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À la recherche d’actions belges injustement pénalisées

Certaines entreprises ont pu être pénalisées à tort par la crise sanitaire. Elles pourraient s’avérer être de réelles opportunités. ©REUTERS

La plupart des valeurs belges ne se sont toujours pas remises de l’impact de la crise sanitaire. Parfois à juste titre, parfois car elles ont disparu dans l’ombre des marchés.

Alors que les bourses américaines et chinoises flirtent avec de nouveaux records, les marchés d’actions européennes sont loin derrière. Le Belgian All Share Index , qui reprend toutes les actions belges, se situe 20% en dessous de son record du 17 février. Parmi les entreprises n’ayant pas pu profiter de la vague de reprise de ces derniers mois, on trouve surtout les plus petites entreprises qui ne sont pas reprises dans les indices boursiers et qui sont par conséquent laissées de côté par les grands investisseurs. Ces actions se négocient souvent bien en deçà de leur niveau d’avant-crise.

Ces entreprises doivent faire face à d’énormes incertitudes, et on peut comprendre que de nombreux investisseurs préfèrent rester à l’écart en attendant plus de visibilité. Leur potentiel de reprise dépend en effet de l’évolution de la pandémie. Mais de nombreuses entreprises sont moins touchées – ou de manière indirecte – par les conséquences du virus. C’est pourquoi nous avons demandé aux analystes de nous suggérer des noms d’entreprises ayant peut-être été pénalisées à tort et qui pourraient s’avérer être de réelles opportunités.

Le cas AB InBev

Un des acteurs les plus touchés est la plus grande entreprise de la Bourse de Bruxelles: AB InBev . Après un recul de l’action de 30%, la moitié des analystes la recommandent à l’achat, 44% lui attribuent un tiède "conserver" et 4% conseillent de "vendre". Les chiffres du deuxième trimestre sont plutôt encourageants. En juin, grâce au réapprovisionnement du secteur horeca, le plus grand brasseur mondial a même vendu davantage de bière que l’an dernier. Et en Asie, où la pandémie a déferlé plus tôt qu’en Occident et a été bien maîtrisée, les ventes du groupe n’ont reculé que de 6%. En Europe, les baisses sont cinq fois plus importantes.

Malgré son niveau élevé d’endettement, AB InBev dispose de suffisamment de liquidités pour faire face à la crise.

Malgré son niveau élevé d’endettement – 4,9 fois son bénéfice brut d’exploitation –, AB InBev dispose de suffisamment de liquidités pour faire face à la crise. Si nécessaire, le groupe peut vendre des actions de sa filiale asiatique, cotée à Hong Kong. Le groupe emprunte à des taux proches de 0%, même si ces crédits sont principalement souscrits en dollars et en euros alors que ses revenus sont en majeure partie encaissés en devises de pays émergents. Suite à la pandémie, il lui faudra un peu plus de temps pour ramener comme prévu son taux d’endettement en dessous de 2. Mais cet objectif n’est que reporté, et pas abandonné. À 1,4 fois sa valeur comptable et 23 fois le (maigre) bénéfice de cette année, la plupart des analystes considèrent l’action comme bon marché.

Des banques sans dividende

Les banques et les compagnies d’assurance n’ont pas non plus récupéré leurs pertes, tant s’en faut. L’autorité de contrôle leur a interdit de verser des dividendes, ce qui fut un coup dur pour de nombreux investisseurs. "Une telle mesure peut se comprendre pour les banques, étant donné que les crédits accordés ne peuvent dépasser un certain ratio par rapport à leurs fonds propres. Or, le paiement d’un dividende réduit ces fonds propres et peut donc mettre sous pression les facilités de crédit dont l’économie a tant besoin pour redémarrer. Mais ce n’est pas le cas des assureurs", explique Kristoff Van Houte, analyste et éditeur de la lettre d’information Kroffinvest.

1,6
milliard d'euros
Dans le pire des cas, KBC table sur 1,6 milliard d'euros de réductions de valeur sur ses crédits.

