"La bourse japonaise est mal comprise et regorge de bonnes affaires"

©AFP

C’est précisément au moment où Shinzo Abe, l’architecte du programme "Abenomics", renonce à son mandat de Premier ministre, que le champion de l’investissement Warren Buffett investit massivement au Japon. Quel a été l’impact d’Abe sur la bourse? Buffett a-t-il découvert un filon d’actions sous-évaluées?

Pour un pays habitué à changer souvent de Premier ministre, l’annonce de vendredi dernier fut ressentie comme un séisme. La nouvelle du départ de Shinzo Abe après un mandat de huit ans – un record – pour des raisons de santé a fait reculer la bourse japonaise de 1,6%. Pendant son mandat exceptionnellement long, Abe a non seulement apporté une certaine stabilité politique, mais avec son programme "Abenomics", il a également remis plus ou moins sur les rails une économie japonaise léthargique. Le fait que le marché boursier japonais ait plus que doublé sous son mandat est la meilleure preuve de son succès.

132
milliards de dollars
Le montant des retraits des investisseurs étrangers de la bourse japonaise ces 32 derniers mois.

Le lundi suivant, les actions japonaises avaient réussi à effacer la perte du vendredi. La raison? L’arrivée d’un autre tigre, le légendaire investisseur américain Warren Buffett. En investissant 6 milliards de dollars dans des actions de cinq entreprises de négoce japonaises, Buffett – investisseur "value" par excellence – a immédiatement replacé la bourse japonaise sur les radars internationaux. Le gourou de la bourse – qui s’est rendu pour la première fois au Japon en 2011 et qui investit rarement en dehors des États-Unis – a-t-il découvert un vivier de bonnes affaires? Les investisseurs étrangers qui ont retiré ces 32 derniers mois un montant record de 132 milliards de dollars du marché d’actions japonais se sont-ils trompés?

Pour Richard Kaye, c’est un euphémisme que de qualifier la bourse japonaise de "méconnue" au plan international alors qu’il s’agit tout de même de la troisième économie au monde. "Le marché d’actions japonais est le plus mal compris de tous les marchés mondiaux", explique Richard Kaye, qui gère un fonds d’actions japonaises pour la maison de fonds Comgest et qui vit depuis de nombreuses années au Pays du Soleil levant.

"Le marché d’actions japonais est le plus mal compris de tous les marchés mondiaux."
Richard Kaye
Gestionnaire d'un fonds d’actions japonaises chez Comgest

"Les actions japonaises de taille moyenne sont très peu suivies par les analystes en comparaison de leurs homologues américaines. On trouve aussi de nombreuses actions bon marché au Japon, bien plus d’ailleurs que sur les autres marchés. Les entreprises de négoce dans lesquelles Buffett investit en sont un bel exemple, même si je pense qu’il existe des façons plus intéressantes d’entrer sur le marché boursier japonais."

Les entreprises de négoce en question – Mitsui, Mitsubishi, Sumitomo, Itochu et Marubeni – sont en réalité des conglomérats actifs dans de nombreux domaines, mais avec un focus clair sur l’énergie et les matières premières comme le charbon, le cuivre et le pétrole. Kaye les compare aux groupes miniers internationaux comme Rio Tinto. Selon certains observateurs, Buffett mise également sur la hausse attendue des prix des matières premières au moment où l’économie redémarrera.

"L’investissement de Buffett montre qu’on trouve au Japon de bonnes opportunités qui permettent de parier sur les tendances macroéconomiques mondiales. Les actions (bon marché) comme Hitachi, Mitsubishi Electric et THK sont une bonne manière de profiter d’une hausse des investissements industriels mondiaux", ajoute Ron Slattery, qui gère plusieurs fonds japonais pour Fidelity.

La redécouverte du marché japonais par les assureurs et fonds de pension nippons s’explique avant tout par les mauvais résultats obtenus ces 30 dernières années avec leurs investissements.

Plus d'actions "value"

Il est clair que la bourse japonaise comprend relativement plus d’actions "value" cycliques – par exemple les constructeurs automobiles et leurs chaînes d’approvisionnement, les banques et l’immobilier – par rapport aux actions de croissance "Big Tech" qui font beaucoup parler d'elles à Wall Street. Pour Fidelity, le Japon est un marché cyclique qui suit de près l’industrie mondiale. Cela permet de comprendre pourquoi les investisseurs étrangers ont boudé la bourse japonaise ces dernières années: les actions de croissance sont à la mode, tandis que les tensions commerciales mondiales pénalisent les valeurs cycliques.

