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Comment profiter du retour des "années folles" en bourse

Entre 1920 et 1929, l’économie a crû en moyenne de 4,2% par an. ©Getty Images

Allons-nous connaître une période de joie de vivre et de croissance économique comparable aux années 1920 lorsque la vaccination nous aura rendu notre liberté de mouvement? Quelles sont les actions qui pourraient en bénéficier?

Au début de cette semaine, le brasseur danois Carlsberg a fait une annonce encourageante. Même si le dernier trimestre fut mauvais, son CEO Cees ‘t Hart s’attend à une forte reprise lorsque nous pourrons à nouveau retourner dans les bars, les restaurants et participer à des spectacles et à des fêtes populaires. Il pense que ce sera le cas dès cet été dans de nombreux pays. C’est pourquoi il compare cette période avec le "Jazz Age" du siècle dernier.

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Durant les années 1920, le chômage a rapidement chuté à 2% de la population active aux Etats-Unis.

"Les gens ont envie de sortir. La fin de la grippe espagnole et de la Première Guerre mondiale avait donné le signal de la mode des clubs de jazz et des salles de danse. Nous croyons que notre secteur connaîtra la même tendance positive dès que la crise du coronavirus sera derrière nous", explique le Néerlandais.

Le lendemain, TUI faisait pratiquement la même déclaration. Le voyagiste allemand s’attend à une très forte reprise dès que nous pourrons repartir à la découverte d’autres pays.

"L'argent va rouler"

La logique est la même que celle de la fin de l’année 1920, juste après l’éradication de la grippe espagnole. Plus encore qu’à l’époque, la liberté de faire et de laisser faire ce que l’on veut a été réduite à une échelle sans précédent. Les consommateurs ont envie de vivre à nouveau leur vie à fond. De fêter, d’aller à des concerts et des festivals et de voyager.

"L’argent va rouler et l’économie devrait monter en flèche. Les gens dépenseront l’argent qu’ils ont économisé pendant la crise", a récemment déclaré Ray Dalio, le fondateur du plus grand fonds spéculatif au monde, Brigdewater Associates.

Une des meilleures décennies de l'histoire

Au niveau économique, les années 1920 furent une des meilleures décennies de l’histoire. Entre 1920 et 1929, l’économie a crû en moyenne de 4,2% par an, tandis que la production industrielle s’envolait, affichant une hausse de 66%. Le chômage a chuté rapidement à 2%. Les impôts ont baissé, le pouvoir d’achat a augmenté et l’inflation est restée sous contrôle.

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indice dow jones
Entre août 1921 et septembre 1929, l’indice Dow Jones a été multiplié par six, pour atteindre son plus haut niveau le 3 septembre 1929.

Ce fut la décennie des progrès technologiques et de l’optimisme. L’émergence de l’automobile dans les classes populaires a permis le développement des banlieues et créé une nouvelle forme de tourisme. Le réseau routier s’est développé de manière exponentielle. Cela a également marqué la fin de la toute-puissance des voies ferrées et des actions des sociétés ferroviaires. Le boom de la communication par téléphone et de la radio a sorti de nombreuses régions rurales de leur isolement. Dans les villes, les cinémas et les théâtres ont poussé comme des champignons.

La bourse a elle aussi prospéré. Entre août 1921 et septembre 1929, l’indice Dow Jones a été multiplié par six, pour atteindre son plus haut niveau le 3 septembre 1929. Tout comme aujourd’hui, il était facile d’obtenir du crédit bon marché. Une grande différence cependant: la bourse n’était pas chère, ce que l’on ne peut pas dire aujourd’hui au regard des cours actuels. Début 1921, les actions américaines se négociaient en moyenne à six fois leurs bénéfices, contre près de 40 fois à l’heure actuelle.

