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Le NYSE et le Nasdaq se mènent la guerre sur le champ des IPO

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Cette année, la bataille est plus féroce que jamais.

"Une cotation sur le Nasdaq équivaut à voler dans un avion sans pilote." Cette métaphore semble être devenue un classique dans la bouche de John Tuttle, lorsqu’il essaie de convaincre un candidat à la cotation boursière de choisir le New York Stock Exchange (NYSE). En tant que responsable des IPO du NYSE, Tuttle met subtilement son public en garde: ne préférez-vous pas éviter de subir la même débâcle que Facebook en 2012?

Les débuts chaotiques de Facebook sur le Nasdaq – suite à des problèmes techniques ayant retardé la publication des premiers cours de l’action – furent un tournant dans la bataille qui oppose ce dernier au NYSE.

Pour les entreprises technologiques, le Nasdaq s’impose depuis des années comme un choix logique. Pendant les folles années "dotcoms" qui ont précédé le changement de siècle, les futurs mastodontes comme Amazon et Google avaient opté sans la moindre hésitation pour le très à la mode Nasdaq. En 2000, à peine cinq entreprises technologiques – soit guère plus de 2% de toutes les IPO technologiques américaines – ont été remportées par le NYSE.

Cette semaine, lorsque la cloche d’ouverture sonnera pour la première fois pour l’application de taxi Uber, ce sera sur le très respecté parquet du NYSE. Pour cette vieille dame de 226 ans, la décision d’Uber est un couronnement qui sonnera comme une victoire dans une bataille qui dure depuis plus de dix ans.

Depuis 2010, le Nasdaq réussit tout de même à attirer davantage d’IPO d’entreprises technologiques, en partie parce que ses exigences sont moins strictes. Malgré tout, les grandes entreprises technologiques ont opté pour le NYSE. Résultat: la valeur boursière des IPO technologiques de la Bourse de New York dépasse désormais celle du Nasdaq. Avec une valorisation attendue de 90 milliards de dollars, Uber mérite sa place parmi les grands.

Arrivée en masse des licornes

Cette année, la bataille est plus féroce que jamais vu que les "licornes" – en d’autres termes des start-ups dont la valeur se monte au moins à 1 milliard de dollars – font massivement leur entrée en Bourse. Lyft , le rival d’Uber, a opté pour le Nasdaq en mars dernier, tandis que Pinterest et Slack se sont laissé séduire par le NYSE.

Pendant les années dotcoms il y a 20 ans, il n’était pas question de guerre entre les deux grands de la Bourse. "Le NYSE ne pouvait tout simplement pas concurrencer le Nasdaq car ses exigences étaient trop strictes et trop complexes pour les start-ups technologiques", explique Alex Ibrahim du NYSE, qui tente de convaincre les entreprises non américaines de se faire coter à New York.

Par exemple, une entreprise devait être rentable avant d’obtenir l’accès aux tableaux du NYSE, alors que la majeure partie des sociétés internet étaient encore dans le rouge au moment de leur entrée en Bourse, comme Amazon en 1997. "Nous avons compris que nous devions nous moderniser pour nous aligner sur l’évolution de l’économie", explique Alex Ibrahim.

En 2008, l’exigence de rentabilité a été supprimée et remplacée par une valorisation minimum de 200 millions de dollars. Maintenant que le NYSE peut pêcher dans l’étang technologique, il s’est lancé dans la prospection active des entreprises de la Silicon Valley. Il a accueilli Twitter (2013) et Snap (2017), ainsi que le géant internet chinois Alibaba (2014).

En 2018, le NYSE a franchi un pas de plus pour rivaliser avec le Nasdaq, en accordant au service de streaming de musique Spotify un "direct listing", ce qui n’était jusque-là possible que sur le Nasdaq.

Les entreprises qui bénéficient d’un "direct listing" ne lèvent pas de capitaux lors de leur entrée en Bourse, et n’ont donc plus besoin des très coûteuses banques d’affaires pour la souscription des nouvelles actions. Cela permet de réaliser d’importantes économies et offre également l’avantage de permettre aux actionnaires de la première heure de vendre leurs actions en Bourse dès le premier jour de cotation au lieu de devoir attendre six mois. Le NYSE a donc changé son règlement et Spotify a pu bénéficier d’un "direct listing". Slack se prépare également un "direct listing" prévu avant la fin de l’année.

Les licornes se laissent courtiser par les deux Bourses. Le NYSE et le Nasdaq se battent pour attirer les entreprises. D’après le quotidien d’affaires The Wall Street Journal, elles n’hésitent pas à lancer des campagnes de marketing de plusieurs millions de dollars.

Une grande partie de cet argent vient de la publicité qui accompagne le tintement de la cloche d’ouverture. Le parquet emblématique du NYSE, avec ses courtiers en chair et en os, est célèbre dans le monde entier, mais le Nasdaq – 100% électronique – possède un autre atout: son podium avec vue sur Times Square permet d’accueillir 75 invités, contre 14 au NYSE. Le Nasdaq permet donc aux jeunes entreprises cotées de mettre à l’honneur davantage de collaborateurs, comme ce fut le cas jeudi dernier lors des spectaculaires premiers pas en Bourse de Beyond Meat, le fabricant de hamburgers sans viande, dont le cours a bénéficié d’une hausse de 163% au cours de la première journée.

Le parquet emblématique du NYSE est célèbre dans le monde entier, mais le Nasdaq possède un autre atout: son podium avec vue sur Times Square permet d’accueillir 75 invités.

Parmi les autres armes brandies par les Bourses pour convaincre les indécis, on trouve pêle-mêle les réceptions au champagne, les badges commémoratifs en or, les campagnes publicitaires pendant les matchs de baseball, ou l’énorme banderole installée en novembre dernier sur la façade du NYSE, qui a séduit Pinterest et qui portait le message "NYSE. Follow us on Pinterest".

Par ailleurs, les deux Bourses ne manquent pas une occasion de souligner leurs avantages respectifs en termes de qualité du négoce, frais de courtage avantageux, efficacité de la cotation, faible volatilité et rares fluctuations soudaines des cours. Le NYSE se vante d’avoir des "market makers" humains, capables d’intervenir en cas de turbulences, et qui peuvent être très utiles pour trouver un bon premier équilibre de prix lors d’une IPO. Ils sont les "pilotes" de Tuttle. En réalité, leur rôle s’est beaucoup réduit au bénéfice de l’automatisation. Le Nasdaq riposte en disant que sa technologie s’est beaucoup améliorée depuis le fiasco Facebook, qui lui a coûté des millions de dollars sous forme d’amendes et de dédommagements.

Faiseurs de cours

Le tapis rouge déroulé pour les candidats à la cotation n’est pas le fruit du hasard. Ces dernières années, les deux principales Bourses américaines ont vu une grande partie des échanges leur échapper, au bénéfice d’autres Bourses américaines concurrentes et des "dark pools". Le NYSE et le Nasdaq ne représentent aujourd’hui que 40% des volumes d’échanges d’actions américaines.

Pour compenser cette perte de revenus, ils comptent plus que jamais sur les revenus des cotations. Les entreprises doivent en effet payer une redevance annuelle, qui peut monter jusqu’à 155.000 dollars par entreprise au Nasdaq, jusqu’à plusieurs centaines de milliers de dollars au NYSE. Pour les deux Bourses, ces revenus représentent 10% de leur chiffre d’affaires annuel. Ils sont également plus stables que les revenus du négoce.

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