analyse

Tesla: bulle ou réelle mine d’or?

L’aura visionnaire d’Elon Musk, le fondateur de Tesla, est le terreau idéal pour un conte de fées boursier, selon Chris McNally (Evercore). ©EPA

L’envolée boursière hallucinante de Tesla pose question. L'action est-elle "dramatiquement surévaluée" ou le juste reflet d’un membre légitime de la Big Tech?

Une "bulle épique" constituée de "surévaluations extrêmes", des "investisseurs au comportement hystérique"… Voilà comment le célèbre investisseur boursier Jeremy Grantham qualifie l’évolution actuelle du marché des actions américaines, avec plus particulièrement dans son viseur l’action du constructeur automobile Tesla . Le cofondateur de GMO avoue posséder une voiture Tesla, mais cela ne l’empêche pas de considérer que son action fait l’objet d’une véritable "mania".

+743%
hausse boursière de Tesla en 2020
L'an dernier, Tesla a été le titre le plus négocié sur le marché. Son cours de bourse s'est envolé de 743%.

Chaque bulle est régie par ses propres normes. Pour Tesla, Grantham utilise le rapport entre la valeur boursière gigantesque du constructeur (684 milliards d’euros) et le nombre de voitures Tesla vendues en 2020 (500.000). Il arrive ainsi à 1,37 million d’euros par voiture, un ratio 65 fois supérieur à ceux des constructeurs automobiles traditionnels tels que Toyota et Volkswagen.

L’épopée boursière phénoménale de Tesla - dont la valeur a bondi l’an dernier de 743% et qui a été le titre le plus négocié sur le marché - s’exprime encore par d’autres statistiques inouïes. Ainsi, sa valeur boursière est supérieure à la somme des huit constructeurs automobiles suivants, alors que les ventes de Tesla ne comptent que pour une fraction de leur production. En 2020, Tesla ne représentait en effet que moins de 1% des ventes de voitures dans le monde.

Son ratio cours/bénéfice - c’est-à-dire le rapport entre le cours de bourse et le bénéfice par action - est stratosphérique: il approche 1.400 contre une moyenne de 18,5 pour les huit autres constructeurs automobiles. En principe, plus élevé est ce ratio, plus "chère" est l’action concernée.

Polarisation

L’action Tesla est donc tout sauf une "bonne affaire". Mais tout le monde ne la voit pas comme une bulle financière. Parmi la quarantaine d’analystes boursiers qui suivent l’action Tesla, les avis se partagent quasi également entre "acheter", "conserver" et "vendre". Cette polarisation illustre bien notre propos, parce qu’il y a généralement bien plus de conseils d’achat que de conseils de vente pour une action lambda. Ainsi, en moyenne, le constructeur automobile traditionnel bénéficie de 12 conseils d’achat contre à peine 2 conseils de vente. Pour Tesla, les deux types d'avis sont chacun au nombre de 13. Le scepticisme est donc bel et bien présent parmi la communauté financière, bien que deux irréductibles critiques — les analystes de RBC et Evercore — ont viré de bord récemment lorsque le cours de Tesla a largement dépassé leur estimation initiale.

"Il n’y a aucun doute sur le fait que Tesla est une bulle financière."
Jay Ritter
Professeur à l’Université de Floride

Leur argumentation rejoint celle des fans de Tesla qui voient dans l’entreprise bien plus qu’un constructeur automobile. Ils croient que Tesla peut dominer le marché non seulement des voitures électriques, mais également des batteries et de la technologie de la conduite autonome, avec éventuellement une flotte de taxis autonomes.

Selon Chris McNally, analyste chez Evercore, le marché alloue une valeur de 100 milliards de dollars aux initiatives de conduite autonome de Tesla, 80 milliards aux batteries et de 25 à 75 milliards aux systèmes de stockage de l’énergie. Ce faisant, les investisseurs parient "sur un avenir incertain et sur Elon lui-même", selon McNally qui voit dans l’aura visionnaire d’Elon Musk, le fondateur de Tesla, le terreau idéal pour un conte de fées boursier.

C’est précisément ce culte de la personnalité qui, selon certains observateurs critiques, alimente une bulle financière, tout comme la progression foudroyante du cours, les énormes volumes de titres négociés et les récits de petits investisseurs qui ont gagné aisément de petites fortunes. "Il n’y a aucun doute sur le fait que Tesla est une bulle financière", estime Jay Ritter, professeur à l’Université de Floride, spécialisé dans la valorisation des actions.

Bulle "dotcom"

"Tout se passe comme lors de la bulle technologique d’il y a 20 ans. Microsoft et Cisco Systems , qui valaient chacun à leur sommet en 2000 quelque 500 milliards de dollars, offrent une analogie intéressante", poursuit Jay Ritter. "Microsoft affichait alors un rapport cours-bénéfice de 53 et Cisco de 200. Aujourd’hui, Cisco vaut moins que la moitié. Constructeur de l’infrastructure de réseaux, il fait face à une forte concurrence, ce qui réduit ses marges bénéficiaires."

"Il est difficile de croire que Tesla atteindra un jour une part de marché gigantesque et d’énormes marges bénéficiaires."
Jay Ritter
Professeur à l’Université de Floride

"Cela vaut également pour les voitures électriques de Tesla: il est difficile de croire que le constructeur atteindra un jour une part de marché gigantesque et d’énormes marges bénéficiaires. Dans les batteries et la conduite autonome, la concurrence opère également. En revanche, Microsoft a profité des effets de réseau: concrètement, par commodité, tout le monde finit par utiliser le même programme logiciel. Cela protège les marges bénéficiaires", selon Jay Ritter.

Ryan Brinkman, analyste chez JP Morgan, ne croit pas non plus que Tesla réalisera les perspectives de croissance d’ores et déjà intégrées dans sa valorisation boursière très élevée. Les chiffres d’affaires et les marges bénéficiaires qui la justifieraient sont tout simplement inatteignables. Selon certains calculs, Tesla devrait même réaliser plus de chiffre d’affaires que le secteur automobile tout entier en 2019. Selon Brinkman, il s’agit d’une "fièvre spéculative" et d’une "surévaluation dramatique" de l’action. Même Elon Musk avait déclaré en mai dernier que son action était montée "trop haut". Entre-temps, son cours a encore été multiplié par cinq. Apparemment, ses suiveurs n’écoutent que ce qu’ils veulent entendre.

©Filip Ysenbaert

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