"Vous devez privilégier les actions ayant pris les bonnes mesures pendant la crise. Pas les sociétés qui se sont retrouvées en mode de survie, mais celles qui sont sorties renforcées de la crise."
Jim Cramer
Cofondateur de TheStreet.com et chroniqueur sur CNBC

Actions post-coronavirus

Malgré tout, plusieurs stratèges s’attendent à un nouvel âge d’or pour les actions. Jim Cramer, le célèbre observateur de la bourse pour la chaîne CNBC et cofondateur de TheStreet.com, a établi une liste de ses actions préférées post pandémie. On y trouve notamment l’avionneur Boeing, la société Disney avec ses parcs d’attractions et sa branche de médias, et la chaîne de restaurants Yum ! Brands (KFC, Pizza Hut, Taco Bell). "Vous devez privilégier les actions ayant pris les bonnes mesures pendant la crise. Pas les sociétés qui se sont retrouvées en mode de survie, mais celles qui sont sorties renforcées de la crise", explique Cramer.

Pour obtenir des conseils plus près de chez nous, nous avons consulté quelques spécialistes boursiers belges indépendants. De nombreuses "actions post-coronavirus" ont cependant déjà beaucoup augmenté depuis leur niveau le plus bas atteint pendant la crise. "La plupart des actions de cette catégorie, comme la chaîne de fitness Basic Fit ou le brasseur AB InBev, se sont déjà largement redressées et obtiennent de notre part une simple recommandation ‘à conserver’", explique-t-on chez Test-Achats Invest.

"Nous misons plutôt sur des actions cycliques capables de profiter des plans de relance économique et sur des tendances sous-jacentes comme la transition énergétique et l’électrification des voitures. Nous pensons au spécialiste du dragage CFE, au groupe de matériaux Umicore et au producteur de puces électroniques Melexis."

Boissons alcoolisées à la fête

Pour le gestionnaire de patrimoine Value Square, AB InBev reste un candidat à l’achat intéressant. "Le plus grand groupe brassicole au monde fut une des premières grandes entreprises à avoir mis en garde contre l’impact de la pandémie, car il est aussi très présent en Chine, le berceau de la crise du coronavirus", a déclaré le gestionnaire de fonds Patrick Millecam. "La réouverture du secteur de l’horeca permettra aux cash flows de remonter et à AB InBev de continuer à réduire son endettement. Le groupe devrait par ailleurs n'avoir aucun problème pour se refinancer."

"Je suis prêt à parier que l’été prochain, le champagne fera son grand come-back. Dans ce cas, Vranken-Pommery sera intéressant."
Pierre Huylenbroeck
Mister Market Magazine

Les analystes privilégient également d’autres producteurs de boissons alcoolisées. Simon Renty de L’Investisseur mise sur le plus grand producteur de spiritueux au monde, Diageo. "Le fabricant de Johnnie Walker, de Smirnoff et de Captain Morgan peut gagner des parts de marché, d’une part parce que les ventes de spiritueux devraient beaucoup plus augmenter que le vin ou la bière, et d’autre part parce qu’il se concentre sur des marques premium."

"Les 'années folles' me font penser à l’univers du roman 'The Great Gatsby' de F. Scott Fitzgerald", souligne Pierre Huylenbroeck de Mister Market Magazine. "Et que boivent-ils? Certainement pas de l’eau gazeuse, mais la boisson pétillante des dieux, du Champagne. Je suis prêt à parier que l’été prochain, le champagne fera son grand come-back. Dans ce cas, Vranken-Pommery sera intéressant. À 14 euros, son cours de bourse est très inférieur à sa valeur comptable, qui dépasse les 40 euros par action, et où on trouve de nombreux actifs tangibles comme les vignobles et les châteaux. N’oublions pas que la Chine est déjà en train de retrouver une vie normale. Et là-bas, ils sont très friands des produits de la gamme Vrancken."

L'alimentation et les voyages

Ceux qui aiment boire aiment aussi manger. L’an dernier, le producteur britannique de produits frais prêts à l’emploi Bakkavör a vu son chiffre d’affaires reculer de 4,9%, mais devrait rapidement se reprendre, estime l’analyste indépendant Gert De Mesure. "Bakkavör est actif au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Chine. Grâce à une restructuration aux États-Unis, le groupe a réussi à maintenir son bénéfice brut d’exploitation. Même une reprise progressive en 2021 devrait lui permettre d’augmenter sensiblement ses bénéfices. À 8,6 fois le bénéfice attendu pour 2021, l’action peut être considérée comme bon marché."

