La crise italienne laissera des traces en Bourse

©EPA

La tension sur les taux de l’Italie complique le refinancement de la dette du pays et de ses entreprises. Un effet de contagion a été observé. L’euro est plus faible que prévu.

La fête nationale italienne, qui tombait ce samedi, avait des allures sinistres cette année. Malgré la détente observée depuis mercredi dernier sur le marché obligataire, l’Italie doit encore payer 2,5% pour emprunter à dix ans, alors qu’elle pouvait le faire à un taux de 1,75% début mai.

Et le taux des obligations italiennes à deux ans, encore négatif (-0,30%) au début du mois, se situe à environ 0,8%.

Or, dans les cinq années qui viennent, l’Italie doit refinancer des emprunts arrivant à échéance, pour un montant total supérieur à 1.000 milliards d’euros. La hausse des coûts de financement du Trésor italien tombe donc très mal pour un pays dont la dette publique culmine à plus de 130% du produit intérieur brut (PIB), soit plus de 2.200 milliards d’euros, pour un PIB de 1.700 milliards.

1. La réaction des marchés peut-elle affecter l’économie italienne?

La hausse des rendements affecte aussi les entreprises italiennes. Entre le début du mois de mai et aujourd’hui, leurs coûts de financement ont augmenté, parfois considérablement. À titre d’exemple, une obligation à cinq ans de Fiat Chrysler porte un intérêt annuel de 5% actuellement, contre 4,3% début mai. L’énergéticien ENI doit payer 1,25% pour emprunter à une échéance de sept ans, contre moins de 1% un mois plus tôt. Une obligation à dix ans de la banque Monte dei Paschi di Siena présente un taux de plus de 7,5%, contre moins de 6% il y a une quinzaine de jours à peine. Intesa Sanpaolo doit quant à elle payer 2,80% pour se financer via des titres à dix ans, alors qu’elle pouvait le faire à 1,85% début mai.

"L’incertitude politique est devenue plus prononcée et, si elle se prolonge, elle pourrait rendre les marchés plus volatils."
La Commission européenne

D’après les chiffres du Fonds monétaire international relayés par l’agence d’informations financières Bloomberg, la dette des entreprises non financières italiennes atteint près de 2.000 milliards d’euros. La crainte est que les coûts de financement plus élevés conduisent les entreprises italiennes à réduire leurs investissements.

Et il faut ajouter à cela le risque d’une baisse des investissements étrangers, les investisseurs d’autres contrées ayant tendance à mettre un frein à leurs projets dans un pays où l’incertitude politique domine. "Malheureusement, dès qu’il y a des incertitudes, cela a un effet négatif sur les investissements", explique le professeur Eric Dor, directeur des études économiques à l’Ieseg School of Management de l’Université de Lille. "Comme les données macroéconomiques montraient déjà un certain ralentissement au premier trimestre 2018, il est malencontreux d’ajouter une source endogène de ralentissement des investissements par l’augmentation de l’incertitude."

"La suspicion qu’une sortie de l’euro d’un grand pays mettrait à mal toute l’architecture de la zone euro explique l’effet de contagion."
Eric Dor
Directeur des études économiques à l’Ieseg School of Management


2. Quel est l’état de santé actuel de l’économie italienne?

Malencontreux, c’est le terme qui semble le mieux qualifier l’impact du blocage politique italien. Car la troisième économie de la zone euro est – ou était – sur la bonne voie, si l’on en croit les dernières prévisions de la Commission européenne pour ce pays, intitulées "La reprise tirée par l’investissement devrait continuer"

Dans ces prévisions, qui datent du début du mois de mai, la Commission constatait que la croissance économique avait accéléré l’an dernier, à 1,5% du PIB, et s’attendait à la voir maintenir ce rythme cette année.

Mais l’exécutif européen soulignait déjà aussi le risque politique: "Les risques pour les perspectives économiques sont davantage orientés vers une baisse. L’incertitude politique est devenue plus prononcée et, si elle se prolonge, elle pourrait rendre les marchés plus volatils et affecter le sentiment économique et la prime de risque." Bien anticipé, peut-on conclure a posteriori…

Reste que l’économie italienne est contrastée. Le pays présente un excédent de sa balance des paiements, de 2,8% du PIB en 2017. "L’Italie a transformé un déficit de son compte courant en un surplus depuis 2013", souligne le courtier Nomura dans une note publiée cette semaine. "Ce qui suggère que le pays a un excès d’épargne au lieu de besoins de financement excédentaires."

Mais en matière d’emploi, l’Italie reste à la traîne. Son taux de chômage se situait à 11,2% de la population active en avril. C’est le taux le plus élevé de la zone euro après ceux de la Grèce et de l’Espagne. La moyenne de la zone euro se situe à 8,5%. L’Italie présente le deuxième plus faible taux de diplômés du supérieur en Europe. 26,2% des jeunes de 30 à 34 ans avaient un diplôme de troisième cycle fin 2016. La Commission européenne souligne que "le chômage ne recule que de manière graduelle".

Le taux de chômage italien avait culminé à 12,7% en 2014, alors qu’il était de 7,7% en 2009. Or, c’est précisément durant les années 2012 et suivantes, quand le taux d’emploi des hommes en âge de travailler a fortement baissé, que les partis anti-système se sont organisés et ont commencé à séduire les populations des pays en difficulté comme l’Italie et l’Espagne, fait remarquer Anton Brender, chef économiste de Candriam.