Mais derrière cet exode international se cache une tendance de fond, plutôt discrète, qui donne du vent dans les voiles de la bourse japonaise, souligne Kaye. "Depuis six à sept ans, les investisseurs institutionnels japonais commencent à acheter plus d'actions japonaises et soutiennent ainsi le marché. Depuis le début de l’année, 46 milliards de dollars ont été investis dans des trackers d’actions japonaises, soit le montant le plus important après les États-Unis." Et le mouvement de rattrapage peut se poursuivre: alors que les investisseurs institutionnels investissent généralement de 50 à 60% de leur portefeuille dans leur propre pays, ce montant ne dépasse pas 10% au Japon.

Pourquoi le marché japonais attire à nouveau

La redécouverte du marché japonais par les assureurs et fonds de pension nippons s’explique avant tout par les mauvais résultats obtenus ces 30 dernières années avec leurs investissements. "C’est pourquoi ils se tournent aujourd’hui davantage vers les actions nationales, essentiellement celles qui font preuve d’une bonne gouvernance et qui paient de généreux dividendes", poursuit Kaye.

La deuxième raison, c’est l’arrivée d’une nouvelle génération de gestionnaires patrimoniaux. "Ceux qui ont commencé leur carrière après 1989 [au moment de l’éclatement de la bulle spéculative sur le marché d’actions japonais, NDLR], n’ont pratiquement connu que des cours en baisse pendant 20 ans. La nouvelle génération n’a pas connu cette période et n’a pas ce préjugé envers les actions japonaises", explique Kaye.

Warren Buffett vient d'investir 6 milliards de dollars dans des actions de cinq entreprises de négoce japonaises. ©Bloomberg

Pour lui, Buffett a pris en marche le train de la redécouverte du Japon par ses investisseurs nationaux. "Cette tendance ne devrait pas s’arrêter de sitôt", prédit Kaye. "C’est un marché qui regorge d’idées dont la plupart sont encore bon marché. L’investissement de Buffett n’est par ailleurs pas le plus sexy. Nous nous focalisons sur les entreprises qui sont uniques en leur genre, soit dans la technologie, le retail ou grâce à leur exposition à l’Asie.

Il ne faut pas oublier que le Made in Japan est attrayant en Asie, qu’il s’agisse de produits de soins de beauté comme ceux de Kose – populaires en Corée du Sud et en Chine – ou les petits pots pour bébés de Pigeon, qui ont la confiance des mères chinoises. Fanuc est principalement connu pour ses robots, mais gagne surtout de l’argent grâce à des logiciels pour machines, tandis que Daifuku fournit les équipements logistiques qui alimentent les centres de distribution des entreprises de commerce en ligne."

Les fruits des Abenomics

Par ailleurs, selon les observateurs, les actions japonaises cueillent les fruits de plus de sept années d’Abenomics. Kaye nous montre des statistiques très parlantes, mais peu connues: "Pendant le mandat d’Abe, les bénéfices des sociétés japonaises cotées ont augmenté davantage que partout ailleurs dans le monde."

"Pendant le mandat d’Abe, les bénéfices des sociétés japonaises cotées ont augmenté davantage que partout ailleurs dans le monde."
Richard Kaye
Gestionnaire d'un fonds d’actions japonaises chez Comgest

Même son de cloche chez le gestionnaire de patrimoine M&G, qui ne tarit pas d’éloges. "La politique d’Abe a jeté les bases d’une amélioration durable des perspectives de croissance des entreprises japonaises. Cette amélioration structurelle est extrêmement positive pour les rendements à plus long terme", peut-on entendre. Mais à première vue, ce message ne semble pas encore être passé, car selon M&G, le marché boursier japonais est encore "incroyablement sous-évalué". En témoigne le ratio cours/bénéfice moyen sur base des bénéfices attendus pour les 12 prochains mois, qui s'élève à 14,7 pour les actions japonaises contre 21,1 pour les actions de l’indice américain S&P500.

14,7
Le ratio cours/bénéfice moyen des actions japonaises sur base des bénéfices attendus pour les 12 prochains mois.

Les deux premiers piliers d’Abenomics ont consisté en des incitants fiscaux importants en faveur de l’économie pour compenser la réduction des dépenses des entreprises et des ménages et en une relance monétaire inédite de la part de la banque centrale qui a non seulement racheté des obligations souveraines et d’entreprises, mais aussi des actions japonaises.

Le plus gros coup de pouce en faveur du marché boursier concerne surtout des réformes structurelles mises en place par Abe, avec une attention toute particulière pour la bonne gouvernance, les actionnaires et la rentabilité. Les conseils d’administration douillets, composés d’initiés qui se couvraient mutuellement, ont été balayés par l’arrivée d’administrateurs indépendants. Abe a également imposé un "stewardship code" qui encourage les investisseurs institutionnels à jouer un rôle plus actif.