De Mesure s’attend également à une reprise du secteur des voyages et du tourisme. "Vous pouvez miser sur ce secteur via Eiffage. L’entreprise française est surtout connue pour ses activités dans le secteur de la construction, mais détient également d’importantes concessions autoroutières en France (Autoroute du Soleil), mais aussi en Allemagne, au Portugal et même au Sénégal. Par ailleurs, Eiffage exploite l’aéroport de Lille. Au cours des neuf premiers mois de l’année 2020, le chiffre d’affaires du groupe a reculé de 13%. En 2021, les concessions ainsi que la branche de construction traditionnelle devraient se reprendre. Si l’on en croit les prévisions, les bénéfices devraient presque doubler."

Profiter de la vie à Monaco

Si les riches recommencent à dépenser, la Société des Bains de Mer Monaco pourrait en profiter. "Ces dernières années, le groupe monégasque a investi 660 millions d’euros dans la rénovation de l’Hôtel de Paris et dans un prestigieux projet de boutiques de luxe, de bureaux et de résidences dans la Principauté", ajoute De Mesure. "L’entreprise a souffert du fait que les deux projets ont été livrés en mars de l’an dernier, juste avant le premier confinement. Au cours des neuf premiers mois, le chiffre d’affaires s’est effondré de 50% et la société s’est retrouvée dans le rouge. L’entreprise est prête à se relancer avec ses nouveaux projets dès les premiers signes de reprise."

"Airbus peut gagner des parts de marché par rapport à Boeing, qui souffre davantage de la crise."
Simon Renty
Analyste chez L'Investisseur

Les amateurs de croisières ont dû ronger leur frein pendant près d’une année. Les grands croisiéristes ont vu leurs cash flows s’effondrer d’un coup. Résultat: bon nombre d’entre eux ont dû emprunter pour survivre. Le fabricant de systèmes de lavage Jensen, dont les principaux clients sont les secteurs hôtelier et des croisières, affiche par contre encore un solide bilan, mais son action se négocie avec une décote de crise. L’action a été citée à trois reprises par les spécialistes que nous avons consultés. "L’entreprise familiale affiche un palmarès impressionnant et est capable de traverser une période difficile telle que celle que nous connaissons aujourd’hui", souligne Van Houte.

Éclaircie dans l'aéronautique

Plusieurs analystes s’attendent à une éclaircie dans l’aéronautique. "Dans ce secteur, nous privilégions les entreprises affichant un fort pouvoir de fixation des prix et un solide bilan", justifie Renty. "L’avionneur européen Airbus a entamé la crise avec d’abondantes liquidités. Elles se sont transformées en un léger endettement net, mais le bilan reste parmi les plus solides du secteur. Airbus peut gagner des parts de marché par rapport à Boeing, qui souffre davantage de la crise. Dans le passé, toutes les tentatives pour briser le duopole Airbus-Boeing dans le secteur de l’aviation civile ont échoué. Par conséquent, Airbus devrait encore profiter longtemps de sa solide position sur le marché."

Par ailleurs, l’analyste croit au potentiel de la société espagnole Aena, le plus grand exploitant aéroportuaire au monde. "Si le groupe retrouve les mêmes chiffres qu’en 2019, l’action ne se négociera qu’à seulement 14 fois les bénéfices."

Les pralines belges et James Bond

Avec les marques de pralines Neuhaus et Jeff de Bruges, le holding belge Bois Sauvage réalise en temps normal une partie importante de son chiffre d’affaires dans les boutiques hors taxes dans les aéroports et les grands centres touristiques. "La branche du chocolat représente la moitié de la valeur intrinsèque du holding", explique Stefaan Casteleyn de 1Vermogensbeheer.

"Lorsque les touristes reviendront en Belgique, ils se réapprovisionneront en chocolat. Par ailleurs, le cours de Bois Sauvage n’a pas entièrement intégré la forte hausse de deux participations importantes que sont le spécialiste en matériaux Umicore et le producteur de mousses techniques Recticel."

Ceux qui pensent pouvoir visionner rapidement le nouveau James Bond un sachet de popcorns à la main, peuvent miser sur Kinepolis. "Le groupe de cinémas affiche un bilan solide et est propriétaire de la plupart de ses salles. Début janvier, Kinepolis a souscrit un nouvel emprunt de 80 millions d’euros pour faire face à un éventuel prolongement de la période de confinement", explique Millecam.

