Les institutionnels boudent l'euro

La dépréciation continue (6 mois consécutifs) de l’euro ne peut plus être imputée aux seuls spéculateurs, sinon comment expliquer que la devise européenne ait perdu 20 % de sa valeur face au billet vert depuis son sommet de fin novembre?

Bruxelles (L'Echo) - La baisse de régime de la devise européenne est désormais supérieure à celle (-14 %) qui fut induite par la débâcle de Lehman Brothers. Il faut même remonter dix ans en arrière pour retrouver une tendance baissière plus longue (7 mois)!

Des hedge funds…
Le profond malaise entourant la monnaie unique n’est donc plus le seul fait des hedge funds et autres acteurs spéculatifs, même si ces derniers continuent de jouer majoritairement l’euro à la baisse.
Selon les données du CME, leurs positions courtes (permettant de jouer la devise à la baisse) en contrats à terme ("futures") et options surpassaient de plus de 92.000 contrats leurs positions longues la semaine dernière.
Des chiffres qui demeurent historiquement élevés!

Sachant que les fonds non spéculatifs restent, eux, résolument "longs" sur l’euro avec des positions nettes de plus de 103.000 contrats, la balance des positions spéculatives et non spéculatives reste donc globalement favorable à l’euro.
Autrement dit, la lente agonie de l’euro ne peut être imputable au marché des futures et options.

… aux banquiers centraux

En fait, si l’euro baisse pavillon, il le doit à des ventes massives d’actifs libellés en euros.
Comme le résume Lee Hardman, stratégiste sur le marché des changes pour le compte de la Bank of Tokyo-Mitsubishi UFJ, "l’affaiblissement de l’euro est la résultante de réallocations de portefeuilles, les fonds prenant leurs distances par rapport aux actifs libellés en euros".
Selon Jens Nordvig, responsable de la recherche sur devises auprès de Nomura, "105 milliards d’euros nets (sur une base annuelle) auraient quitté les marchés obligataires de la zone euro sur le seul premier trimestre 2010".

On se souviendra qu’en 2009, la zone euro avait attiré un montant net de 225 milliards d’euros de la part des investisseurs obligataires étrangers.
Même si l’on ne dispose pas encore de données officielles en la matière, il est fort probable que ce manque d’appétit des investisseurs étrangers pour l’euro est désormais partagé par les banquiers centraux eux-mêmes. L’euro a, il est vrai, de plus en plus de mal à concurrencer le dollar en tant que monnaie éligible, en priorité, aux réserves de changes des banques centrales.

La Banque de Chine, qui détient les plus importantes réserves de changes (2.400 milliards de dollars), a beau démentir vouloir réduire la part de l’euro dans ses réserves de change, on soupçonne que l’institut d’émission a recours à quelque délestage. Lorsque l’on détient 630 milliards de dollars d’obligations de la zone euro, la tentation est vive de vouloir réduire son exposition aux dettes de la périphérie européenne.

BCE prise au piège…

Depuis que la Banque centrale européenne (BCE) a pris, acculée par l’ampleur de la crise des dettes publiques continentales, la décision inédite de racheter les dettes "toxiques" de la zone euro, cette dernière a, poursuit Jens Nordvig, "perdu en crédibilité". Il est certain que sa décision constitue, de facto, un facteur baissier pour l’euro.
On peut même dire que la BCE est désormais dans une position très délicate pour défendre la monnaie unique. A fortiori si l’on prend en compte son dernier rapport de stabilité financière. Ce dernier montre combien les banques européennes vont rester durablement dépendantes des liquidités de la BCE.

… des créances douteuses

D’après les prévisions de la BCE, les banques risquent de subir encore des dépréciations sur actifs et prêts de l’ordre de 90 milliards d’euros cette année. Et pour 2011, elles devraient, pour les mêmes raisons, provisionner l’équivalent d’au moins 105 milliards d’euros en raison de la dépréciation des dettes souveraines européennes et des effets prévisibles de la consolidation fiscale en cours.
Une restructuration de la dette grecque reste envisageable et le sauvetage des caisses d’épargne espagnoles est loin d’être acquis, en dépit du "programme de cautionnement" européen de 750 milliards d’euros.

décalage conjoncturel

Austérité budgétaire et hausse de la fiscalité n’ayant jamais fait bon ménage, surtout en période de chômage élevé, on comprend que les investisseurs institutionnels tablent sur un accroissement du différentiel de croissance entre les Etats-Unis et l’Europe.
Pour l’heure, le consensus "Bloomberg" fait état d’une croissance 2010 de 1,1 % pour la zone euro, contre 3,2 % pour les Etats-Unis. Même si les problèmes structurels d’endettement sont également omniprésents aux USA, ce décalage conjoncturel incite les investisseurs à privilégier les obligations US.
Selon la Bank of New York Mellon, "les achats cumulés de Treasuries sont cette année (au 20 mai, date à laquelle l’euro s’échangeait à 1,2487 USD) quatre fois supérieurs aux achats moyens de 2009. La dernière fois que l’euro avait pointé son nez en dessous de 1,25 USD, en mars 2009, les investisseurs vendaient dix fois plus de Treasuries qu’ils ne l’avaient fait en 2008."
C’est dire le changement de perception des investisseurs institutionnels et le marasme dans lequel l’euro est voué à évoluer. Dans ces conditions, il est de plus en plus vraisemblable que l’euro touche prochainement son cours d’introduction du 1er janvier 1999 (1,18 USD).

Luc Charlier

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