Le Japon tente d'enrayer l'appréciation inexorable du yen

La Banque du Japon s'apprête à injecter davantage de liquidités dans le système financier et le gouvernement prépare un xième plan de stimulation économique. Mais le marché reste sur sa faim.

Que faire lorsque la vigueur de votre monnaie met en péril un début de reprise économique largement imputable aux exportations, et menace, du fait de la baisse mécanique des prix à l’importation, de ranimer la déflation, un démon vieux de plus de 20 ans?

Confrontées au problème, les autorités monétaires japonaises donnent l’impression de piétiner. Face à un yen qui s’échange à près de 85 JPY face au dollar et de 106 JPY face à l’euro, soit quasi 10 % et 24 % au-dessus de ses niveaux de début d’année, Tokyo, qui a déjà abondamment utilisé les leviers monétaires et fiscaux, dispose de peu d’échappatoire.

Intervention concertée…

La piste d’une intervention concertée sur le marché des changes visant à freiner l’appréciation du yen semble exclue. Si les grands argentiers, qui étaient pourtant réunis fin de semaine dernière aux Etats-Unis, ont décidé de ne pas lever le petit doigt c’est que la faiblesse de leurs devises les arrange. Pour Jean-Claude Trichet et Ben Bernanke, respectivement patron des banques centrales européenne (BCE) et américaine (Fed), cette situation confère un appréciable support, en terme de compétitivité, à leurs exportateurs. En outre, on voit mal la Fed vendre du dollar contre yen alors que les USA demandent aux Chinois de laisser leur yuan flotter librement. Aussi ironique que cela puisse paraître: tant que les investisseurs continuent à acheter de la dette continentale et US, la BCE et la Fed peuvent tolérer un affaiblissement de leur monnaie face au yen.

… ou en solo délaissée…

Une intervention en solo de la banque du Japon (BoJ) ne paraît guère plus envisageable, du mois pour l’instant, essentiellement pour deux raisons.

Entre 1995 et 2000, la BoJ a certes acheté des dollars à concurrence de 937 milliards de USD par mois, en moyenne, pour influer sur la valeur du yen. Mais depuis fin avril 2004, l’institut d’émission n’a plus dépensé un kopeck. Ce changement de posture vise à rendre l’économie nippone moins dépendante des exportations que de la consommation domestique.

En outre, la Banque de Suisse (BNS) a eu beau intervenir à plusieurs reprises ces derniers mois sur le marché des changes pour infléchir le trend haussier de sa monnaie, ses ventes de francs suisses (CHF) se sont révélées insuffisantes pour contrecarrer les achats de CHF émanant des spéculateurs. Ce qui confirme qu’une banque centrale, aussi fournie soit-elle en réserves de changes (la BoJ dispose de plus de 1.000 milliards de yens), ne peut lutter seule contre les spéculateurs (lire plus bas).

… au profit des liquidités

Mais la pression du marché est telle que le gouverneur de la BoJ, Masaaki Shirakawa, ne pouvait rester indéfiniment les bras ballant. Une détente monétaire quantitative n’ayant quasi plus de raison d’être avec des taux directeurs de 0,1 %, il a donc décidé, au terme d’une réunion d’urgence de son Comité de politique monétaire, de faire un nouveau geste qualitatif. Concrètement, la BoJ augmente de 20.000 à 30.000 milliards de yens (278 milliards d’euros) ses prêts exceptionnels destinés aux opérations de refinancement à trois et six mois.

Pour enfoncer le clou, le Premier ministre, Naoto Kan, a laissé entendre que son gouvernement, qui doit pourtant faire face à une dette équivalant à deux fois son PIB, préparait un nouveau train de mesures, évalué à 920 milliards de yens (8,5 milliards d’euros), pour stimuler l’activité économique nippone.

traders pas convaincus

Mais ces mesures risquent de se révéler insuffisantes. Les "carry traders", qui privilégient les opérations de portage leur permettant d’emprunter dans des devises à faible taux d’intérêt pour investir dans des devises à rendement élevé, jouent sur du velours en misant sur le yen. Emprunter en euro ou en dollar pour adopter des positions "longues" en yen constitue deux des "carry trades" les plus rentables de l’année (+23,3 % et +9,6 %).

Et cela n’est pas près de changer, de l’aveu même d’Eisuke Sakakibara, surnommé "Monsieur yen" en raison des efforts qu’il a déployé pour influer sur la valeur de la devise nippone lorsqu’il fut ministre des Finances. À l’entendre, "le yen n’est pas aussi fort qu’en 1995. À l’époque, le Japon était en crise. Maintenant ce n’est plus le cas: la reprise US bat de l’aile alors que l’économie japonaise se comporte relativement bien".

Pour les carry traders, le Japon est moins dépendant qu’il y a quinze ans des Etats-Unis, plus de 50 % de ses exportations s’écoulant en Asie, qui reste l’une des dernières poches de croissance. Avec, en prime, un énorme surplus de la balance des comptes courants.

Ensuite, le différentiel de taux Japon/reste du monde ne cesse de se réduire. L’écart des taux à 2 ans avec les USA n’est plus que de 0,38 %, contre une moyenne de 3,22 % depuis 1990.

Enfin et surtout, le Japon est susceptible, à moins qu’une trop grande vigueur du yen ne vienne contrarier ce pronostic, générer une croissance 2010 de 3,4 %, contre 3 % aux Etats-Unis et 1,4 % dans la zone euro.

euro à moins de 100 yens

Voilà pourquoi, bien que le yen soit au plus haut depuis 15 ans face au dollar et depuis 9 ans face à l’euro, les traders sont convaincus que la devise nippone est vouée à s’apprécier davantage. Pour retrouver la valeur réelle qui était la sienne au milieu des années 90, le yen devrait encore s’apprécier de près de 45 % face au dollar (45-55 JPY), selon l’indice Westpas Real Effective Exchange Rate et Deutsche Bank. Quant à la parité euro/yen, elle devrait, d’après JPMorgan, conduire l’euro à moins de 100 yens.

 

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