8,3
millions d'euros
Le président Charles Beauduin a acheté pour l’équivalent de 8,3 millions d’euros d’actions Barco.

Barco, notamment fournisseur de Kinepolis, remporte plusieurs nominations. "Ce champion de la technologie de l’image a perdu près de la moitié de sa valeur pendant la crise du coronavirus", constate Huylenbroeck. "Il suffit d’attendre qu’après la Chine, l’Occident rouvre ses cinémas, que les célèbres vidéo-walls de Barco puissent à nouveau briller lors des évènements et que nous recommencions à nous réunir. Avec son outil ClickShare, Barco facilite grandement les réunions au bureau. Ce produit était déjà responsable de la forte hausse du cours de l’action juste avant la crise. Barco est également en train de percer avec ClickShare Conference, qui permet de participer à des réunions à distance."

Stefaan Casteleyn voit d’autres signes de confiance dans l’entreprise. Barco maintient son dividende et, la semaine dernière, son actionnaire principal Charles Beauduin a encore acheté pour l’équivalent de 8,3 millions d’euros d’actions Barco.

Mais encore...

Le retour des évènements sportifs peut également donner un coup de pouce au fabricant de serveurs d’images en live, la société liégeoise EVS. "Malgré les périodes de confinement, EVS a réussi à clôturer le premier semestre 2020 sur un léger bénéfice", explique Van Houte. "EVS dispose encore de liquidités. Si les Jeux Olympiques de Tokyo ne devaient pas avoir lieu cette année, l’entreprise ne s’écroulerait pas pour autant."

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Les économistes s’attendent à une inflation de 2,4% en 2021.

Lorsque les familles auront retrouvé leur optimisme, le secteur automobile devrait également connaître des jours meilleurs. L’an dernier, les ventes de voitures ont plongé de 25% en Europe. "Mais quoi de mieux qu’un splendide bolide pour oublier la crise?" demande Casteleyn, qui mise sur Porsche Holding, la société faîtière qui détient 31% du capital du groupe Volkswagen et 53% des droits de vote. "Porsche Holding affiche un bilan solide. Au cours du dernier trimestre, le groupe VW a livré plus de voitures électriques que Tesla et est prêt pour le futur."

Attention au danger d’inflation

Un des dangers liés à une éventuelle vague de dépenses est l’accélération de l’inflation. Si la consommation et les investissements bondissent brutalement et que les capacités de production n’arrivent pas à suivre, les prix pourraient augmenter. Nous en voyons déjà quelques signes. Aux États-Unis, l’inflation a déjà grimpé à 1,4%. L’augmentation des cours du pétrole et des matières premières est annonciatrice d’une hausse de l’inflation. Les économistes s’attendent à une inflation de 2,4% en 2021. Une poussée de l’inflation pourrait faire remonter les taux d’intérêt, ce qui pourrait toucher les marchés boursiers. Mais tant la Réserve fédérale américaine que le ministère américain des Finances ont signalé cette semaine qu’ils continueraient à soutenir l’économie. Selon eux, le risque inflationniste ne pèse pas lourd à côté du risque de récession économique.

En 1929, une forte augmentation des taux – de 5 à 6% – décidée par la Fed avait mis fin aux festivités: valorisations exorbitantes en bourse, spéculation avec de l’argent emprunté et surproduction industrielle, manufacturière et agricole. Après huit ans de hausse et l’illusion absurde que les arbres montaient jusqu’au ciel, le conte de fées a pris fin. Le "lundi noir" – le 28 octobre – le Dow Jones a perdu près de 13%, et 12% le lendemain. Au cours des deux mois précédents, le marché avait déjà subi une correction de 30%. Les "années folles" ont cédé la place à la Grande Dépression, qui a permis en Allemagne l’arrivée au pouvoir d’un moustachu qui allait provoquer la Seconde Guerre mondiale. Il a fallu 25 ans pour que la bourse se remette de ce choc. Espérons que cette fois, la bulle boursière n’éclate pas et que les résultats et les perspectives puissent continuer à servir de base pour toute augmentation de cours.

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