise direction. Mais il y a eu une série d’incidents qui ont amené les marchés à se poser des questions. Dans une certaine mesure, la bulle n’a pas fait autant mal qu’en 2000 et les investisseurs n’ont pas trop souffert.

CV express
CV express
  • Fondateur et actuel président de la banque d’affaires Galileo Global Advisors
  • Ancien vice-président du New York Stock Exchange
  • A débuté sa carrière dans la banque et la finance
  • Auteur, blogueur et orateur
  • Diplômé de l’UCL (Droit et Sciences économiques)

Selon vous, le fait qu’Apple et Amazon atteignent les 1.000 milliards de dollars de capitalisation boursière, cela n’aurait jamais dû avoir lieu?
Le marché a toujours raison donc il est difficile de dire que cela n’aurait jamais dû avoir lieu. Il est toutefois évident qu’à ce moment-là, la seule chose à faire était de shorter les actions. Il n’y avait absolument aucune raison que vous puissiez mettre General Motos, IBM et plusieurs autres grosses entreprises américaines pour faire Google. On sait que cela ne fonctionne pas.

Passons à l’Europe, où les grands indices ont très largement sous-performé leurs homologues américains…
Il n’y a pas de sous-performance en termes de multiples, mais en termes de profit. Mais le modèle européen n’est-il pas meilleur même s’il ne maximise pas les profits? Est-ce que vous pouvez payer des CEO en Europe comme aux USA? Est-ce que le modèle américain qui donne tout aux actionnaires est un modèle qui construit économiquement?

Mais l’Europe est mal aimée pour deux raisons. La première, c’est parce qu’elle est très complexe. Il faut faire un énorme effort pour comprendre les dynamiques entre les pays, etc. La seconde raison, c’est parce que l’Europe a un déficit de confiance par manque de transparence. On n’est jamais très sûr que l’on vous dit la vérité. Vous avez d’énormes déclarations triomphalistes sur la santé des banques. L’Europe a pourtant 100% de ses fonds propres en bons d’État. Et elle n’est pas protégée contre une hausse de taux qui devra être beaucoup plus brutale que celle qui a eu lieu aux États-Unis. J’ajouterai que l’Europe ne cherche pas à se vendre, et c’est une erreur.

Mais comment attirer les investisseurs avec la crise italienne et le Brexit qui menacent notre économie?
Les États-Unis n’ont pas de problème avec le fait que nous ayons des problèmes. Ils veulent simplement être certains que, quand on a un problème, on essaie de le résoudre. L’Europe a montré du leadership dans les négociations sur le Brexit. Et les gens qui ont regardé ça de près ont été impressionnés, d’autant plus que le Royaume-Uni a vu son propre leadership s’effriter.

Je crois aussi que l’Europe a un socle extraordinairement solide au niveau d’un phénomène dont on ne parle pas assez, c’est l’écart des richesses. Les différents éléments sociaux qui soutiennent les plus pauvres (accès aux soins de santé, chômage, etc.) ont un impact sur la croissance, mais c’est un choix de société. Par contre, si vous en discutez avec des investisseurs américains, ils se demandent dans quelle langue vous parlez. L’idée que l’on puisse accepter implicitement de renoncer à une partie du potentiel de croissance pour être plus inclusif, là vous les perdez."

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