interview

"L'environnement reste porteur sur les marchés pour la prise de risque"

©ID / Katrijn Van Giel

La rentrée de septembre est toujours un mois compliqué pour les investisseurs. Et avec les tensions commerciales attisées par la volonté protectionniste de certains dirigeants, la prudence prédomine sur les marchés financiers. Isabelle Mateos y Lago, directrice générale du Blackrock investment institute, estime pourtant que les investisseurs ne doivent pas se montrer frileux. Mise au point.

Quelle est votre vision sur l’évolution des marchés ces dernières semaines?

Notre sentiment général est positif, avec une certaine prudence tout de même. On a bien vu pendant l’été que les marchés financiers donnent des signaux contradictoires. D’un côté, les actions ont bien performé, en particulier aux États-Unis. De l’autre, la courbe des taux continue de s’aplatir et les valeurs émergentes ont été complètement décimées. La raison? Les marchés financiers sont eux-mêmes soumis à des influences contradictoires. D’un côté, les fondamentaux économiques et les bénéfices des entreprises restent extrêmement positifs dans le monde entier, et en particulier aux États-Unis. L’inflation reste maîtrisée, sans risque de surchauffe a priori.

Dans le même temps, les incertitudes de type géopolitique créent des risques négatifs. En particulier, toutes ces tensions commerciales entre les Etats-Unis et le reste de la planète. Certes, on a vu des signes d’apaisement ces dernières semaines, notamment avec le Mexique. Mais l’on s’attend à ce que les choses continuent à escalader avec la Chine. Cela reste un risque important qui pèse sur la croissance mondiale.

Du côté de l’Europe, il y a des tensions politiques sous-jacentes autour de la crise des migrants. À cela s’ajoutent les incertitudes autour de la Turquie et de l’Italie. Même si l’on ne s’attend pas à ce que ce soit l’occasion d’une crise majeure, cela pourrait provoquer des vagues sur les marchés financiers.

CV EXPRESS
  • Managing director et global macro investment strategist au sein de l’équipe Investment Strategy, chez BlackRock Investment Institute (BII)
  • A travaillé pendant 15 ans au sein du Fonds monétaire international (FMI), notamment en tant que cheffe de cabinet de David Lipton (first deputy managing director)
  • Diplômée de l’École nationale d’administration (ENA) et de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po)

L’Italie, justement. De nombreux investisseurs s’inquiètent de la situation politique chez nos voisins. Est-ce le risque le plus important pour l’Europe?

À notre sens, oui. Mais nous sommes plus inquiets sur le moyen terme que dans l’immédiat. A priori, cela ne sera pas dans l’intérêt du gouvernement italien de chercher à créer une panique. Et tant que la croissance se porte bien en zone euro, cela peut permettre certaines largesses. La question, c’est plutôt de savoir comment va réagir l’économie italienne, et la zone euro dans son ensemble, au prochain choc économique. Et à ce stade, il n’y a pas encore de réponse.

Dans une note publiée lundi dernier, Morgan Stanley parlait d’une Europe "mal aimée". Pourquoi cette méfiance?

Je crois que c’est la combinaison de perspectives de croissance économique et de croissance des bénéfices qui ne sont pas aussi bonnes que celles aux États-Unis. Naturellement, les entreprises américaines ont bénéficié d’une baisse de la fiscalité. Mais on voit bien que les Etats-Unis sont sur des niveaux plus importants, que ce soit en termes de dynamisme des ventes ou de croissance économique. Donc, a priori, les perspectives de rendement sont moins attrayantes en Europe. Par ailleurs, il y a davantage de risques politiques ici. Mais je crois que les investisseurs européens restent relativement confiants dans l’avenir, l’économie et les marchés européens. Pour les investisseurs internationaux, c’est une équation plus compliquée.

En fait, les investisseurs internationaux ne comprennent pas ce qui se passe ici…

C’est exactement ça! Il n’y a pas vraiment un désir de comprendre en profondeur la situation. Il y a juste cette perception qu’il y a en Europe des problèmes et aucune envie politique très forte de les résoudre rapidement. De ce point de vue-là, le sommet de la zone euro fin juin a été une déception pour les marchés. Cela aurait pu être une occasion de les rassurer en montrant une volonté forte de colmater les brèches qui existent encore dans l’architecture de la zone euro, que ce soit au niveau bancaire ou budgétaire. Mais on a plutôt l’impression que le débat patine. Cette fragilité de l’économie européenne ne va pas se dissiper rapidement et en attendant, cela rend les Etats-Unis plus attrayants. Et dans un horizon relativement proche, les pays émergents aussi.

La question des tensions commerciales ne vous inquiète pas?

La guerre commerciale est un vrai risque à prendre en compte. Pour l’instant, nous sommes sur 100 milliards de dollars de tarifs douaniers combinés entre les Etats-Unis et la Chine. Si Donald Trump décide d’imposer des droits de douane pour 200 milliards de dollars supplémentaires, on est sur des ordres de grandeur totalement différents. La Chine ne pourra pas faire des représailles au même niveau car ils n’importent pas autant. D’une certaine manière, c’est pire parce que cela veut dire qu’ils doivent répondre d’autres manières. Par exemple, en s’attaquant aux activités commerciales des entreprises américaines en Chine. Avant même d’avoir un impact économique, le risque est l’impact sur la confiance. La confiance des entreprises dans leur plan d’investissement, la confiance des marchés pour s’exposer à des entreprises qui ont des chaînes de production intégrées entre la Chine et les Etats-Unis. C’est là que l’on peut avoir un frein sur la croissance mondiale.

Dans un tel environnement incertain, comment investir?

Notre conseil est de ne pas être trop frileux et de ne pas réduire le risque trop massivement et trop rapidement. De notre point de vue, c’est encore un environnement qui reste porteur pour la prise de risque. Mais il faut réfléchir davantage à comment et où l’on prend son risque. Côté actions, privilégiez plutôt les entreprises avec un bilan de qualité, des cash-flows importants et un niveau d’endettement raisonnable. Pour les pays émergents, privilégiez les pays avec des fondamentaux sains, c’est-à-dire sans excès d’inflation ou de déficits (budgétaires et/ou extérieurs). L’Asie émergente est plutôt bien positionnée, même s’il y a des exceptions comme l’Indonésie. En Europe, c’est la même chose. Qualité et liquidité. À ce stade, ce sont les deux mots clés pour la construction de portefeuille.

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