KBC continue à avoir la cote auprès des analystes, même si les taux bas pèsent sur l’ensemble du secteur. "Son focus sur ses marchés domestiques devrait mettre le groupe quelque peu à l’abri de grandes catastrophes liées à des défauts de paiement. D’autant plus que KBC est également un assureur", poursuit Van Houte. "Au deuxième trimestre, KBC a comptabilisé 845 millions d’euros de réductions de valeur sur ses crédits. Pour l’ensemble de l’année, le groupe pense que ce montant pourrait passer à 1,1 milliard d’euros, et dans un scénario pessimiste, à 1,6 milliard d’euros. C’est beaucoup d’argent, mais ce n’est pas aussi dramatique que lors de la crise de 2008."

La baisse des fonds propres de KBC est restée limitée, passant de 45,3 euros par action l’an dernier à 44,9 euros fin juin 2020. "Pour KBC, dont la rentabilité est généralement bonne, je situe la ‘fair value’ aux alentours de 60 euros, soit 1,3 fois sa valeur comptable", explique Van Houte, qui s’attend à ce que KBC recommence à payer un coupon dès qu’elle y sera autorisée. "Même si les banques sont en réalité des boîtes noires dont sort un dividende."

Lors de la publication de ses résultats trimestriels, l’assureur Ageas a démontré que la crise n’avait pas tellement pesé sur ses résultats. "Nous avons relevé notre conseil à ‘acheter’", réagit la maison de bourse Berenberg. "Trois raisons expliquent notre position. Tout d’abord, l’entreprise devrait reprendre le paiement du dividende un peu plus tard cette année. Ensuite, Ageas affiche une forte croissance en Asie, où les assurances-vie ont progressé de 18%. Troisièmement, les marges de la branche belge continuent à augmenter, surtout grâce aux assurances IARD." Cette activité profite du télétravail. Ceux qui ne prennent plus leur voiture pour se rendre au travail sont moins exposés au risque d’accident. "À 7,9 fois les bénéfices attendus pour 2021 et 0,7 fois sa valeur comptable, l’action Ageas peut être considérée comme bon marché", conclut-on chez Berenberg.

Moins de voitures sur les routes

Par contre, la réduction du nombre de kilomètres parcourus en voiture est un coup dur pour D’Ieteren . Belron, sa filiale spécialisée en réparation de vitrages automobiles et de carrosserie a tout intérêt à ce que le trafic automobile soit dense. De plus, en tant que concessionnaire automobile, D’Ieteren doit faire face aux énormes fluctuations du marché. À cause de la crise du coronavirus, les ventes de voitures en Belgique – qui représentaient 42% des bénéfices du groupe en 2019 – ont plongé de 26% depuis le début de l’année. Mais ces derniers mois, le marché a montré des signes de reprise. "D’Ieteren est assise sur une montagne de cash, qui représente plus de la moitié de sa valeur boursière. C’est un atout en cette période", expliquent les spécialistes de L’Investisseur. "Les résultats seront moins bons cette année, mais à une fois sa valeur comptable et avec une décote de 30%, l’action de ce holding familial est bon marché."

"D’Ieteren est assise sur une montagne de cash, qui représente plus de la moitié de sa valeur boursière. C’est un atout en cette période."
L'Investisseur

À première vue, le groupe de construction et de dragage CFE n’aurait pas dû trop souffrir des conséquences de la pandémie, mais les rotations d’équipages sur ses navires se sont déroulées plus difficilement et les projets ont subi des retards importants. À 0,8 fois sa valeur comptable, le cours a atteint son plus bas niveau depuis 2013. "CFE dispose d’une flotte récente, ce qui lui donne un avantage concurrentiel", explique Luuk van Beek, de Degroof Petercam. "De plus, CFE est bien positionné dans le secteur de l’éolien offshore. Cette activité donne à l’action une touche défensive en cette période de crise. L’action CFE se négocie 20% en dessous de sa moyenne historique. Le cours ne reflète pas le potentiel de sa flotte et ses perspectives de croissance à partir de 2021." La plupart des analystes ne s’avancent cependant pas au-delà de la recommandation "conserver".