Shinzo Abe (à gauche) s'entretenant avec Yoshihide Suga, son chef de cabinet et successeur présumé. ©REUTERS

Résultats visibles

Les résultats sont visibles. Le nombre de participations croisées entre entreprises cotées – une barrière importante pour les actionnaires activistes – est en baisse. Au même moment, les rachats d’actions propres – dans l’espoir de donner un coup de pouce au cours de bourse – se multiplient: l’an dernier, ils ont atteint 14.000 milliards de yens (113 milliards d’euros), un record et un bond de 72% en un an. La rentabilité moyenne est aussi en hausse: alors que les marges bénéficiaires (par rapport au chiffre d’affaires) se situaient auparavant entre 2 et 4%, elles n’ont jamais été inférieures à 5% au cours des cinq dernières années. Fidelity parle d’un changement de mentalité clair dans le monde des entreprises japonaises.

"Nous avons remarqué que de nombreuses entreprises avaient pris conscience de l’importance de protéger les intérêts des actionnaires et de les écouter. C’est une évolution positive."
Hisashi Arakawa
Cogestionnaire d’un fonds japonais chez Aberdeen Standard

Hisashi Arakawa, cogestionnaire d’un fonds japonais chez Aberdeen Standard, parle de "réformes significatives" ayant été bien suivies. "Nous avons remarqué que de nombreuses entreprises avaient pris conscience de l’importance de protéger les intérêts des actionnaires et de les écouter. C’est une évolution positive. Vu qu’ils sont partis de très bas, les marges d’amélioration sont encore importantes. Cela devrait se traduire par un potentiel de hausse non négligeable pour les actions japonaises."

Arakawa cite l’exemple d’une entreprise de peintures qui a rendu son conseil d’administration plus indépendant. "Après ce changement de cap, l’entreprise a accordé plus d’importance au retour sur investissement. Les rachats d’entreprises se font aujourd’hui de manière plus prudente, ce qui donne d’emblée un coup de pouce au cours de l’action." Le rendement des capitaux représente un sujet de discussion typique. "C’est une bonne chose que les entreprises conservent un matelas de sécurité, mais certaines d’entre elles sont clairement surcapitalisées. Le rachat d’actions propres et la distribution de dividendes peuvent être une solution", estime Arakawa.

M&G estime que ces surplus de capitaux inscrits aux bilans des entreprises japonaises expliquent leur sous-évaluation. "Dans le passé, cette valeur cachée était en grande partie théorique parce qu’il n’existait aucune volonté ou aucun mécanisme pour la libérer. Les choses ont changé grâce à l’attention accordée à la bonne gouvernance. C’est le début d’une période unique où beaucoup de valeur sera libérée, ce qui est très prometteur pour les rendements des actions japonaises."

"Ces réformes sont le reflet de changements profonds intervenus au sein de la société japonaise et du monde des entreprises. Il s’agit de tendances qui étaient déjà bien présentes et sur lesquelles Abe a mis un nom."
Richard Kaye
Gestionnaire d'un fonds d’actions japonaises chez Comgest

Continuité

Kaye est convaincu que les réformes mises en place par Abe – en plus de la bonne gouvernance et d’une gestion plus efficace, avec entre autres l’augmentation du taux d’emploi des femmes – ne disparaîtront pas avec l’arrivée de son successeur plus tard dans le mois. "Ces réformes sont le reflet de changements profonds intervenus au sein de la société japonaise et du monde des entreprises. Il s’agit de tendances qui étaient déjà bien présentes et sur lesquelles Abe a mis un nom. Par exemple, la demande de meilleure gouvernance venait en grande partie des investisseurs institutionnels japonais, qui exigeaient un meilleur rendement des actions afin qu’ils puissent eux-mêmes afficher des rendements suffisants pour remplir leurs obligations."

Tous les observateurs s’accordent à dire que les autres mesures du programme Abenomics ne devraient pas être directement menacées. En particulier parce que le chef de cabinet d’Abe et membre du même parti Yoshihide Suga semble être le successeur désigné. De plus, le mandat du banquier central Haruhiko Kuroda n’arrive à échéance qu’en avril 2023. "À court terme, nous ne nous attendons à aucun changement au niveau de la politique monétaire", estime Arakawa.

"À court terme, nous ne nous attendons à aucun changement au niveau de la politique monétaire."
Hisashi Arakawa
Cogestionnaire d’un fonds japonais chez Aberdeen Standard

Le successeur d’Abe devra s’occuper en priorité de la gestion de la crise du coronavirus. Même si la pandémie a fait plonger l’économie japonaise au même niveau que celui d’avant l’arrivée d’Abe, la bourse a été relativement épargnée, ajoute Arakawa. "Nous le devons au nombre relativement limité de contaminations au Japon, au soutien de la banque centrale, et à la solidité des bilans des entreprises qui leur permet de faire le gros dos", poursuit Arakawa. Parallèlement, le taux de chômage reste inférieur à 3%, peut-être parce que les entreprises hésitent à licencier à cause de la pénurie de main-d’œuvre. Les entreprises japonaises semblent aussi avoir moins tendance à réduire les dividendes. Un point qui devrait être grandement apprécié par les investisseurs institutionnels nippons.

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