analyse

Les marchés: l’année du grand écart

Fin 2020, la Bourse de Tokyo a atteint son plus haut niveau des trente dernières années. ©EPA-EFE

En 2020, les valeurs technologiques ont atteint des sommets en bourse, tandis que les actions du tourisme et du secteur aérien ont dégringolé. Et le krach de février-mars n'a pas empêché d'atteindre des records en fin d'année.

La conclusion que l’on peut tirer de l’année boursière 2020 est que le marché d’actions et l’économie vivent chacun leur propre vie. Les actions se sont rapidement reprises après la gifle qui a suivi le déclenchement de la pandémie, avec une première place pour la technologie et la lanterne rouge pour l’Europe.

"Des montagnes russes." C’est ainsi que Vincent Juvyns, stratège chez JPMorgan Asset Management, qualifie l’année boursière qui vient de se clôturer. Un parcours un peu fou, avec des pics vertigineux et des investisseurs "Robinhood" qui, avec l’enthousiasme de la jeunesse, ont propulsé vers des sommets des actions "hype" comme celle du constructeur automobile Tesla . Son fondateur Elon Musk a vu son patrimoine privé augmenter de pas moins de 150 milliards de dollars. Le redoutable coronavirus n’a donc pas été synonyme de catastrophe pour tout le monde.

100.000 mds $
Capitalisation boursière mondiale
Début décembre, les marchés d’actions mondiaux valaient pour la première fois plus de 100.000 milliards de dollars.

2020 fut plus que jamais une année de gagnants et de perdants. Dans le camp des vainqueurs, les grandes actions technologiques ont fait la course en tête. La pandémie a boosté les modèles d’exploitation comme celui du géant du commerce en ligne Amazon , qui a profité des innombrables commandes par internet. L’action a gagné plus de 75% en 2020, notamment sur base de la conviction que même après la normalisation progressive de nos vies, nous ne pourrons plus nous passer des achats en ligne, tellement pratiques! C’est précisément à cause de cette accélération des tendances numériques provoquées par la crise du coronavirus que la bourse technologique américaine Nasdaq affiche une hausse de 43,4%, ou 31,3% pour les investisseurs européens après conversion en euros (à cause d’un dollar en baisse).

Plusieurs records

Dans le camp des perdants, nous trouvons, entre autres, les actions du secteur du tourisme et de l’aviation, aux côtés des banques européennes et du secteur énergétique. Ce dernier a vu les prix du pétrole imploser – avec un cours négatif, caractéristique de cette folle année boursière – et doit faire face à des vents contraires à cause de la transition vers l’énergie verte. Les banques se préparent à enregistrer des pertes sur crédits suite à la récession et continuent à subir les taux d’intérêt particulièrement bas, en particulier maintenant que les banques centrales font tourner à fond la planche à billets pour soutenir l’économie.

"Il est trop tôt pour parler d’une importante rotation."
Vincent Juvyns
Stratège chez JPMorgan Asset Management

L’économie dans son ensemble fait également partie des perdants, même si c’est à peine perceptible sur les marchés boursiers. C’est l’ultime grand écart de 2020: début décembre, les marchés d’actions mondiaux valaient pour la première fois plus de 100.000 milliards de dollars, alors que l’on estime que l’économie mondiale a reculé d’environ 4.000 milliards de dollars en 2020. Aux Etats-Unis et en Asie, les bourses ont terminé l’année sur des records: l’indice américain Dow Jones a franchi pour la première fois le cap des 30.000 points, la bourse indienne a clôturé 2020 sur un record et l’indice japonais Nikkei a atteint son plus haut niveau en 30 ans alors que l’économie tourne toujours au ralenti.

"Une voiture avec deux accélérateurs." C’est ainsi que Philippe Gijsels, stratège en chef chez BNP Paribas Fortis, décrit la double perfusion qui continue à alimenter la bourse en dépit du ralentissement économique. En plus des énormes mesures de relance budgétaire – avec en dernière minute un nouveau package de 900 milliards de dollars aux États-Unis – les banques centrales ne restent pas les bras ballants. La Banque centrale européenne (BCE) a entre-temps vu son bilan gonfler pour atteindre un record de 7.000 milliards d’euros suite à ses achats d’obligations souveraines. Ces rachats pèsent sur le rendement de ces obligations, faisant des actions une des rares alternatives pour les investisseurs qui ne savent pas quoi faire de leur argent.