Le secteur des télécoms est lui aussi à la traîne, alors que la demande d’internet n’a jamais été aussi importante et que les abonnements représentent une source constante de cash. Malgré tout, l’enthousiasme des investisseurs pour Proximus et Telenet est plutôt mitigé. Seule Orange Belgium , qui n’a pas dû investir dans un réseau, recueille un certain enthousiasme. "Malgré la baisse de son chiffre d’affaires, Orange a réussi à augmenter de 10% son bénéfice d’exploitation", explique David Vagman, analyste chez ING. "L’entreprise a fortement réduit ses coûts tout en développant ses activités sous-jacentes. Orange Belgium a également réussi à augmenter les bénéfices qu’elle tire de son offre câblée comprenant internet et la télévision."

Marc Coucke et François Fornieri ont bénéficié de l'émission d'actions à prix bradé de Mithra. ©Anne Vandenbulcke

Le secteur pharmaceutique compte un champion – à savoir UCB – mais d’autres actions tout aussi populaires ont été touchées. Depuis le début de l’année, Galapagos a encaissé quelques révisions à la baisse de son rating, et ce bien avant l’annonce de la décision de la FDA, l’autorité américaine de contrôle des médicaments, de ne pas autoriser la commercialisation du filgotinib (un médicament contre l’arthrite rhumatoïde) aux États-Unis. Mais alors que Galapagos s’était renforcée avant la crise en procédant à de solides augmentations de capital, ce n’est pas le cas de Mithra . Résultat: l’entreprise liégeoise a dû émettre de nouvelles actions à prix bradé au bénéfice du groupe d’investissement américain LDA et de ses actionnaires de référence, dont son fondateur François Fornieri et Marc Coucke. Dans l’intervalle, la FDA a considéré le dossier d’approbation de la pilule contraceptive Estelle comme complet. Son verdict devrait tomber au cours du premier semestre 2021. Presque tous les analystes font les louanges de l’entreprise. Un des points positifs, c’est que Mithra a réussi à attirer de nombreux partenaires pour la vente d’Estelle et de son anneau vaginal contraceptif Myring, ce qui lui a permis d’éviter les coûts importants de mise en place d’une équipe de vente.

Pas de nouveaux avions

Dans le secteur industriel, le cours de l’action Solvay oscille 25% en dessous de son pic de février. Les chaînes de production de nouveaux avions sont quasiment à l’arrêt, ce qui pèse sur la branche "plastiques". La vente de produits chimiques au secteur du pétrole de schiste s’est également effondrée. "Malgré ces revers à court terme, l’action se négocie à 5,5 fois le ratio valeur comptable/bénéfice brut d’exploitation estimé pour 2021, ce qui est bon marché", estime Nathalie Debruyne de Degroof Petercam, qui recommande l’action à l’achat. Par contre, la plupart de ses collègues ne vont pas au-delà de "conserver".

"Deceuninck envoie des signaux positifs. Aux États-Unis, le groupe a augmenté ses ventes grâce à de nouveaux clients."
Kris Kippers
Analyste chez Degroof Petercam

Après la présentation cette semaine de ses résultats semestriels, Deceuninck s’est légèrement reprise. Degroof Petercam a rehaussé son conseil à "acheter" car il estime que le fabricant de profilés en PVC a réussi à maintenir ses marges bénéficiaires. "Deceuninck envoie des signaux positifs", explique l’analyste Kris Kippers. "Aux Etats-Unis, le groupe a augmenté ses ventes grâce à de nouveaux clients, ce qui est positif pour l’avenir. L’endettement a été réduit de plus de 20%. Et il ne faut pas oublier la baisse des prix des matières premières."