"Nous prévoyons une certaine stabilité du spread italien autour de 0,25 à 0,3 point de pourcentage."
Nomura

3. La crise italienne peut-elle contaminer d’autres marchés?

Cette semaine, les taux d’intérêt de l’Italie ne sont pas les seuls à avoir subi une forte tension. Par un réflexe quasiment pavlovien, des investisseurs ont décidé de se défaire des obligations de tous les pays les moins solides de la zone euro. Les taux d’intérêt des pays dits "périphériques" (Italie, Espagne, Portugal et Grèce) ont donc grimpé de concert.

"À tort ou à raison, on a assisté à un retour de la perception d’un ‘redenomination risk’ (risque qu’un pays sorte de la zone euro et transforme sa dette en obligations libellées dans une devise nationale dépréciée, NDLR)", analyse Eric Dor. "Il existe une suspicion qu’une sortie de l’euro d’un grand pays tel que l’Italie mettrait à mal toute l’architecture de la zone euro. C’est ce qui explique l’effet de contagion."

"La grande crainte est évidemment un effet de domino, en particulier sur le marché obligataire", renchérit Bernard Keppenne, chef économiste de CBC. "Pour le moment, la hausse est contenue, mais la crainte est vive de voir les taux des obligations espagnoles ou portugaises prendre le même chemin et venir peser sur la croissance."

En tout cas, sur la croissance italienne, il y aura un effet, selon Eric Dor. "La crise italienne accélère la hausse des taux qui était en cours alors que ce pays figure parmi ceux qui en ont le moins besoin", souligne-t-il. "Donc, effectivement, je pense qu’il y aura un effet négatif. Léger si tout se normalise rapidement. Et plus fort si la situation continue à se dégrader."

4. Les taux d’intérêt italiens vont-ils encore monter?

Justement, la situation peut-elle encore se dégrader, en particulier sur le marché obligataire italien? "Avec une situation politique italienne aussi obscure, les investisseurs vont continuer à demander une prime d’incertitude significative", prévoit Isabelle Vic-Philippe, responsable des obligations européennes et de l’inflation chez Amundi Asset Management. "Quelle que soit l’issue, la question de l’euro restera sur le devant de la scène. Cependant, une position vendeuse sur l’Italie est assez coûteuse, ce qui devrait prévenir un fort écartement du spread (écart entre les taux de l’Italie et de l’Allemagne, référence du marché, NDLR). En même temps, nous prévoyons une réduction limitée du spread."

"Nous prévoyons une certaine stabilité du spread italien autour de 0,25 à 0,3 point de pourcentage", indique le courtier Nomura. "Mais bon nombre d’événements pourraient prolonger l’instabilité."

5. Quel effet la crise italienne peut-elle avoir sur l’euro?

"Bien que nous puissions être confrontés à une autre crise évitable de l’euro, je ne m’attends pas à ce que la monnaie unique s’effondre", indique Tim Stevenson, directeur actions européennes chez Janus Henderson Investors. Pour lui, pas question d’un "Quitaly" semblable au Brexit… "La Commission européenne et la Banque centrale européenne continueront à appliquer les règles, tout en faisant de leur mieux dans les coulisses pour aider l’Italie dans cette situation difficile."

Reste que cette situation peut encore peser sur la monnaie unique. "Nous prévoyons une nouvelle dégradation de la confiance dans l’euro", explique David Kohl, chef stratégiste des devises de la banque suisse Julius Baer, qui évoque aussi l’effet de la hausse de taux de la Réserve fédérale attendue le 13 juin. "Nous ajustons par conséquent notre prévision à trois mois pour l’euro-dollar à 1,10 au lieu de 1,15 précédemment."

6. Quelle est l’exposition de la Belgique à l’Italie?

La Belgique entretient des liens économiques étroits avec l’Italie. L’exposition totale de notre pays à la troisième économie de la zone euro dépassait 50 milliards d’euros fin 2017, a calculé De Tijd sur base des chiffres de la Banque nationale de Belgique. Cette exposition tient en grande partie à la détention d’obligations italiennes par les banques belges (9 milliards d’euros), aux crédits que ces dernières ont octroyés à leurs homologues italiennes (2 milliards) et aux prêts aux entreprises italiennes (7 milliards). Les assureurs sont aussi exposés à l’Italie à hauteur de 10 milliards d’euros, tandis que les entreprises non financières belges ont des investissements et des prêts aux entreprises italiennes à hauteur de 11 milliards. Enfin, l’exposition à l’Italie via la structure financière résiduelle de Dexia, garantie par l’État, s’élève à quelque 12 milliards d’euros.

7. Quel effet sur la politique de la BCE?

"Les derniers développements politiques en Italie ont clairement compliqué la tâche de la BCE (Banque centrale européenne, NDLR)", estime Carsten Brzeski, chef économiste d’ING DiBa. "Il semble de plus en plus que la grande question n’est pas quand arrêter les achats d’actifs mais plutôt quand signaler leur extension."

Même son de cloche chez Nomura: "Nous pensons que cela suffit pour que la Banque centrale européenne adopte une approche plus prudente que nous ne l’attendions auparavant et nous prévoyons à présent que la BCE procédera à une première hausse de taux en septembre 2019, au lieu de mars 2019."

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