Actions de valeur vs actions de croissance

Pour Juvyns, on ne peut que constater que les marchés financiers ont profité davantage des mesures de relance que l’économie réelle. La dichotomie remarquable entre les deux est encore renforcée par la sous-représentation en bourse des secteurs les plus touchés, comme l’horeca et le tourisme.

Les actions à la traîne en cette année de pandémie – à savoir les valeurs cycliques qui tentent de rester à flot face au contexte économique – ont reçu en novembre un coup de pouce bienvenu grâce à l’annonce de la mise au point d’un vaccin et à la perspective d’un retour à une économie "normale" en 2021. Ces nouvelles ont provoqué un basculement des actions de croissance technologiques vers les actions de valeur.

300 mds $
Montant levé via des IPO en 2020
Cette année, 300 milliards de dollars ont été levés dans le monde lors d'introductions en bourse, le deuxième plus gros butin jamais enregistré après 2007.

Même s’il faut quelque peu nuancer. "En novembre, les investisseurs ont réduit leurs positions bénéficiaires pour réinvestir dans les actions à la traîne, mais il est trop tôt pour parler d’une importante rotation", poursuit Juvyns. "Par exemple, les banques européennes ont rebondi, mais leur rentabilité ne devrait pas s’améliorer dans l’immédiat." Pour Gijsels, les actions de valeur affichent encore un potentiel de reprise, mais l’expert conseille en même temps de miser sur l’accélération de certaines tendances dans les entreprises en croissance.

L’an dernier, ces valeurs de croissance ont aidé les bourses américaines et chinoises à engranger de beaux résultats. L’indice américain S&P500 a clôturé l’année avec un gain de 15,6%, soit 5,6% converti en euros. L’euphorie dont a bénéficié le secteur technologique a également touché les introductions en bourse, qui ont atteint des sommets en 2020. La plate-forme de location de chambres Airbnb a enregistré une hausse de 112% lors de son premier jour de cotation et le distributeur de repas DoorDash a gagné 86% le jour de son IPO. Pour plus d’un observateur, cette fièvre évoque de douloureux souvenirs remontant à la crise des "dotcoms".

L'Europe fait tache

Les sociétés de "chèques en blanc" (SPAC) – c’est-à-dire des coquilles vides qui misent sur une acquisition – ont surfé sur l’enthousiasme des investisseurs et ont levé sans difficulté près de 76 milliards de dollars, ce qui explique en partie les records affichés par 2020 en matière d’introductions en bourse: les 300 milliards de dollars levés dans le monde constituent le deuxième plus gros butin jamais enregistré après 2007.

L’Europe, qui compte moins d’actions technologiques dans ses rangs et a connu une plus forte contraction économique, fait tache. Non seulement les introductions en bourse n’ont pas dépassé le niveau de 2019, mais les cours des actions ont en moyenne terminé dans le rouge. L’indice EuroStoxx50 – qui reprend les plus grandes entreprises européennes – a clôturé l’année sur une perte de 5,1 %.

Hantée par les dangers du Brexit, la Bourse de Londres a reculé de 19,4% (en euros). Le Bel 20 , le principal indice belge, termine l’année sur une perte de 8,5%, ce qui est moins bien que la France (-7,1%) et les Pays-Bas (+3,3%). Les entreprises européennes actives dans les énergies durables ont surperformé, avec une hausse de 90%, le fabricant d’éoliennes Vestas affichant même une augmentation de plus de 100%.

La Chine, berceau du coronavirus, a très vite pris le contrôle de la pandémie et a même vu son économie afficher une forte croissance. L’indice CSI300 a gagné plus de 27%, soit 24,4% en euros. La valeur totale des actions chinoises a franchi le cap des 10.000 milliards de dollars. Les entreprises technologiques comme Tencent et JD.com ont joué le rôle de locomotives, même si l’automne dernier les autorités chinoises ont apporté aux cours des actions technologiques suffisamment de volatilité en adoptant une position plus affirmée contre la toute-puissance d’acteurs comme Alibaba et son fondateur milliardaire Jack Ma. A Hong Kong, la bourse a connu une année difficile, affichant une perte de 11% (en euros). La loi sur la sécurité nationale imposée par la Chine a créé de l’incertitude et fait craindre une fuite des capitaux, tandis que les tensions entre les Etats-Unis et la Chine ont mis les cours sous pression. Au Japon, la bourse a positivement surpris les observateurs, avec une hausse de 11,8% de l’indice Nikkei .

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