Ontex a récemment atteint son plus bas niveau, ce qui a poussé l’actionnaire français CIAM à exiger du changement. Le CEO du fabricant de couches, Charles Bouaziz, a dû démissionner. "Ontex souffre de son manque de catalyseurs à court terme, de taux de change désavantageux à cause de l’importance de ses ventes au Brésil et au Mexique, et d’une concurrence féroce", explique Alan Vandenberghe de KBC Securities. ING de son côté y voit une opportunité d’achat. L’action se négocie en dessous du niveau de la concurrence, alors que les résultats trimestriels du groupe sont meilleurs qu’attendu. Le nettoyage initié par le nouveau CEO pourrait inverser la tendance.

L’immobilier pas au top de sa forme

Dans le secteur immobilier, de nombreuses actions se négocient plusieurs dizaines de pourcents en dessous de leur niveau d’avant-crise. En queue de peloton, on trouve les acteurs du segment de l’immobilier commercial. Ces derniers souffraient déjà à cause de l’émergence du commerce en ligne, qui a encore augmenté ses parts de marché avec la crise du coronavirus. Malgré une valorisation historiquement basse, l’immobilier commercial ne compte que de rares fans dans les maisons de bourse. C’est le cas de Patrick Nollet de la Vlaamse Federatie van Beleggers, qui conseille Ascencio , dont l’action a perdu près de 30%, mais dont le coupon est quasiment garanti grâce à la prédominance du secteur alimentaire dans son portefeuille.

Intervest Offices & Warehouses – dont les activités sont réparties de manière égale entre le secteur logistique et celui des bureaux – se négocie 25% en dessous de son niveau de février, ce qui pour KBC Securities représente une opportunité d’achat. L’an prochain, le rendement du dividende pourrait dépasser les 7% brut. Intervest profite de quelques nouvelles livraisons, mais 19% de ses baux locatifs arrivent à expiration l’an prochain. L’entreprise devra donc se trouver de nouveaux locataires.

Vide locatif dans les maisons de repos

À cause du taux élevé de mortalité des résidents de maisons de repos pendant la pandémie et de l’augmentation subséquente du taux de vide locatif, l’enthousiasme des investisseurs pour le secteur des maisons de repos a fondu comme neige au soleil. Selon une enquête du Tijd, 10% des chambres sont vides. À cause du vieillissement de la population, la plupart des analystes estiment que ce taux de vacance locative sera de courte durée. Le mois dernier, KBC Securities a ajouté Care Property Invest à sa liste "top pick". "Malgré la Covid-19, les projets de croissance externe – en d’autres termes, les acquisitions – progressent plus vite qu’attendu. Pour 2020, nous nous attendons à une hausse de 25% des revenus locatifs", estime l’analyste Wido Jongman.

10%
de chambres vides
Selon une enquête du Tijd, 10% des chambres en maisons de repos sont vides. Mais à cause du vieillissement de la population, la plupart des analystes estiment que ce taux de vacance locative sera de courte durée.

Les audacieux qui misent sur une pandémie de courte durée peuvent également opter pour les secteurs directement impactés par le virus, et qui se trouvent aujourd’hui sous assistance respiratoire. Kinepolis bénéficie encore d’un rating positif car étant propriétaire de la plupart de ses bâtiments, le groupe est mieux armé que ses concurrents pour faire face à la crise. Mais à 3,6 fois le bénéfice brut d’exploitation, le taux d’endettement de Kinepolis est élevé, alors que les salles restent désespérément vides.

Barco a perdu la moitié de sa valeur boursière, mais a indiqué avoir perçu des signes de reprise dès la fin juin. Par ailleurs, la branche d’imagerie médicale à des fins diagnostiques se porte bien en période de pandémie. Barco semble représenter une meilleure solution que les actions du secteur touristique ou du divertissement, considérées comme "trop toxiques", pour reprendre les paroles du gourou américain de la bourse, Jim Cramer. "Ces actions ne sont pas recommandées aux investisseurs, mais aux joueurs de casino. Même si bien entendu on peut aussi devenir riche dans un casino."

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