La moitié des PME du Marché Libre songent à le quitter

©Thierry du Bois

De nombreux patrons du Marché Libre songent à quitter la Bourse. Entre grogne et désillusion, il y a ceux qui blâment la crise et ceux qui pointent Euronext, ou les entreprises.

Il y a deux semaines, un communiqué annonçait le lancement d’une Offre publique d’acquisition sur la société de services en ligne Proximedia. Une offre émanant du holding détenu par la direction et qui se donne surtout pour but de sortir la pépite de la cotation sur le Marché Libre. Un segment de la Bourse de Bruxelles voué aux PME mais qui a surtout fait parler de lui ces dernières années pour son manque de liquidité, d’animation, et pour les faillites qui se sont rapidement succédé depuis 2009.

D’après un tour des différents patrons du Marché Libre, l’envie de déserter se fait de plus en plus fréquente et pressante. Sur toutes les entreprises que nous avons pu contacter, près de la moitié d’entre elles envisagent de quitter le segment à court ou moyen terme. Et plusieurs dirigeants d’entreprise l’affirment; seules des questions techniques ou de financement les empêchent d’agir aujourd’hui. "C’est presque plus compliqué de compléter le prospectus de sortie que de préparer celui de l’IPO", explique Fabrice Wuyts, CEO de Proximedia. D’où la tentation, aussi, de rechercher des alternatives: "si quelqu’un se présente pour sortir NewTree de la cote, nous analyserons clairement avec intérêt l’offre", explique Benoît De Bruyn, CEO du groupe, "je préfère utiliser nos moyens financiers pour déployer notre stratégie".

Quelques départs dans "le pipe"

D’autres envisagent plutôt de passer sur des segments de marché réglementés, comme l’enseigne textile Fred & Ginger, ou le Liégeois Flexos qui cherche des partenaires pour augmenter sa taille et tenter sa chance sur le Marché Libre parisien, nettement plus animé. Le Marché Libre compte encore actuellement 22 entreprises, mais deux d’entre elles quitteront ses rangs dans les prochains mois. Proximedia, donc, mais aussi Fixinox. Spécialisée dans les systèmes d’arrimage pour façades, l’entreprise carolo a demandé à Euronext la radiation de ses actions présentes en Bourse.

"Trop petit", selon le CEO Richard Moos, le groupe entend passer sur le segment inférieur, celui des ventes publiques. De quoi énerver des actionnaires qui auront d’autant plus de difficultés à se défaire de leurs titres. Car c’est bien là l’un des handicaps majeurs du Marché Libre à l’heure actuelle. L’absence totale de liquidité et d’animation sur le marché rend la revente de titres, et même leur achat, presque impossible. "Nous n’en avons pas l’intention, mais si nous devions lancer une OPA, je ne suis pas certain que les détenteurs de titres le sauraient: ça ne m’étonnerait pas que beaucoup d’entre eux aient carrément oublié qu’ils étaient actionnaires", explique dans un sourire Guy Wyvekens, directeur du groupe Pharco. Comme lui, plusieurs dirigeants d’entreprises du marché Libre "se résignent" plus qu’autre chose et tentent de trouver les avantages. Réponse la plus fréquente: l’utilité du label "coté en Bourse".

"Cela impose une transparence financière, une communication structurée qui nous aide dans nos contacts avec les organisations internationales", explique Fabian Lacasse, directeur communication du groupe de logistique Reibel. L’entreprise, basée à proximité du Port de Bruxelles, estime que ses objectifs initiaux, améliorer la visibilité et la transparence du groupe, ont été atteints. Un constat que font d’autres acteurs du segment, pour qui les premières années ont tenu leurs promesses en termes de levée de fonds ou de structuration du capital. Même si depuis, la mécanique s’est enrayée et que le marché ne convainc plus.



Euronext: intentions mais pas concrétisation

Certains acteurs du marché ont toutefois des mots plus durs et remettent en question la gestion par Euronext du segment de marché. "Il y avait beaucoup de bonnes intentions mais visiblement rien d’efficace" explique ainsi l’administrateur de SV Patrimonia et Tetrys, qui entend d’ailleurs faire sortir la seconde de cote dès que possible (SV Patrimonia devrait suivre, mais à plus long terme). Pour Benoît De Bruyn, Euronext affiche une véritable responsabilité "parce qu’il n’en fait vraiment pas assez pour animer le marché". "Aujourd’hui le Marché Libre est un obstacle à nos levées de capitaux! Il est plus qu’urgent qu’Euronext, conjointement avec la FSMA, apporte des solutions flexibles pour permettre aux PME d’en sortir.", assène encore le CEO. D’autres dénoncent plutôt le manque de sélection à l’entrée qui a permis des entreprises trop petites d’être listées. A contrario, plusieurs dirigeants, à l’image de Erik Bogaerts, d’Antigoon Invest, soulignent surtout les conditions difficiles dans lesquelles s’effectue le travail d’Euronext, et la crise financière qui a faussé tous les conditions de marché et totalement refroidi les investisseurs.

Responsabilité partagée

L’analyste spécialisé Gert de Mesure va plus loin et pointe la responsabilité de certaines entreprises cotées: "elles préparent d’abord un prospectus bien détaillé puis cessent très rapidement la communication une fois cotées". Et de pointer, aussi les effets dévastateurs de certaines casseroles que traîne le Marché et notamment la faillite frauduleuse de ZNJ, les cotations éclair de Frigistar et 5ème Saison, ou les problèmes avec la justice de Propharex notamment.

Vincent Van Dessel, directeur de la bourse de Bruxelles, évoque lui aussi la responsabilité des PME. "Elles introduisent un capital limité en Bourse et attendent les volumes de transaction du Bel 20, or même les entreprises du Bel20 ne connaissent pas forcément des transactions chaque jour". Et de pointer, lui aussi, que le manque de communication en direction des investisseurs a largement contribué à assécher le marché. Du côté de la FSMA, on avoue plutôt son impuissance: "la loi nous permet de contrôler le prospectus mais ne nous impose pas de suivre les entreprises par après. Nous avons déjà suffisamment de travail avec le marché réglementé", explique Jim Lannoo, porte-parole du gendarme des marchés.

Vers une scission?

Pour Gert De Mesure, on pourrait sortir de la crise via une division du Marché Libre, qui disparaîtrait sous sa forme actuelle. Les entreprises dont les titres ne connaissent presque pas de transactions seraient ainsi rapatriées vers le marché des ventes publiques. "À condition que ce marché soit bien plus automatisé, afin d’éviter que les investisseurs n’aient à se déplacer physiquement". Une solution à laquelle Vincent Van Dessel songe très sérieusement, affirmant qu’il veut "informatiser ce segment et le rendre plus transparent". Quant aux meilleurs élèves du Marché Libre, ils devraient avoir l’occasion de se déporter vers un segment de marché plus réglementé. "Je ne pense pas forcément à Alternext, mais à un segment sur lequel les obligations en termes de communication seraient plus strictes. À terme, les pépites devraient pouvoir se développer encore jusqu’à atteindre le marché réglementé", ajoute encore le directeur de la Bourse de Bruxelles.

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